Anne Morelli, Nico Hirtt : indignation et solidarité

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Ce samedi 22 octobre, l’Aped organisait ses traditionnelles « six heures pour l’école démocratique ». Quelque 300 personnes y ont participé à une vingtaine d’ateliers.

Les actes ou documents de ces ateliers seront publiés sur notre site au fur et à mesure de leur disponibilité. En attendant, nous vous proposons ci-dessous les interventions en séance plénière de Mme Anne Morelli (professeur de didactique de l’histoire à l’ULB) et de Nico Hirtt (membre fondateur de l’Aped) :

Anne Morelli : « les professeurs ont raison de s’indigner»

Alors que partout dans le monde se retrouvent des « indignés », nous avons en tant qu’enseignants de multiples raisons aujourd’hui et ici d’être « indignés ».

Indignés parce qu’on vole notre argent, celui de nos impôts et de nos cotisations sociales, pour financer des spéculateurs alors que cet argent devrait servir notamment – et peut-être prioritairement – à l’enseignement et à la santé.

Je constate dans toutes les écoles que je fréquente, des différents réseaux, les mêmes manques de moyens financiers élémentaires mais la propagande du gouvernement nous parle d’écoles de la réussite pour tous, d’écoles cybernétiques et d’excellence.

Face à des élèves dont la famille est de plus en plus touchée par la violence de la crise, nous sommes le plus souvent armés seulement de notre bonne volonté et devons affronter des conditions de travail qu’aucune banque ou société d’assurance n’oserait proposer et  des lieux de travail frisant parfois l’insalubrité.

Du Chili à la Belgique les revendications des enseignants et des enseignés à propos de l’enseignement sont semblables: les établissements d’enseignement ne sont PAS des entreprises, nous n’avons PAS besoin de managers, nous refusons d’adapter notre enseignement aux besoins de l’entreprise, la logique de profit et de privatisation n’a PAS sa place dans l’enseignement qui doit rester un SERVICE public.

Nous ne sommes PAS de simples ressources humaines dont on peut sans limites précariser et déstabiliser les carrières. Nous avons majoritairement et délibérément choisi de servir l’intérêt collectif et de lutter pour l’égalité de l’accès au savoir et à la connaissance.

L’enseignement doit rester payé par les contribuables et est ainsi un bien collectif sur lequel chaque citoyen(ne) doit avoir un droit de regard puisqu’il le finance par ses impôts. 

Notre projet collectif  s’inscrit dans la durée et se veut centré sur la seule logique de la formation intellectuelle des élèves et étudiants ,mais nous n’obtenons jamais les moyens nécessaires au déploiement du projet que nous nous sommes choisis.

Si vous croyez que l’enseignement universitaire est privilégié, venez constater le surpeuplement des auditoires (1300 étudiants à mon cours de « Critique historique ») les bâtiments vétustes, aux carreaux cassés et dont parfois le toit fuit (sauf si vous êtes inscrit en « Business School ») , l’absence d’encadrement des étudiants pour leurs exercices, la précarisation croissante des carrières universitaires au nom de l' »excellence ».

Là aussi le profit est en passe de devenir l’unique instrument de mesure et la seule manière de penser d’une société marchande.

Les universités sont priées de fournir une main d’oeuvre habile mais servile dont les entreprises ont besoin et les programmes s’attachent à éliminer les cours de réflexion, inutiles à la productivité, au profit de ceux qui forment de dociles techniciens. 

Là aussi les professeurs, supposés fraudeurs et paresseux, prestent pour la plupart beaucoup trop d’heures mais sont de plus en plus étroitement contrôlés et évalués, leurs recherches devant être « utiles » et valoir aux universités des points supplémentaires dans la compétition qui est ouverte entre elles.  

« Ne restez pas seuls » disait le pédagogue progressiste Célestin Freinet à ses élèves mais surtout aux enseignants.

Pour réfléchir, s’exprimer, revendiquer, exiger, analyser et agir, seules comptent les mobilisations collectives.

La journée de l’APED, devenue le rendez-vous incontournable des enseignants qui refusent d’accepter dans leur vie professionnelle les diktats injustes d’un système en faillite, est un de ces passages du « je » indigné individuel au « nous », prêt à refuser l’intrusion dans l’éducation de la logique de marché et à agir en conséquence. 

Nico Hirtt : «solidarité Flamands-Francophones, parce que nous partageons les mêmes combats»

Merci Anne Morelli. La journée de l’Aped est encore incontournable pour une autre raison : c’est aujourd’hui le seul endroit où des enseignants progressistes de tous réseaux, de tous niveaux et surtout de toutes les communautés se rencontrent, échangent et dialoguent.

Il n’est pas inutile de rappeler comment notre association a vu le jour. C’était une belle journée ensoleillée d’automne de l’année 1995. L’événement qui se produisit ce jour-là est une de ces toutes petites étincelles qui peuvent donner naissance à de grands projets.

Nous étions, nous les professeurs francophones, en train de défiler pour la n-ème fois dans les rues de Namur, contre de nouvelles mesures d’austérité que planifiait à ce moment le gouvernement de la Communauté française. Au détour d’une place, nous les avons vus. Ils étaient cinq ou six, pas plus de dix en tout cas. Ils étaient venus d’Anvers, de Gand, de Courtrai ou de Halle-Vilvorde je ne sais plus. Ils portaient un petit calicot tout simple : « Vlaamse leerkrachten solidair ». Nous étions émus. Mais eux l’étaient encore plus : ils ne s’étaient pas attendus à être ovationné comme ils le furent. Car c’est un tonnerre ininterrompu d’applaudissement qui les salua tout au long du passage du cortège. Tant est forte cette conviction profonde, en chacun de nous : nous avons besoin de l’aide, de l’appui, de la solidarité de nos semblables. Après la manif, nous avons été prendre un verre et, dix jours plus tard, nous lancions notre Appel pour une école démocratique.

