À quels enfants laisserons-nous le monde ?

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« À quels enfants laisserons-nous le monde ? » Cette question est celle que Jean-Claude Michéa déplie chirurgicalement devant nous, dans son ouvrage : L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes. De prime abord, son interrogation peut paraître simplement dubitative, ou perplexe, voire légèrement inquiétée ? En fait, la question est redoutable, vertigineuse pour qui regarde attentivement.

Que peut-on y voir, justement, si on regarde bien ? En fait, elle contient une sombre affirmation : si nous poursuivons dans le sens où nous sommes actuellement engagés, nous allons bel et bien confier le monde à des enfants. À l’horizon, semble en effet se préparer l’achèvement d’une humanité désormais sans adultes. Michéa prévient : devant nos yeux se met en place l’avènement d’une nouvelle civilisation (occidentale[[Si, depuis le 11 septembre 2001, « Nous sommes tous Américains » (comme le titrait un journal français au lendemain des attaques du World Trade Center), ce qu’on appelle l’Occident n’est par ailleurs plus ici question de frontières, mais celle d’un certain rapport au monde – rapport prométhéen, « cannibale » ? – auquel, aujourd’hui, peu de cultures échappent. Par occidentalisation du monde, il faudrait peut-être entendre façonnement d’une monoculture par cannibalisme culturel. Claude Lévi-Strauss écrivait dans ce sens : « L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que le plat », cité par William Bourton dans Le Soir du lundi 24 août 2009, p. 18. Cela dit, afin de ne pas tomber nous-mêmes dans les travers de la pensée unique pointée ici du doigt, on peut lire Et si la mondialisation n’était qu’un mythe ? in Le Courrier International, n°1070, du 5 au 11 mai 2011, p. 36.]]), toute entière habitée – et dirigée – par des enfants.

Qu’est-ce à dire ? Faisons un rapide détour. Christian Arnsperger définit ainsi la démarche critique : « la critique est une manière de penser qui tente de découvrir sous la marche visible et apparente du monde, les ressorts dissimulés qui y sont réellement agissants »[[ARNSPERGER (Christian), Critique de l’existence capitaliste. Pour une éthique existentielle de l’économie, Paris, Éditions du Cerf, 2005, p. 39. (Collection La nuit surveillée).]]. Et d’ajouter, à propos de la nécessité philosophique de l’existence : « La philosophie est une manière de vivre, une façon d’être en interrogeant ce que l’on est ; philosopher sérieusement, c’est accompagner et modifier à travers la réflexion le déroulement de son existence »[[Ibidem, p. 14.]]. En d’autres mots, pour Arnsperger, il s’agit bien de se rendre capable, personnellement et collectivement, d’assumer héroïquement sa finitude pour ne pas entraîner le monde (et autrui) dans une gestion névrotique, c’est-à-dire aliénante et destructrice.

Or, c’est très sérieusement que Michéa nous annonce, pour bientôt, une civilisation (et pas simplement un « phénomène ») d’adulescents : adultes embaumés vivants dans une sorte d’enfance artificielle, incapables à jamais de discernement critique, vidés d’une manière propre de vivre parce que devenus indifférents au plaisir d’interroger personnellement le sens et à l’enthousiasme de l’étoffer dans la réciprocité. Culture d’adulescents, donc, obsédée par la primauté absolue – mais illusoire – du « soi » et qui croit de tout son cœur, et sans trêve, qu’il s’agit de combler le Désir[[« Par conséquent, dans une perspective thérapeutique, la santé fondamentale de l’homme réside non pas dans la capacité à se combler mais, au contraire, dans la capacité à renoncer à la plénitude imaginaire », in Arnsperger, Ibidem, p. 174.]], peu importe le prix…

