Jean-Claude Michéa et le complexe d’Orphée

Facebooktwittergoogle_plusmail

Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Climats, 2011, 356 p.

Le nouveau Michéa est arrivé ! Michéa « l’inclassable », comme indiqué sur la bande du livre. Ce n’est pas ici qu’une simple formule de marketing, c’est bel et bien la réalité, car le philosophe français ne se laisse pas facilement « mettre en case » : certes, il est antilibéral et anticapitaliste, mais encore ? Tâchons d’y voir plus clair. Le complexe d’Orphée, c’est ce dont souffre la gauche depuis longtemps ; comme le héros grec, elle s’est interdit de regarder vers le passé, et s’est obligée à toujours regarder vers le futur. Ce faisant, elle s’est condamnée à ne plus faire qu’accompagner, en tentant de le corriger, le mouvement vers l’avant du capitalisme, mouvement qui a représenté le cours du progrès réellement existant. Après l’affaire Dreyfus, elle s’est convertie au libéralisme politique, puis économique, entravant la capacité d’action politique du prolétariat. Si l’on veut être anticapitaliste aujourd’hui, il s’agit tout au contraire de conserver certaines valeurs comme la décence commune (common decency) de George Orwell (une des principales sources d’inspiration de Michéa, avec Guy Debord, Cornélius Castoriadis, Christopher Lasch et Slavoj Zizek) : « C’est [du reste] l’incapacité pathétique d’assumer la tradition conservatrice de [la] critique anticapitaliste […] qui explique, pour une large part, le profond désarroi idéologique (pour ne pas dire le coma intellectuel dépassé) dans lequel l’ensemble de la gauche moderne est aujourd’hui plongée. » (pp. 76 & 77). On trouve aussi Michéa en train de remettre en perspective (et finalement de remettre en cause) le phénomène de l’immigration dans les sociétés riches : « […] la société du spectacle trouve aujourd’hui dans la fascination universelle qu’exercent ses images (le soft power de la culture mainstream) le moyen de faire venir d’eux-mêmes et à leurs frais (sous les applaudissement de l’extrême gauche libérale) les esclaves salariés et les nouveaux consommateurs qui contribueront au rayonnement de sa logique impériale. » (p. 113). À côté de la raison, l’auteur entend bien réhabiliter le rôle du sentiment dans l’appréhension du monde et de la morale dans la vie politique. Contrairement aux marxistes orthodoxes, il ne se contente pas des seules explications économiques. Michéa embrasserait-il alors la critique anticapitaliste de droite ? Nullement, qu’on se rassure, vu son attachement viscéral à l’égalité, au mouvement ouvrier originel, à l’autonomie, à l’identité et au sens commun des classes populaires, ainsi que son rejet de la volonté de domination, du règne de l’homo œconomicus, du Marché et du Droit comme modes de régulation des rapports humains, de la Croissance infinie et de la table rase du passé comme téléologie valable pour l’humanité. « [En réalité], c’est bien la gauche elle-même qui a choisi, vers la fin des années 70, d’abandonner à leur sort les catégories sociales les plus modestes et les plus exploitées en se voulant désormais [réaliste] et [moderne], c’est-à-dire en renonçant par avance à toute critique radicale du mouvement historique qui, depuis maintenant plus de trente ans, ensevelit l’humanité sous “une immense accumulation de marchandises” (Marx) et transforme la nature en désert de béton et d’acier. » (p. 252). On pourrait relier Michéa au socialisme utopique – mais lui-même n’utilise pas ce terme – et plus encore à l’anarchisme tory d’Orwell ou encore aux populistes russes tels qu’il furent décrits par Lénine en 1894, ceux qui « permettaient, non seulement de penser l’alliance révolutionnaire des ouvriers et des paysans sur une base beaucoup plus solide (et beaucoup plus égalitaire) que celle imposée par les bolcheviks, mais également de remettre en question, dès la fin du XIXème siècle, une partie de la croissance et de l’industrialisation forcenée du monde, auxquelles Lénine, pour sa part, adhérait sans réserve. » (pp. 255 & 256). L’uniformisation libérale du monde, la bonne conscience humanitaire « axiologiquement neutre », le rôle des intellectuels dans la promotion du progrès, le politiquement correct, le nomadisme branché, le cosmopolitisme, la révolution des mœurs considérée comme le principal enjeu de lutte, sont autant de faits sociaux qu’il fustige.

Michéa a, bien entendu, des choses à dire sur l’éducation. Il fait référence à la psychanalyse pour rappeler que le petit d’homme est au départ gouverné par ses pulsions et qu’une éducation digne de ce nom doit l’instituer pour le faire entrer sous les chaînes socialisantes du don et de la réciprocité, sans faire l’impasse sur la question de l’autorité. Le pédagogisme d’un Philippe Meirieu est ainsi cloué au pilori. Comme d’autres (D.-R. Dufour, J.-P. Lebrun, M. Gauchet, Ch. Melman), Michéa s’inquiète de l’émergence d’un nouveau type anthropologique caractérisé par un narcissisme tout-puissant, un esprit « rebelle » et un individualisme radical refusant toute médiation, ce que nombre d’enseignants peuvent constater dans leurs classes. « Ce principe du tiers exclu – qui se trouve ainsi au cœur de l’idéologie capitaliste développée – rend donc, à terme, inévitable la délégitimation de toutes les figures d’autorité qui ne sont pas fondées sur un compétence strictement “technique” – à commencer par celles qui prétendent s’appuyer sur l’expérience de la vie. » (p. 340). Chers enseignants, ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

Bernard Legros