Chili : nouvelles manifestations étudiantes

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« La lutte continue » peut-on lire sur une banderole qui flotte au-dessus des rues bondées de manifestants à Santiago lors de la dernière en date des journées de mobilisation au cours de laquelle près de 250.000 étudiants, enseignants et profs d’université ont protesté à travers tout le Chili.

Cette affirmation prend tout son sens au moment où le mouvement massif lancé par les étudiants pour exiger un enseignement gratuit et de qualité pour tous et toutes entre maintenant dans sa troisième année. Temps fort d’un mouvement apparemment inépuisable, la première grande mobilisation de 2013 a été l’une des plus importantes depuis la chute du dictateur Pinochet.

Depuis le début de ce mouvement, les étudiants ont organisé d’innombrables manifestations et actions locales et régionales ainsi que des manifestations nationales massives – dont la plus importante a regroupé 600.000 personnes – et ils ont été à l’initiative d’une grève de 48 heures qui a reçu le soutien de plus de 80 associations du mouvement ouvrier et coûté à l’économie chilienne près de 400 millions de dollars !

L’enseignement comme machine à profit

Aussi impressionnantes qu’aient été ces actions, le mouvement n’a cependant pas encore atteint son but ultime : un enseignement public de qualité qui soit accessible à tous. Les Chiliens doivent encore assumer eux-mêmes 75% de leurs frais d’enseignement tandis que l’Etat n’en subventionne que 25%. Le Chili ne consacre en effet que 4,4% de son Produit Intérieur Brut (PIB) à l’enseignement, bien loin des 7% recommandés par les Nations-unies pour les pays développés. 90% des lycéens et étudiants fréquentent ainsi des écoles sous-financées, ce qui exacerbe encore le fossé déjà très profond entre riches et pauvres. S’ajoute à cette injustice le fait que les écoles des quartiers les plus riches reçoivent un financement beaucoup plus élevé. Le Chili a ainsi le système éducatif le plus inégalitaire du monde – ce que certains appellent un « apartheid éducatif ».

Les revendications du mouvement vont de mesures très précises (comme la réduction de l’importance des tests standardisés dans les examens d’admission à l’université) à des exigences de plus grande ampleur, comme le refinancement des universités publiques, le rétablissement du contrôle de l’Etat sur les universités publiques qui ont été privatisées, l’augmentation des impôts pour les riches et la fin d’une organisation de l’enseignement qui considère celui-ci comme une entreprise à but lucratif. « L’enseignement est un droit et non un privilège pour quelques-uns », a expliqué un porte-parole des organisations de parents et de tuteurs, qui soutiennent les étudiants. « Et il ne doit être non plus ni une entreprise, ni une machine à fabriquer du profit, ce qu’il a été pendant toutes ces années. »

L’administration du président de droite – et milliardaire – Sebastián Piñera a été incapable de venir à bout des manifestations, ne parvenant pas à trouver une réponse qui renverrait les étudiants en classe tout en laissant intacte la structure de l’enseignement privatisé.

Avant les manifestations du début avril, le ministre de l’éducation de Piñera a annoncé une augmentation des bourses d’études qui seraient disponibles pour un plus grand nombre d’étudiants. Il a également appelé « les jeunes, puisqu’ils ont exprimé leur inquiétude au sujet de la qualité de l’enseignement, à continuer à travailler très dur parce que c’est de leur responsabilité de construire leur avenir. »

Sans surprise, ces exhortations à « travailler dur » dans un système où les opportunités sont de toute évidence inégales sont tombées dans l’oreille d’un sourd auprès de la grande majorité des étudiants chiliens…

Le retour de Bachelet

Le soutien au parti de Piñera a sombré à seulement 23% dans les sondages en février et Piñera lui-même a la cote d’approbation la plus faible de tous les présidents chiliens depuis que la dictature de Pinochet a pris fin en 1990. La législation chilienne interdit à un président de se représenter à la fin de son mandat, ce qui évite à Piñera l’embarras de recevoir ce qui serait sans doute une véritable raclée électorale s’il devait concourir pour sa réélection.

Avec en vue les prochaines élections nationales en novembre, l’ancienne présidente Michelle Bachelet est revenue au Chili pour annoncer sa candidature. Bachelet a quitté le Chili après son mandat alors qu’elle bénéficiait d’une excellente cote de popularité personnelle et elle est partie à New York diriger l’organisation des Nations-Unies pour les femmes. Elle est maintenant de retour et est déjà la favorite avec une large avance sur ses adversaires potentiels, selon de récents sondages d’opinion.

