Oligarchie vs démocratie

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Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Seuil, 2011, 183 p.

Après Comment les riches détruisent la planète (2007) et Pour sauver la planète, sortez du capitalisme (2009), la thèse centrale de ce nouvel essai du journaliste Hervé Kempf, rédacteur au Monde, est simple : nous ne vivons pas (plus) sous le régime de la démocratie, mais sous celui de l’oligarchie : « L’oligarchie, ce n’est pas la dictature : c’est le gouvernement par le petit nombre des puissants. Entre eux, ils discutent, réfléchissent, s’opposent, rivalisent. Ils font “démocratie” entre eux, sans le peuple. Et quand la décision est prise, elle s’impose, même si l’on y mettra les formes en habillant avec un art consommé la procédure électorale et la discussion publique » (p. 35). Et l’auteur d’abonder en exemples, plus rocambolesques ou révoltants les uns que les autres, puisés dans les mœurs des membres de l’élite appartenant aux cercles fermés (Forum économique mondial, Trilatérale, Groupe Bilderberg, etc.), au personnel politique, au patronat et aux lobbies. Ainsi, le secrétaire d’État Christian Blanc a dépensé 12.000 € de cigares en dix mois aux frais de la République ; notre roi est aussi cloué au pilori pour avoir acheté son deuxième yacht pour la modique somme de 4,6 millions €. Autre mauvais signe, la corruption est en hausse dans les pays développés, son indice s’est dégradé pour quatorze États européens entre 2004 et 2009 (p. 61). Des pages 83 à 86, on apprend tout le bien que Kempf pense d’Al Gore, Américain lucide s’il en est, convaincu, entre autres, du caractère néfaste de la télévision pour la pratique démocratique. Comme d’habitude, le mérite de l’auteur est de faire constamment le lien entre inégalités sociales et destructions écologiques. Nous ne sortirons pas de l’un sans sortir simultanément de l’autre ! L’apathie et le fatalisme ambiants, nourris par l’addiction consumériste et la confiscation de la souveraineté populaire, n’incitent évidemment pas à « positiver », et de surcroît Kempf reconnaît l’ampleur de la catastrophe en cours. Pourtant, quelques pistes de sortie sont évoquées. Primo, l’idée de la fin de l’exception occidentale : les pays riches devront revoir à la baisse leur confort moderne pour permettre aux habitants du sud de pourvoir à leurs besoins fondamentaux. Il rejoint là la thèse des objecteurs de croissance sans jamais y adhérer explicitement. La nouvelle ligne de fracture ne passe plus entre le nord et le sud, mais entre l’oligarchie mondiale et les peuples assujettis. Secundo, la préférence pour un scénario de sortie « écologiste », certainement préférable à une oligarchie, mais aussi à une gauche productiviste (pp. 129-131). Cependant, gare à l’oligarchie, qui commence à se raidir sur ses privilèges, en n’hésitant pas à s’attaquer de plus en plus frontalement aux libertés individuelles. L’auteur termine sur une note plus optimiste en citant les luttes qui ont abouti (contre les OGM en Europe, mouvement guadeloupéen contre la « profitation » en 2009, l’Amérique Latine expurgée de ses dictateurs, etc.) et en exhortant au courage et à la vertu, deux notions que notre société cynique avait oubliées.

Bernard Legros