Dans sa version soft, cela donne : « L’homme occidental ne croit plus à rien, sinon qu’il pourra bientôt avoir un téléviseur haute définition »[[Cornelius Castoriadis, cité dans LATOUCHE (Serge), Le pari de la décroissance, Paris, Fayard, 2006, p. 130. « Que le phonographe diffuse de la propagande politique ou des messages publicitaires, l’essentiel n’est pas là. Ce qui est plus préoccupant, c’est que son bruit permanent recouvre les sons de la vie ordinaire », dans BÉGOUT (Bruce), De la décence ordinaire, Éditions Allia, 2008, p. 122. Ainsi le téléviseur haute définition, dont le culte stigmatise la « désorientation anthropologique » qui s’installe – l’expression est de Bruce BÉGOUT, Ibidem, p. 120.]]. Dans sa version pré-explosive[[Pré-explosive parce qu’elle pourrait se généraliser. Un monde à la Mad Max.]], cela donne la Caillera explique Michéa, c’est-à-dire cette jeunesse des banlieues françaises (et d’ailleurs) dont le modèle anthropologique exclusif est celui du chacal, c’est-à-dire de la loi du plus fort[[À propos de la loi exclusive si chère à l’anarcho-capitalisme, lire aussi : DUFOUR (Dany-Robert), L’homme modifié par le libéralisme. De la réduction des têtes au changement des corps in Le Monde Diplomatique, avril 2005, pp. 14-15.]]. Contrairement à ce qu’on pourrait penser spontanément, la Caillera est peut-être bien – en attendant « mieux », c’est-à-dire pire – l’un des plus fameux aboutissements (populaires) de « l’axiomatique de l’intérêt »[[MICHÉA (Jean-Claude), L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Paris, Éditions Climats, 2006, p. 73.]] divinisé par l’anarcho-capitalisme. Anthropologie capitaliste qui ne tend (l’humain) que vers un seul but : l’argent (ou l’avoir et son accumulation compulsive), avec pour seul modus operandi, la transaction violente (ou cynique). Bruce Bégout écrit : « En effet, derrière son apparence froide et technique de système rationnel, le fascisme [ou tout régime totalitaire] repose essentiellement sur la mobilisation permanente de sentiments archaïques […] »[[BÉGOUT (Bruce), Ibidem, p. 94.]]. Ainsi donc le capitalisme.

Cela dit, si la Caillera est effectivement un dérivé de l’omniprésente axiomatique de l’intérêt, elle en reste cependant un élément incontrôlé/incontrôlable[[On pourrait ici parler de « génération spontanée ».]] pour l’anarcho-capitalisme qui, quant à lui, vise en priorité les versions softs (mentionnées plus haut) plus facilement dirigeables pour les vues du système en place[[Même si, dans la mesure où on se place du point de vue du PIB, les deux sont nécessaires à la fameuse Croissance.]].

C’est ici qu’intervient l’enseignement de l’ignorance. De quoi s’agit-il ? Rien d’autre que de programmer l’inutilité des masses dont la logique libérale n’a aucunement besoin, si ce n’est comme « masse » précisément.

Comment réaliser ce programme qui tient d’une anthropologie suicidaire ? En s’attaquant à la source : l’enseignement. C’est à cet endroit qu’il faut inoculer l’ignorance, ou ce que Debord appelle la « dissolution logique »[[Il y aurait ici beaucoup à dire car il va de soi que l’ignorance ne se construit pas seulement par la dissolution logique mais, en fait, par toute une série de dissolutions connexes (culturelles, traditionnelles, chronologiques, sociales, familiales, psycho-affectives etc.) dont la dissolution logique n’est qu’un chaînon.]]. Dissolution qui a sa logique puisque, ainsi que l’explique Michéa, elle rend l’illogisme structurel de l’élève politiquement utilisable[[MICHÉA (Jean-Claude), Ibidem, p. 47. Ou, pour être plus clair : l’élève est donc ici politiquement dissout.]] dans la mesure où elle sape les consciences personnelles en anéantissant toute consistance critique (définie plus haut)[[On pourrait ici prolonger la notion de « consistance critique » par l’idée orwellienne de « décence ordinaire ». La première serait alors l’expression intellectuelle de la seconde, ordinaire.]]. Il s’agit bien ici de transformer l’individu a-critique en « […] monade égoïste, incapable de donner, de recevoir et de rendre »[[MICHÉA (Jean-Claude), L’empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Cimats, 2007, p. 167.]]. Comme l’écrit si bien Bruce Bégout : « Un être sans monde est plus réceptif au pacte faustien qu’une vie incarnée. Une existence sans attaches adhère plus facilement à ce qui brise toute attache »[[BÉGOUT (Bruce), Ibidem, p. 102.]].

