Une épreuve de qualification

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Il m’a été donné de participer au jury de qualification de trois élèves de 6e professionnelle électricité. Professeur de français, béotien en électricité, j’en ai pourtant assez vu pour être conforté dans quelques-unes de mes convictions.

Les trois jeunes gens, d’abord : irréprochables durant toute leur scolarité sur le plan disciplinaire. De parfaits profils de « braves gars ». Peut-être pas des foudres de guerre sur le plan intellectuel, mais des « braves gars ». « De vrais P », diraient certains de mes collègues.

Le jury : compétent. Notamment monsieur H., qui travaille pour une importante société de contrôle et de certification d’installations industrielles ou domestiques.

Or, justement, le travail de qualification de nos trois gaillards relève d’une installation industrielle. L’école leur a confié la réalisation d’un nouveau coffret électrique dans l’atelier menuiserie. Après étude sur place, ils ont monté ledit coffret et les chemins de câbles nécessaires au bon fonctionnement de machines nombreuses et variées.

De l’avis du jury, qui s’est rendu sur place, l’installation a été réalisée avec beaucoup de propreté. Et il s’agit incontestablement d’un bon travail de qualification.

Là où ça se complique, c’est quand chacun des étudiants se présente devant nous pour exposer son travail. Passons sur les nombreuses coquilles et autres fautes d’orthographe dans les fardes présentées par les candidats (monsieur H., lors des présentations d’usage, me gratifiera d’un « C’est vous le professeur de français ? Je comprends que vous ayez quelques cheveux blancs ! ») Ce qui apparaît crûment, c’est l’échec – au moins partiel — d’une filière : nous découvrons des jeunes incapables, au terme d’un cycle complet d’études, de former plus de deux ou trois phrases cohérentes l’une à la suite de l’autre, des jeunes qui se noient dès la première question faisant appel à un peu de recul et d’analyse théorique, des jeunes qui s’emmêlent les pinceaux dans des notions pourtant basiques dans leur domaine (intensité, puissance, tension) ou en mathématiques (racine carrée, par exemple).

Illustration parfaite de deux carences au moins du système. Primo, engager le plus possible les élèves sur des chantiers réels est certes stimulant et instructif, mais il leur manque alors une vue globale et structurée de leur discipline. Secundo, on mesure une fois de plus les effets de la misère des cours généraux dans la filière professionnelle. C’est toute l’idéologie de « l’approche métier » qui en prend pour son grade. Et de l’aveu même de professionnels du métier ! Qui confirment la nécessité vitale, même pour un ouvrier, de cette capacité d’analyse appuyée sur de solides bases théoriques. Sans quoi il risque bien de rester toute sa vie un pauvre exécutant.

Au final, les deux membres extérieurs du jury font le même constat. Aucun des trois candidats n’est digne d’une qualification. Aucun. Rappelons-le : ce n’est pas faute de bonne volonté, les trois garçons n’ont pas ménagé leur peine. S’ensuit dès lors la valse-hésitation que nous connaissons chaque année en délibération. Si nous ne les qualifions pas, nous leur fermons la porte de la 7P, seule chance pour eux de combler un tant soit peu leurs lacunes. La 7P n’offrant pas la possibilité d’obtenir la qualification, nous décidons finalement de leur octroyer le fameux sésame. Au rabais, forcément.

Et les membres extérieurs du jury de compatir avec les enseignants : « Ça ne doit pas être facile tous les jours de ne pas vous décourager … »

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