Non au hold-up social !

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Le jeudi 5 mai pourrait faire date dans l’histoire de l’enseignement en Communauté française de Belgique. Et dans l’histoire sociale tout court. Depuis 15 ans, on n’avait plus connu telle mobilisation. La grève, en Wallonie comme à Bruxelles, et la manifestation de Liège ont dépassé les espérances du front commun syndical. Au point de surprendre les médias… Quelles leçons peut-on en tirer ? Et quelles perspectives peut-on tracer pour la suite des événements ?

De toute évidence, les profs ne digèrent pas ce que le gouvernement a osé leur servir comme projet de protocole d’accord sectoriel : la coalition de l’Olivier s’en prend aux mesures de mise en disponibilité précédant la pension de retraite (DPPR). Ce qui constitue bel et bien un autofinancement (ce qui serait réinvesti – peut-être ! – dans l’éducation, viendrait du fruit de cette économie-là). Un hold-up social. Et la revalorisation salariale proposée par ailleurs est infinitésimale. Ces économies sont très mal perçues par des enseignants qui travaillent dans de mauvaises conditions : matériel obsolète, classes surpeuplées, élèves difficiles – conséquences d’un système fondé sur les inégalités -, etc. De plus, et c’est loin d’être marginal, les enseignants souffrent d’un manque de reconnaissance. Les calicots du 5 mai étaient éloquents à tous ces égards.

Autre trait saillant du mouvement : la présence massive – et inhabituelle si l’on se réfère aux mouvements de 1990 et 1996 – des instituteurs et des jeunes enseignants. Le malaise est donc profond, et ce, dès le fondamental ! Et que dire des débuts de carrière (40% des enseignants quitteraient le métier dans les cinq premières années) !

Quelles perspectives ?

Le 5 mai est-il un sursaut éphémère ? Est-il, au contraire, soutenu par une lame de fond ? C’est évidemment le voeu que forme l’Aped : la catastrophe scolaire n’a que trop duré, il est plus que temps de créer le rapport de force qui bousculera un système scolaire et social ultralibéral et préparera l’avènement d’une société plus juste. Ce qui suppose, de la part des enseignants, quelques prises de conscience.

Un. Gardons-nous du corporatisme. Car, ne nous y trompons pas, le recul social annoncé dans le secteur de l’enseignement n’a malheureusement rien d’exceptionnel. Il faut mettre en parallèle les attaques que subissent les enseignants avec celles dont sont victimes tous les salariés, qu’ils soient du secteur privé ou des autres services publics. Pensons au “pacte de solidarité entre les générations”, qui reportait dès 2005 l’âge de la prépension de 55 à 58 ans. L’atteinte à nos DPPR n’est jamais qu’une suite logique de ce “pacte” scélérat. Pensons, plus récemment, au dernier accord interprofessionnel (AIP), qui consacrait le gel des salaires dans le privé. Une même logique est à l’oeuvre, menée assidûment par des pouvoirs publics inféodés aux pouvoirs économiques. Le sort des enseignants et celui des autres salariés sont indissociablement imbriqués : le métier se complique quand de plus en plus de jeunes vivent dans les difficultés matérielles; et un enseignement démuni de moyens ne peut faire des jeunes d’origine populaire des citoyens à part entière. Qu’on se le dise…

Deux. Et ce n’est pas sans lien avec la réflexion précédente. Le gouvernement s’est empressé de nous rappeler qu’il n’y avait plus un sou, même en raclant les fonds de tiroir, pour cet accord sectoriel ci. Ah bon ? Un calicot le clamait pourtant fort justement en ce beau jour de mai liégeois : “20 milliards pour les banques en un WE. 20 ans d’économies dans l’enseignement ?” Les milliardaires sont pourtant plus riches encore qu’avant la crise financière (voir à ce sujet l’éclairant communiqué du CADTM, le 27 avril 2011 : http://www.cadtm.org/Les-milliardaires-sont-plus-riches). Les intérêts notionnels initiés par M. Reynders continuent pourtant de faire perdre des milliards de rentrées fiscales à l’Etat belge. Vous aurez noté que les trois sources de financement que je viens de citer relèvent du pouvoir fédéral. Ça fait 15 ans que nous nous égosillons à réclamer un retour de l’éducation dans le giron fédéral, ou, à tout le moins, son refinancement par le fédéral. A cet égard, je ne peux rater l’occasion de saluer les quelques enseignants flamands venus manifester leur solidarité avec leurs homologues francophones ! Parmi eux, Tino Delabie, membre anversois du bureau de l’Aped/Ovds. Ils ont reçu un accueil littéralement triomphal.

Trois. Nous devrions arrêter d’avoir peur de notre propre ombre ! Les enseignants sont-ils suffisamment conscients du fait qu’ils forment le corps social de loin le plus nombreux en CF ? Aucune entreprise, en effet, ne peut se targuer d’employer autant de travailleurs. Nous pouvons être le bastion d’où peut sortir une première victoire contre les politiques de régression. Une victoire qui en appellerait d’autres.

C’est tout le mal que je nous souhaite.