Les ouvriers sont moins égaux que les autres

Facebooktwittergoogle_plusmail

« Vous méprisez les métiers manuels ! » « Il faut de tout pour faire un monde, il faudra toujours des maçons pour construire vos maisons et des techniciennes de surface pour nettoyer vos bureaux. » « Les intellectuels ne sont pas forcément plus heureux dans la vie. » Ça ne fait pas l’ombre d’un pli, ça nous revient à la figure chaque fois que nous fustigeons les inégalités entre les filières qualifiantes et générales de l’enseignement. Chaque fois que nous pointons du doigt les résultats catastrophiques des jeunes du professionnel, la faiblesse de leurs compétences de base (tests PISA) comme de leurs savoirs citoyens critiques (enquête de l’Aped en 2008). Laissez-nous nous expliquer sur ce point effectivement très sensible…

Quand nous disons qu’il existe bel et bien une hiérarchie entre les différents métiers (et donc les filières d’enseignement qui y mènent), loin de nous l’idée de manquer de respect à qui que ce soit : dans l’absolu, en effet, la plupart des métiers et des personnes qui les exercent sont également dignes. Dans l’absolu. Dans l’absolu seulement. Car dans la réalité, force est de constater que certains, selon l’expression consacrée, sont plus égaux que d’autres. Et que leur destin social est bien plus confortable et enviable. Pour s’en convaincre, quelques faits valent mieux qu’un long discours. Et ils sont têtus, les faits, n’en déplaise aux adeptes du manège enchanté, où « toutes les professions elles sont belles, toutes les professions elles sont gentilles » !

Des inégalités criantes

D’abord, le nerf de la guerre : les salaires. Les cadres supérieurs français, par exemple, gagnent à peu près 3 fois ce que gagnent leurs ouvriers [[Observatoire des inégalités, http://www.inegalites.fr/spip.php?rubrique1&id_groupe=9 (consulté le 16/02/2011)]]. Et ce sont les salaires les plus bas qui progressent le moins. Le fossé se creuse d’autant plus quand on prend en compte tous les bonus dont bénéficient les gros salaires : commissions, primes, participations au résultat, stock options, avantages en nature, etc. [[Thierry Dock, Les salaires en Belgique : regard sur 10 ans d’évolution, Econosphères, http://www.econospheres.be/spip.php?article30 (consulté le 16/02/2011)]]

Ces inégalités sonnantes et trébuchantes en entraînent d’autres, les revenus déterminant directement les conditions de vie de tout un chacun : les pauvres sont moins bien logés, ne se nourrissent pas de manière aussi équilibrée, ne font pas autant de sport, ne partent pas aussi souvent en vacances, ne participent pas autant à la vie associative… que les riches [[Le site de l’Observatoire des inégalités, une mine d’or en la matière, aborde toutes les sources d’inégalités et documente les liens qui les unissent : revenus, emplois, éducation, lien social, conditions de vie, etc.
http://www.inegalites.fr/spip.php?]].

Et puis il y a l’impact direct du métier sur le bien le plus précieux, la santé ! Pensez aux accidents de travail. Sans surprise, les métiers manuels sont de loin les plus dangereux. Surtout dans certains secteurs : la construction, les industries extractives, les transports, l’exploitation forestière, la métallurgie, la manutention [[Commission européenne, 2008, Causes et circonstances des accidents du travail dans l’UE, pages 28 et 29.]]. Ça, en général, tout le monde le sait. Comme l’exposition aux maladies professionnelles (le risque de se voir reconnaître une maladie professionnelle est 37 fois plus élevé pour un ouvrier que pour un cadre) [[Observatoire des inégalités, http://www.inegalites.fr/spip.php?article1324&id_mot=97]].

Ce que l’on sait moins, c’est à quel point ces métiers réduisent l’espérance de vie [[http://www.inegalites.fr/spip.php?article377&id_mot=97 (consulté le 16/02/2011)]]. Là, les chiffres sont tout bonnement consternants. A 35 ans, un cadre supérieur peut espérer vivre encore 46 ans (donc, âge moyen du décès à 81 ans); un ouvrier, encore 39 ans, soit 7 années de moins (sept années !). Et si l’on se préoccupe de l’espérance de vie en bonne santé, c’est-à-dire sans problèmes sensoriels et physiques, sans incapacité, l’écart grimpe à 10 années (dix années !), conséquence logique du nombre d’accidents du travail et/ou de la pénibilité de celui-ci.

Stop !

Alors, qu’on arrête de nous bassiner avec cette soi-disant dignité égale entre tous les métiers. Colporter cette idée, c’est — consciemment ou non — se rendre complice de l’inacceptable. La tendance actuelle, dans le monde de l’éducation, à envoyer de plus en plus nombreux et de plus en plus tôt les adolescents dans le monde du travail, c’est — objectivement — les exposer prématurément à l’usure physique et nerveuse, à la maladie professionnelle et au risque d’accident. C’est aussi les envoyer désarmés au casse-pipe. Désarmés parce que les cours généraux qu’ils auront reçus dans le qualifiant sont indigents, et qu’au sortir de l’école, ils ne possèdent ni les savoirs ni les compétences qui donnent force pour comprendre le monde dans lequel ils vont évoluer et s’y défendre individuellement et collectivement. Préparer tous les jeunes, sans exception, à exercer cette citoyenneté critique, c’est justement la raison d’être de notre association. Tout le contraire du mépris. Un mépris que pratiquent, par contre, avec une hypocrisie crasse, ceux qui du haut de leurs confortables privilèges encouragent les jeunes – pas les leurs ! – à rejoindre les filières qualifiantes et à embrasser les « belles carrières » manuelles.

Jeu de dupes ou progrès social, il faut choisir

Ne soyons pas dupes. Derrière le discours lénifiant sur la dignité du travail ouvrier, se cachent les intérêts de la machine économique (dont il est question par ailleurs dans ce dossier) et une véritable lutte des places. Une lutte des classes, si vous nous permettez cette expression paraît-il d’un autre âge. Au risque de nous répéter, vous remarquerez d’ailleurs que parmi les plus ardents défenseurs de « l’approche métier », se trouvent ceux qui, pour rien au monde, n’inscriraient en première intention leurs propres enfants dans les filières qualifiantes. Dès lors, nous ne serons prêts à croire à l’égalité des professions que le jour où ces filières seront devenues autre chose que les voies de relégation réservées aux pauvres (la corrélation entre les publics fréquentant les différentes filières – général, technique, professionnel – et leur niveau socio-économique est établie). Ah, ce jour où les CEO, les top managers, les chirurgiens, les ministres et autres notables encourageront leurs enfants à devenir soudeur ou technicien de surface comme autant de métiers de premier choix !

Plus sérieusement : puisqu’il faudra toujours, effectivement, des travailleurs manuels exerçant des métiers pénibles, que proposons-nous ? Il s’agit de poursuivre la conquête de conditions de travail et de vie égales pour tous. Ne rêvons pas, ces progrès sociaux ne seront pas spontanément concédés par les privilégiés du système. Par conséquent, les travailleurs eux-mêmes devront créer les rapports de force nécessaires pour améliorer leur sort. En d’autres mots, exercer pleinement leur citoyenneté critique. C’est tout l’enjeu de l’Ecole commune que défend l’Aped.

—–

A lire dans ce dossier :

La modularisation devient “Certification Par Unités” (CPU)
La Plate-forme de Lutte contre l’Echec Scolaire et la CPU
Quelle revalorisation du qualifiant ?
Une épreuve de qualification
Les ouvriers sont moins égaux que les autres