Concrètement, l’enseignement de l’ignorance, cheval de Troie de la conscience critique, passe (depuis longtemps maintenant[[À partir de 1988 en France, sous le magistère de Lionel Jospin]]) par ce que Michéa appelle les « utopies pédagogiques » qui ont investi les programmes et la gestion des établissements depuis le début des années nonante. Sous couvert d’une égalité des chances – mais devant quoi au juste ? -, ces sans-lieux pédagogiques transforment méticuleusement les anciens temples de l’éducation des futurs adultes en « grands parcs d’attractions scolaires »[[MICHÉA (Jean-Claude), Ibidem, p. 50.]]. Ils consistent en l’esprit de la consommation et du libre échange retranscrits en dispositions pédagogiques, no man’s land dans lequel l’école ou le cours passent du statut d’Institution à l’état de « produit » ; où, dans l’esprit des programmes, le corps professoral est insidieusement réduit à devenir un groupe d’animateurs divertissants ; où l’élève est considéré comme un « capital humain » et, dans cette optique, soigneusement assimilé à un « client ».

Or, comme l’écrit Michéa : « Si l’éducation a un sens, c’est précisément d’offrir à l’enfant les moyens de dépasser cet égocentrisme initial et d’acquérir progressivement ce sens des autres qui représente à la fois le signe et la condition de toute autonomie véritable (ou, ce qui revient au même, de toute maturité psychologique). C’est alors seulement qu’un être humain devient capable de tenir sa place dans l’ordre humain, autrement dit d’entrer à son tour dans les chaînes socialisantes du don et de la réciprocité » [[MICHÉA (Jean-Claude), L’empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, p. 166.]].

Mais voilà, ce capital humain, c’est l’Europe économique qui en a le plus besoin, nous dit Michéa, afin de mener ce que d’aucuns ont nommé « la guerre économique du XXIe siècle », guerre dont les individus atomisés ne seront ni exactement les guerriers ni certainement les héros mais, sinistrement, la chair à canon. Affreuse combinaison entre 1984 d’Orwell et Le meilleur des mondes d’Huxley.

Philippe Petit écrit cependant : « le formatage des individus se poursuivra et la gestion individualisée talonnera les âmes, mais la tentative d’arraisonner la subjectivité échouera »[[Extrait cité dans LACROIX (Alexis), La psychiatrie française perd la tête, in Le Magazine Littéraire, n°481, décembre 2008, p. 39.]]. Dans le même sens, Latouche écrit : « […] nous devons aussi donner confiance à nos enfants. Je pense qu’il est impossible de coloniser totalement les esprits ; un peu de sens critique résiste toujours. On croit que les gens sont complètement aliénés et dominés (on parle même de lavage de cerveau ou de bourrage de crâne), mais en réalité ils ne le sont jamais totalement. On l’a vu avec l’expérience du socialisme en Russie. Même sous un régime totalitaire, il y a de la dissidence. Quand le moment est venu, elle réussit finalement à triompher. Il n’existe pas un instrument particulier pour entrer dans l’univers mental des gens » [[LATOUCHE (Serge), Ibidem, Paris, Fayard, 2006, pp. 161-162. Dans le même ordre d’idée encore, Bruce Bégout écrit de son côté : « Car, même s’il n’en tient aucun compte, il est peu vraisemblable qu’un État totalitaire puisse abolir le sens commun […] Humilié, le sens de la décence ordinaire se réfugie dans les interstices de la vie quotidienne. Il résiste à la falsification totale. Car, comme un noyau d’existence, il est très difficile à détruire », dans BÉGOUT (Bruce), Ibidem, p. 100.]]. Le débat reste donc ouvert. Heureusement.

Jean-Pierre Dupuy précise d’ailleurs ceci, que : « […] lorsqu’on annonce, afin de l’éviter, qu’une catastrophe est sur le chemin, cette annonce n’a pas le statut d’une pré-vision, au sens strict du terme : elle ne prétend pas dire ce que sera l’avenir, mais simplement ce qu’il aurait été si l’on y avait pas pris garde »[[DUPUY (Jean-Pierre), Petite métaphysique des tsunamis, Seuil, 2005, p. 18. Cité aussi dans MICHÉA (Jean-Claude), L’empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, p. 204.]].