Reconnaissant la popularité des demandes des étudiants, Bachelet a promis que si elle est élue, son premier geste sera de mettre fin à l’ »enseignement pour le profit » à tous les niveaux du système. « Nous devons garantir à chacun un enseignement public qui assure son intégration à tous les niveaux, qui élimine l’appât du gain dans le système éducatif et qui progresse vers la gratuité universelle », a-t-elle dit.

La promesse de mettre fin aux mécanismes de profit dans l’enseignement est emballante. Mais comme le faisait observer l’hebdomadaire britannique The Economist, « La réplique évidente est : pourquoi Mme Bachelet n’a-t-elle pas mis à ces mécanismes quand elle était au pouvoir ? »

C’est une bonne question. En fait, le mouvement étudiant massif au Chili aujourd’hui est un descendant de celui qui a explosé en 2006 sous la présidence de Michelle Bachelet. Beaucoup de gens attendaient alors de celle dont le père a été assassiné dans une cellule de torture de l’ère Pinochet qu’elle inverse les politiques mises en place pendant la dictature.

Pinochet et la privatisation de l’enseignement

Ces politiques ont été mises en œuvre très vite après le coup d’Etat pro-américain de Pinochet en 1973. Sur les conseils des économistes de l’Université de Chicago, le dictateur a commencé le démantèlement de l’enseignement d’Etat. Les mesures qui ont alors été prises, avec d’autres du même type dans d’autres secteurs, ont marqué l’introduction du capitalisme néolibéral au Chili.

Avant Pinochet, l’Etat chilien avait pour devoir de fournir un enseignement à ses citoyens. Ceux-ci avaient droit à un enseignement primaire presque universel, les frais de scolarité universitaire étaient calculés sur base d’une échelle mobile des revenus des parents, et les contrats et les conditions de travail des enseignants étaient garantis par l’Etat.

Sous Pinochet, les syndicats d’enseignants et les organisations étudiantes ont été démantelés, leurs dirigeants persécutés et, en de nombreuses occasions, sommairement exécutés. Toute résistance ayant été écrasée, Pinochet put mettre en oeuvre la privatisation. Les écoles étaient désormais financées différemment selon qu’elles étaient publiques ou privées, les écoles des quartiers les plus riches obtenant généralement un meilleur financement.

L’enseignement public, qui était presque généralisé dans les années 1960, ne touchait plus que 78% des enfants en 1981 et ce pourcentage est tombé à 50 % en 2006.

Les politiques que ceux qui veulent réformer l’enseignement au service des grandes entreprises introduisent aujourd’hui aux Etats-Unis – avec le soutien de fondations financées par des milliardaires – ont été imposées pour la première fois avec brutalité au Chili sous Pinochet.

La renaissance du mouvement étudiant

Depuis la chute de la dictature en 1990, aucun président de l’ère démocratique n’a tenté d’abroger la privatisation de l’enseignement.

Quasiment chaque année, les étudiants et les enseignants se sont mobilisés pour y mettre fin mais ces mouvements – à l’image de toute la gauche chilienne – ne se remettaient que lentement des coups portés par la dictature. Tout au long de ces années, ils n’ont pu obtenir de résultats significatifs, si ce n’est organiser des manifestations symboliques et reconstruire patiemment leurs forces.

Pendant ce temps, la privatisation néolibérale s’est poursuivie. En 2005, les banques chiliennes ont reçu le feu vert pour accorder des prêts aux étudiants devant financer leurs études, forçant ainsi les étudiants à s’endetter encore plus profondément pour obtenir un diplôme.

Lorsque Bachelet a été élue en 2006, elle ne s’est pas montrée différente de ses prédécesseurs, puisqu’elle a refusé de remettre en cause la privatisation. Les étudiants qui refusaient un enseignement soumis au marché sont descendus dans les rues et ont occupé les écoles. Lorsque la police a essayé de les réprimer, ils ont résisté courageusement.

2006 marque ainsi un tournant pour le mouvement étudiant. Ce qui caractérise la nouvelle génération étudiante, c’est l’absence de la peur omniprésente depuis plus de 30 ans. C’est la première génération à grandir en ne portant plus le poids des années Pinochet, à ne plus être taraudée en permanence par la peur instillée par la vie sous une dictature qui n’avait pas hésité à assassiner des milliers de militants et de sympathisants de gauche et à continuer par la suite d’arrêter et de torturer les opposants. Interrogé en 2006 sur ce que représentait pour lui la dictature, un dirigeant du mouvement étudiant avait simplement répondu « Rien. Je suis né en 1987. »

Au fur et à mesure que les étudiants commençaient à surmonter la peur et à développer de nouveaux réseaux de coopération et de coordination, leur mouvement a explosé en taille et en militantisme. Ils ont organisé une grève nationale des étudiants qui a impliqué à son apogée près de 900.000 étudiants.

