La nostalgie de l’Occupation

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Bertrand Méheust, La nostalgie de l’Occupation. Peut-on encore se rebeller contre les nouvelles formes d’asservissement ?, La Découverte, 2012, 200 p.

On attendait avec impatience ce que le philosophe Bertrand Méheust (né en 1947) allait nous proposer après son excellent essai précédent La politique de l’oxymore (cf. http://www.skolo.org/spip.php?breve484&lang=fr). On appréciera de la même façon ce second opus, dont la puissance d’analyse est impressionnante. L’auteur examine quelles ont été jadis et quelles seraient aujourd’hui les conditions qui amènent les populations à se soulever contre une situation d’asservissement jugée intolérable. Le titre peut paraître provocateur, mais « […] la “nostalgie de l’Occupation” serait le sentiment de perte, de rage et d’impuissance que l’on éprouve devant la dérive actuelle de notre société. […] Si nous l’éprouvons, c’est que nous ressentons d’abord et surtout la perte de l’exceptionnelle solidarité que peut susciter l’épreuve » (p. 12). Bref, la Seconde Guerre mondiale a peut-être été la dernière occasion de voir des peuples en capacité de résister au mal, pour finir par le vaincre. Depuis lors, l’individualisme consumériste, façonné par le marché, a anesthésié, peut-être irréversiblement, toute velléité de révolte, « […] le type d’être humain façonné par la société occidentale adhère encore au système par trop de fibres pour pouvoir désirer vraiment le mettre à bas » (p. 89). Depuis la mésaventure de Mai 68, la gouvernance rationnelle ne s’y laisse plus prendre, elle utilise les ressources des sciences humaines pour maintenir les populations toujours en dessous du point d’effervescence qui les jetterait dans les rues.

Méheust est un fin analyste de la catastrophe en cours, qui « fait partie de ces maladies à incubation lente, dont les premiers symptômes tardent à se manifester et qu’il est très difficile ou impossible de guérir quand elles apparaissent » (p. 31) ; de plus, elle « n’implique pas seulement les affaires humaines, elle concerne aussi la biosphère et donc la très longue durée » (p. 24). C’est sur ce point précis que l’auteur apporte une pierre vraiment originale à l’édifice. Partant de représentations culturelles anciennes et périmées, nombre de penseurs considèrent cette catastrophe globale, qui comme faisant partie d’un cycle, qui comme devant dialectiquement déboucher sur une « réalité supérieure », alors que, constate Méheust, « ce qui est en jeu, c’est une catastrophe réelle en train de dévorer l’humanité concrète et non pas une dramaturgie de Wagner » (p. 81), une catastrophe qui pourrait ne laisser « aux êtres humains d’autres perspectives que celle d’une vie crépusculaire dans un monde à jamais dévasté » (p. 82).

L’auteur constate que la disparition du sacré dans la société moderne pose un sérieux problème. D’une part, le sacré avait toujours assuré la cohésion des groupes humains et avait permis la refonte de leurs structures, quand cela était nécessaire. La laïcisation qui lui a fait place a fini « par “attaquer” tous les logiciels symboliques qui donnaient du sens à la vie humaine » (p. 153) et a ouvert la voie à la machine implacable qu’est le libéralisme. « […] Si l’adhésion à une conception religieuse du monde enferme la condition humaine dans une dimension particulière, en même temps, elle l’agrandit en l’ouvrant sur un ailleurs symbolique » (p. 177). Méheust montre que le capitalisme s’est appuyé sur une tendance qui lui pré-existait, celle de l’hybris technologique, cette recherche du dépassement prométhéen des limites qui menace dorénavant la survie du genre humain. C’est ainsi que « […] après avoir franchi le mur du capitalisme, il faudra encore franchir le mur de l’hybris » (p. 194).

Faisant preuve d’un pessimisme méthodique, l’auteur espère cependant que des lucioles – selon la métaphore de Pasolini – survivront et feront office de contre-feux au moment du surgissement de la catastrophe, même si les structures que le système a mis en place sont « d’une complexité telle que toute bifurcation sera devenue matériellement impraticable ou, du moins, extrêmement périlleuse » (p. 163). Nous vivons déjà une époque formidable, mais nous n’avons pas encore tout vu !

Bernard Legros