Alors, pour finir, pourquoi lire Jean-Claude Michéa ? En effet, ce n’est pas lui faire affront de dire que ses thèses sont bien connues désormais – en tout cas certainement des lecteurs de l’Aped. Il existe déjà une littérature abondante dans ce sens. Peut-être peut-on quand même lire Michéa pour au moins deux raisons, et nous terminerons là-dessus.
D’une part, parce que nous n’aurons jamais fini de prendre du recul ou de la hauteur et de tenter des pas de côté par rapport aux grands mouvements historiques dans lesquels nous sommes toujours déjà emportés. Il s’agit dès lors d’affiner sans cesse l’analyse en la renouvelant, afin de faire œuvre philosophique, c’est-à-dire, ultimement œuvre humaine : autrement dit, vivre en interrogeant ce que l’on est, en vue d’accompagner et de modifier ensemble, autant que faire se peut, le déroulement de notre existence personnelle et collective, pour faire en sorte que chaque être humain puisse simplement vivre.
D’autre part, pour les penseurs (et acteurs) qui se veulent « progressistes » ou « modernistes », il y a, à bien entendre Michéa, une réflexion sérieuse à avoir, précisément, sur le sens moderne de « la Gauche » dont ils se réclament. En effet, si l’enseignement de l’ignorance est le cheval de Troie de la conscience critique, ce qu’on persiste à appeler la Gauche (jusque dans ses extrêmes[[Car le « matérialisme scientifique » (même relifté) n’est-il pas encore, après tout, du « matérialisme » et sa « science » de l’intellectualisme d’élites ?]]) est peut-être bien aujourd’hui le cheval de Troie de l’enseignement de l’ignorance et donc de l’anthropologie impossible de l’ultralibéralisme. À juste titre, Michéa dénonce une « psychologie contradictoire » de la Gauche qui, se revendiquant hystériquement du Progrès et du Mouvement, finit par faire feu de tout bois, y compris de l’esprit du capitalisme – parfois même sans plus s’en rendre compte.
Il n’est d’ailleurs pas anodin de trouver, tout récemment, une série d’articles sur le sens perdu – ou désorienté – de la Gauche dans l’un des derniers numéros du Courrier International[[La gauche la plus bête du monde ? in Le Courrier International, n°1053, du 6 au 12 janvier 2011. Plus récemment encore, Le Monde du 19 octobre titrait, sous la plume de Michel Onfray, Avec François Hollande, les vaches libérales seront bien gardées : « François Mitterrand n’aura pas à se retourner dans sa tombe. François Fillon non plus, lui qui fit savoir il y a peu au Parlement socialiste, bel aveu, qu’il espérait que ce parti resterait bien leur complice dans la gestion libérale de la France et saurait résister aux sirènes « gauchistes » d’Arnaud Montebourg », p. 26.]]. Aussi, même si nous sommes loin de partager les perspectives finales des auteurs de L’Insurrection qui vient, nous pouvons néanmoins nous demander, avec eux et avec Michéa, si la Gauche n’est pas effectivement devenue l’un de ces « mouroirs où viennent traditionnellement s’échouer tous les désirs de révolutions »[[L’Insurrection qui vient, Paris, Éditions La Fabrique, 2007, p. 88.]] ainsi que la décence ordinaire, dans le politiquement correct et la posture névrotique.

« Derrière la critique orwellienne des « hurluberlus » de gauche, végétariens, buveurs de jus de fruits et porteurs de sandales, il faut toujours entendre le regret d’une doctrine sociale coupée de sa base vitale et quotidienne : le sens pratique des classes populaires.
Le socialisme n’attire que les marginaux et les théoriciens, mais pas les gens auxquels il est directement destiné, à savoir le petit peuple. C’est la raison pour laquelle il est urgent d’entendre ces voix humbles, et de les prendre au sérieux […] »[[BÉGOUT (Bruce), Ibidem, p. 79.]]