Philosophie de l’écologie politique

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Eva Sas, Alain Lipietz (préface), Philosophie de l’écologie politique, de 68 à nos jours, Les Petits Matins, 2010, 130 p.

Mise sous le boisseau dans les années ’80 et ’90, l’écologie politique suscite un nouvel intérêt depuis le début du siècle. Ce court essai en fait bien le tour, en soulevant toutes ses caractéristiques, en précisant ce qui la distingue du libéralisme, du marxisme et de la social-démocratie, et ce qui la rapproche des mouvances libertaire, personnaliste et nietzschéenne. Comment la résumer en quelques lignes ? Dans les années 1970, l’écologie politique a été portée dans le débat intellectuel par, entre autres, André Gorz (1923-2007), René Dumont (1904-2001), Bernard Charbonneau (1910-1996) et Ivan Illich (1926-2002), qui n’ont cependant joui que d’une audience limitée. Leurs pensées sont redécouvertes depuis quelques années à l’occasion des évidentes régression sociale et dégradation écologique. Une idée fausse serait de considérer les partisans de l’écologie politique comme des amoureux béats de la nature, alors que leur propos est avant tout politique et démocratique, visant l’autonomie des individus et la plus grande égalité sociale possible, mais dans la prise en compte de la finitude de la planète. Ils récusent autant l’État, qui crée l’hétéronomie, que le Marché, qui réduit les individus au rôle de producteurs-consommateurs. Ils se méfient de l’universalisme abstrait qui nie la singularité de l’homme et des cultures. Ils remettent en cause la toute-puissance de la Raison et le culte du progrès, ces idoles qui ont entre autres abouti à Auschwitz et Hiroshima. Eva Sas voit dans le mouvement de Mai 68 les prémisses de l’écologie politique, « naturellement ancrée à gauche » (p. 29). Elle en arrive à sa propre thèse. Hans Jonas (1903-1993) avec son Principe responsabilité, essai majeur paru en 1979, et Jürgen Habermas (né en 1929) avec son éthique de l’agir communicationnel, sont, selon elle, les deux jambes philosophiques de l’écologie politique. Si le premier avait apporté une nouvelle métaphysique adaptée aux temps présents — l’heuristique de la peur —, le second a conçu un outil politique concret pour changer la société, l’éthique de la discussion entre individus égaux, libres et rationnels, seule façon d’établir démocratiquement une norme collective. Car toute la question pour l’écologie politique est de trouver un équilibre entre l’individuel et le collectif : des individus solidaires, responsables d’eux-mêmes et des autres, autonomes et néanmoins interdépendants, agissant dans la conscience et le respect des équilibres naturels indispensables à leur vie. « Il faut donc penser l’émancipation de l’être humain non en terme de non-coercition, mais en terme d’autonomie : maîtrise du rapport à soi et au monde, dans le tissu des interdépendances reconnu comme indépassable. » (p. 114). Un seul reproche, mais de taille : l’auteure ne dit mot du courant de l’objection de croissance qui représente pourtant aujourd’hui la branche la plus audacieuse et créative de l’écologie politique. Une omission purement idéologique, lorsqu’on apprend qu’elle milite à Europe Ecologie?

Bernard Legros