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Cet atelier international regroupait 40 participants, belges et étrangers (France, Pays-Bas, Italie, Grèce…). Le panel était composé de Ken Jones, professor of education, Keele University, GB, Angélique del Rey, professeur de philosophie à Paris, Rudy van Renterghem, secrétaire du COC, Centrale chrétienne de l’enseignement, compétent pour l’enseignement supérieur, Joan Lismont, secrétaire du SEL (syndicat socialiste de l’enseignement catholique francophone) et Eugène Ernst, secrétaire national de la CSC-Enseignement.

Rudy van Renterghem, secrétaire du COC

« Les syndicats en Belgique comptent traditionnellement un grand nombre de membres: jusque 60% du personnel. Ce chiffre est beaucoup plus bas en France, en Italie et en Grande-Bretagne. Notre syndicat est concerné par la nouvelle réforme de l’enseignement. Le danger est que nous allons parler la même langue que les ”opposants” ».

« La Belgique connait une situation spécifique dans son enseignement: l’enseignement n’est pas seulement public, organisé par les autorités, mais aussi, pour une grande part, d’initiative privée, notamment l’enseignement catholique. Cet enseignement privé est aussi considéré comme public et reçoit des subsides des autorités. Il n’est pas privé dans le sens de lucratif. Notre syndicat COC est une centrale du syndicat chrétien ACV, le ”syndicat chrétien général”, qui vient d’achever un important congrès d’avenir. L’ACV est fortement opposé au néolibéralisme. Pourtant un tel congrès signifie aussi qu’il existe une forte lutte interne au syndicat ».

Angélique del Rey, auteure du livre « À l’école des compétences. De l’éducation à la fabrique de l’élève performant ».

(www.editionsladecouverte.fr)

« J’ai écrit mon livre après avoir découvert que derrière la forte insistance du département de l’Éducation Nationale pour évaluer mes élèves de manière permanente sur leurs ”compétences acquises”, se cache un système mondial de marché de la compétence, construit sur la théorie du ”capital humain” et promu par l’OCDE et l’UNESCO. Le nouveau modèle d’enseignement vise de manière très utilitaire à livrer de jeunes individus ”employables” et ”pouvant être mis au travail”. C’est pourquoi je le considère comme un système pervers, un système qui, plutôt que d’éduquer des élèves, est avant tout une fabrique d’élèves performants. J’ai découvert que depuis les années 1980, cette méthode est de plus en plus utilisée, tant dans des pays du Nord que du Sud, pour l’évaluation personnelle des élèves comme pour l’évaluation des systèmes éducatifs. J’ai aussi découvert que les enseignants sont insuffisamment lucides et qu’ils sont plutôt utilisés comme des instruments inconscients.

J’ai découvert que les enseignants ne sont pas au courant que cet enseignement réformé vous oblige à agir dans vos cours selon ”l’approche par compétences”. Chaque enseignant se retrouve seul, voit uniquement sa propre situation de travail et ne voit pas le lien entre les analyses théoriques et la pratique. Les enseignants ne sentent pas de lien entre les différents niveaux de lutte contre la réforme mondiale de l’enseignement. Ils luttent sur le plan local, par école, par région, plutôt qu’au niveau mondial. En France, ils luttent à présent surtout contre le relèvement de l’âge de la pension.

Le néolibéralisme s’installe dans la pratique quotidienne. Celui qui agit contre l’approche par compétences dans l’enseignement est vite criminalisé.
Une énorme rhétorique défend et encense le système. L’OCDE sélectionne les compétences clés dont le marché du travail a besoin. Je plaide pour un système éducatif dans lequel les enseignants encouragent les élèves par leur enseignement à suivre ”leur propre voie”, même s’ils entrent ainsi en conflit avec les principes utilitaristes qui donnent aujourd’hui le ton dans l’enseignement. Je ne suis pas d’avis de travailler avec des évaluations ”normées”, je veux encourager les élèves à la créativité, afin qu’ils puissent se déployer dans ce monde et qu’il puissent le modifier. »

Joan Lismont, secrétaire du SEL

« Le sous-titre du livre de Ken Jones est ”L’ordre nouveau et ses adversaires”. Christian Laval a écrit avec Louis Weber un livre sur ”l’ordre nouveau”. Il a pour titre “Le nouvel ordre éducatif mondial” (2002). Cet ”ordre nouveau” était aussi le ”(dés)ordre” du régime fasciste hitlérien. Le propre du fascisme est de nier les conflits sociaux.