Ce mouvement étudiant ainsi renforcé a pu obliger le pouvoir à des concessions, sous la forme d’un paquet de bourses, de subventions et d’abonnements scolaires. C’était quelque chose de nouveau pour les étudiants, et pour une bonne partie de la gauche chilienne de l’après-Pinochet. Si ces concessions étaient loin de rétablir un enseignement public de qualité accessible à tous, elles représentaient beaucoup plus que ce qui avait été obtenu auparavant. Une minorité au sein du mouvement était consciente que ces victoires ne pourraient être concrétisées, et d’autres gagnées, sans le maintien d’une mobilisation et d’une pression fortes, mais la majorité des étudiants sont retournés en classe, débordant de joie et s’attendant à ce que Bachelet donne suite à leurs autres revendications.
Ce ne fut pas le cas et, après un reflux, le mouvement a redémarré au début 2011. La participation aux actions et aux manifestations a varié suivant les moments mais il y a eu cette année-là plus de 40 manifestations de masse. Et le mouvement s’est maintenu tout au long de l’année suivante. En 2012, la manifestation la plus importante a réuni 130.000 personnes à Santiago. Et, après les vacances d’hiver, le mouvement est maintenant reparti de plus belle.

Etudiants, travailleurs et élections

La manière dont Bachelet et son gouvernement ont trahi les espoirs a enseigné aux étudiants une leçon précieuse pour la suite. Tandis qu’ils défilaient dans les rues de Santiago la semaine dernière, beaucoup scandaient « Bachelet, Piñera, même misère. » Ce sentiment semble aujourd’hui généralisé dans la majorité de la société chilienne : si la cote de popularité du parti de Piñera a plongé à 23%, le parti d’opposition « de gauche » de Bachelet fait encore moins bien (19%). À l’opposé, 80% des Chiliens soutiennent les étudiants dans les rues.

Les nombreuses leçons apprises au cours de longues années d’organisation, de bonds en avant et de reflux ont maintenant placé les étudiants à la pointe d’une radicalisation croissante parmi les travailleurs à travers le Chili. Comme l’explique le chercheur américain Jeffrey Webber, « Au fur et à mesure que le mouvement étudiant prend de l’ampleur, il polarise et accumule les forces autour de lui ; et, avec ces nouvelles forces, le mouvement rencontre de nouvelles causes, fait siennes de nouvelles exigences et acquiert de nouvelles sources de réflexion sur la manière dont les différents secteurs sociaux sont, de manières diverses, confrontés à un ennemi commun, qui s’exprime en fin de compte à travers l’État néolibéral, établi des décennies plus tôt pendant la dictature mais jamais démantelé sous la démocratie électorale« .

Un autre facteur qui peut s’avérer important, c’est l’abrogation du vote obligatoire, qui intervient à un moment où s’exprime un mécontentement de masse envers les deux principaux partis. Pour la première fois dans l’histoire du Chili, il pourrait y avoir une abstention significative lors du prochain scrutin en raison des désillusions face aux choix proposés.
La politique électorale pourrait ainsi ne pas représenter une entrave aussi forte que d’habitude sur les mouvements sociaux et la poursuite de la mobilisation pendant une année électorale pourrait forcer Bachelet à « pencher à gauche » pour tenter de capitaliser en sa faveur le large soutien aux élèves et à leurs revendications. Si cela se passe ainsi et si la confiance, la détermination et le militantisme des étudiants se maintiennent, ils pourraient obtenir enfin le rétablissement de l’égalité dans l’enseignement pour laquelle ils se battent depuis des années.

Et, tout aussi important, des victoires attendues depuis si longtemps pourraient enhardir les autres secteurs de la classe travailleuse chilienne. Comme le président Piñera lui-même l’a affirmé, « L’enseignement est la mère toutes les batailles, et c’est dans le secteur de l’enseignement que nous allons gagner ou perdre notre bataille pour l’avenir. »

Basé sur deux articles de Jason Farbman publiés sur le site américain www.socialistworker.org

Traduction française pour avanti4.be et skolo.org : Jean Peltier