En cette année 1995, cela faisait cinq ans que la force d’action des enseignants de ce pays avait été brisée, irrémédiablement croyait-on, par la communautarisation de l’enseignement. Au cours des années 80, la Belgique se débattait avec une crise budgétaire qui n’était pas beaucoup moins sévère que ce que connaît la Grèce aujourd’hui. De 40% du PIB en 1975, la dette publique était passée à 100% du PIB dix ans plus tard. Il en allait à l’époque comme aujourd’hui. Les gouvernements tombaient et se reformaient sans cesse sur des questions institutionnelles, pendant que la vraie politique était menée en « stoemelings » (les amis étrangers demanderont la traduction de ce néologisme belge à leur voisin le plus proche)— donc hors de tout contrôle démocratique — par des cabinets en affaires courantes ou dotés de pouvoirs spéciaux.

En dix ans, de 1979 à 1989, les dépenses publiques d’enseignement chutèrent de 7% du PIB à 5% du PIB, alors même que la participation à l’enseignement supérieur explosait. Cela ne leur fut pourtant pas facile. Car tout au long de ces année, la mobilisation des enseignants et des autres travailleurs du Nord et du Sud du pays fut formidable. Flamands et Francophones se retrouvaient souvent dans les même grèves, les mêmes cortèges.

Il fallait briser cette unité, on la brisa donc par la communautarisation de l’enseignement en 1989.

Depuis lors, notre pays est le seul, au sein de l’Union européenne, à ne pas avoir de ministre fédéral de l’éducation. Notre pays est le seul, au sein de l’Union, où les taux d’encadrement et les dépenses par élève varient si fortement d’une région à l’autre. Selon qu’un enfant naît à Leuven ou à Wavre, il aura droit à 20% de moyens en plus ou en moins pour son éducation.

Notre pays est aussi, sans doute, le seul au monde ayant une capitale bilingue mais pas, ou presque pas, d’enseignement bilingue. A Toronto, vous pouvez aller dans une école bilingue français-anglais. Dans certains villages indiens du Canada, les enfants suivent des programmes bilingues anglais-Inuktitu, anglais-blackfoot, français-mohawk, anglais-inuit. Au Luxembourg tous les enfants apprennent l’allemand, le luxembourgeois et le français à l’école. Au Tibet, les gamins ont des écoles mixtes mandarin-tibétain, à Hong-Kong les cours peuvent être donnés alternativement en anglais, cantonais et mandarin. A Brest vous avez des écoles français-breton, en Irlande, en écosse et au pays de Galles, des écoles bilingues gaéliques-anglaises. En Andalousie, au Pays Basque, en Navarre, en Catalogne et en Galice il y a des écoles bilingues. Sur l’île de Hokkaido, on a fondé des écoles où les cours se donnent alternativement en japonais et en langue Ainu locale. Au Liban, en Syrie et en Egypte, la plupart des écoliers ont des programmes bilingues ou trilingues. En Arizona, en Géorgie et en Californie, les élèves peuvent suivre certains cours en espagnol, avec des professeurs formés à Monterrey au Mexique. Et ne parlons pas des pays africains où presque tous les enfants suivent l’école dans une langue autre que leur langue maternelle.
Mais à Bruxelles, la petite capitale multilingue d’un minuscule pays bilingue, où l’enseignement est dirigé par deux ministres et huit pouvoirs organisateurs, à Bruxelles dans sa (grande) périphérie (de Charleroi Brussels South à Gent-Expo), nous ne parvenons pas à mettre en place un enseignement multilingue digne de ce nom! Ici il faut choisir : on est francophone ou néérlandophone, pas question d’être les deux.

Et si nous refusions de choisir ?

Ma langue maternelle est un dialecte allemand. J’ai suivi l’école primaire et secondaire en Flamand. Je travaille et je vis en Wallonie. J’ai un double passeport, Luxembourgeois et Belge. Pourquoi diable devrai-je restreindre mon identité belge et celle de mes enfants à être seulement Flamand ou seulement Wallon ?

Quand nous vous avons vu à Namur, en ce jour d’automne 1995, Tino, Hugo, Annemie, Dirk, en train de brandir votre petit calicot, nous avons compris qu’au delà de la bêtise nationaliste, au delà des stupidités séparatistes, au delà de l’arrogance linguistique, au delà des sentiments d’appartenance à une nation ou à une culture étroite, il existait des identités plus fortes. Car la solidarité, ce n’est pas de la compassion avec une victime. La solidarité ce n’est pas le professeur flamand qui plaint le professeur wallon parce qu’il travaille dans des conditions encore un peu plus mauvaises que lui. La solidarité c’est le sentiment profond d’appartenir à une collectivité plus large et plus forte que celle de sa famille, de son école, de sa région, de sa langue, de son pays. Notre solidarité, c’est celle de tous ceux qui oeuvre à rendre ce monde meilleur, contre tous ceux qui s’acharnent à y défendre seulement leurs privilèges égoïstes.

A Namur en 95 vous avez allumé une toute petit flamme. A voir le succès de cette journée, elle n’est pas prête de s’éteindre.

Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.

1 COMMENT

  1. Anne Morelli, Nico Hirtt : indignation et solidarité
    Il est des lectures saines qui œuvrent mieux que tous les médicaments. Des petites flammes comme celle naquit en 1995, s’allument partout et de plus en plus. Rêvons (mais aussi agissons) pour qu’un jour, pas si lointain, elles se rejoignent et s’embrasent en un grand feu de joie.
    Patrick

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