Dans l’enseignement, le parcours des élèves est individualisé. En attendant, nous sommes déjà ”clients” du système depuis 15 ans (l’expression est de Philippe Meirieux).

L’approche par compétences est devenue une obligation pour les enseignants. Mais la plainte de nos membres est que ça occasionne trop de travail administratif. De plus en plus d’enseignants protestent contre cela.
En 2002 nous avons eu un congrès syndical sous le titre ”Non à la marchandisation du (secteur) non-marchand !”. Mais malgré ce congrès, nous restons désarmés face à la logique commerciale. Nous pouvons difficilement prendre nos distances, et cela dans tous les secteurs.

Les enseignants sont essentiellement occupés par leur classe, ils se rencontrent trop peu, hormis lors de formations. Ils ont peu de sensibilité ou de compréhension collective. Le jeune enseignant se sent parfois mal dans sa peau. Il y a une séparation entre l’enseignement secondaire général et l’enseignement professionnel. »

Eugène Ernst, secrétaire général de la CSC-Enseignement

« La manière de diriger et d’évaluer passe par des chiffres et des indicateurs. Mais qu’est-ce qu’une bonne école ? Une bonne école c’est vivre ensemble, le respect pour les autres personnes, pourvoir penser librement. Ce n’est pas la même chose que les indicateurs de l’OCDE. Nous constatons que le système est devenu plus élitiste. Il y a beaucoup trop d’élèves qui échouent et qui quittent l’école sans diplôme. Les échecs scolaires sont très chers pour la société. Il y a une augmentation du nombre d’élèves dans l’enseignement technique. Sur le marché privé, des services pédagogiques payants sont offerts (leçons complémentaires).

L’autonomie des enseignants tend vers le niveau zéro. Leur formation est trop routinière. Elle devrait être améliorée, car les enjeux sont énormes. Ils doivent pouvoir former l’esprit critique de leurs élèves.
Au niveau syndical, ce n’est pas simple. Certains sont tentés par le discours néolibéral, en échange de quelques mesures positives de la part de la Communauté française.

Il y a dix ans, nous avons obtenu un refinancement par notre lutte. Aujourd’hui, nous sommes très mal à l’aise face aux mesures d’économie de l’UE ».

Débat avec la salle

Beaucoup d’interventions sont venues de la salle. En voici une sélection.
Il y avait un groupe d’instituteurs de l’enseignement fondamental de Paris. Ils ont fait part de leur combat très spécifique contre le système éducatif dans leur pays.

« Une nouvelle réforme pédagogique est en cours. Nous sommes dans l’enseignement primaire. Nous utilisons la désobéissance civile, comme le Mahatma Gandhi en son temps. Nous refusons d’appliquer l’approche par compétences. Des lois antirépublicaines sont aujourd’hui approuvées dans notre pays et nous refusons de les appliquer. En 1942 les enseignants norvégiens ont mené une action contre les occupants nazis dans leur pays et leur intervention dans les programmes scolaires. Aujourd’hui dans notre pays, l’État intervient aussi trop dans les programmes scolaires.

La réaction de la hiérarchie contre notre action a été très dure. 3000 enseignants ont été sanctionnés, ils ont été privés de salaire durant 30 jours. Notre action a eu un énorme retentissement médiatique, aussi du côté du Parti Socialiste.

Nous défendons les droits des citoyens. Le mot ”droit” a disparu. Il existe pourtant le ”droit du travail” que nous devons reconquérir. Nous devons à nouveau défendre nos droits élémentaires. C’est ainsi qu’il existe aussi des droits lorsque vous êtes convoqué par la hiérarchie. Vous pouvez vous faire assister par une deuxième personne, par exemple un délégué syndical. Vous pouvez demander ou exiger une convocation écrite avec l’ordre du jour de l’entrevue. Si vous entreprenez ces étapes, 9 fois sur 10 ils arrêteront les convocations et les sanctions. »

Site web: http://resistancepedagogique.org/site/

Citation de ce site : « Nous, institutrices et instituteurs de la République, depuis deux ans, sommes entrés en résistance et en désobéissance pour défendre l’école publique ébranlée dans ses fondements par des ‘réformes’ contraires à l’intérêt supérieur de l’enfant ».

Une enseignante néerlandophone en langues germaniques s’est plainte que le contenu des matières d’enseignement s’est réduit, par exemple dans tout ce qui concerne l’enseignement de l’histoire et aussi de l’histoire de la littérature. Avant, les manuels scolaires comportaient par exemple des chapitres sur l’histoire de la littérature. Les élèves doivent ”apprendre par eux-mêmes à juger” des livres ou des travaux littéraires, sans données historiques.

Plusieurs participants sont intervenus de manière moins concrète concernant l’approche par compétences et la lutte contre celle-ci. Ils accusèrent la situation actuelle de crise économique, le haut niveau du chômage, attribuèrent les ”torts” au capitalisme, au capitalisme financier, ou à l’État.

Certains indiquent la nécessité de trouver une alternative.

Certains critiquèrent aussi les syndicats. Un syndicaliste français admit que dans son pays les syndicats comptent moins de membres, mais ils sont quand même fort combatifs.

Un parent intervint à propos d’une initiative du comité des parents pour l’achat collectif de matériel scolaire moins cher. Le directeur de l’école ne voulait pas s’engager dans cette voie. Dans le comité de parents, analyser les aspects commerciaux était aussi un tabou.

Pour clore le débat, les membres du panel ont livré leurs dernières réflexions.

Angélique del Rey a affirmé que nous devons nous efforcer de créer un réseau de résistance au niveau européen et de rechercher les noyaux de résistance qui existent déjà. Il y a encore beaucoup de pain sur la planche pour y arriver, mais le rassemblement et la coordination des initiatives de lutte constituent un fondement de la construction d’une résistance.
D’après Rudy van Renterghem, il était prématuré de tirer déjà toutes les conclusions. Il y a un problème dans notre approche stratégique: traitons-nous seulement les symptômes ou voulons-nous guérir l’enseignement malade ? Pouvons-nous améliorer l’enseignement de l’intérieur du système ? Nous avons chaque jour ces discussions au sein de notre organisation. Notre expérience est que nous devons aborder le problème de manière pragmatique pour obtenir un résultat.

Ken Jones a dit que l’enseignement d’après-guerre était le résultat de la victoire antifasciste. Au cours des trois dernières décennies, une forte réaction néolibérale est apparue, qui exerce une énorme pression. Il a aussi dit que pour notre lutte, nous devons trouver une langue commune et que les universités constituent, encore aujourd’hui, un espace de liberté pour la discussion. Dans son pays, les étudiants venaient d’entrer en résistance contre les économies du gouvernement. Leurs minervals pour l’enseignement supérieur seraient triplés. La discussion est cependant seulement une phase préparatoire de la lutte.

Eugène Ernst a indiqué que le combat syndical est parfois frustrant: il définit de grands objectifs mais obtient des résultats modestes. Mais amener beaucoup de gens dans le mouvement est aussi un bon résultat. Le travail quotidien est important et aide pour le grand travail.

Joan Lismont : nous devons bien comprendre la gestion politique. Il y a encore beaucoup à faire pour obtenir un résultat.

Ken Jones : nous devons construire une résistance au niveau européen. Ça ne me semble pas facile mais c’est absolument nécessaire. Les mesures gouvernementales des différents pays européens exigent une réponse au niveau européen.

Rapporteuse: Gertrude Bongaerts

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