Le tout-sécuritaire à l’école ? New York en revient

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Le hasard fait parfois bien les choses. Au moment même où nous écrivions ce dossier, le Monde diplomatique publiait un article sur l’expérience du tout-sécuritaire dans l’enseignement new-yorkais[[Chase MADAR, New York remet en cause le tout-sécuritaire à l’école, Le Monde diplomatique, juin 2010. Madar est un avocat des droits civiques et co-auteur du rapport « Safety with dignity : Alternatives to the over-policing of schools », NY, juillet 2009]]. Edifiant !

Cette histoire est tout sauf anecdotique : l’enseignement new-yorkais, avec son 1,1 million d’élèves, est le plus important des Etats-Unis. On sait aussi combien la « nation phare » américaine tend à inspirer les politiques européennes.

En 1998, le maire républicain Giuliani est confronté à des problèmes de violence scolaire. Fidèle à sa stratégie électoraliste – passer pour un homme à poigne -, et à son penchant théâtral, il transfère la sécurité d’écoles réputées « difficiles » à la police locale (NYPD). Dès lors, les 4500 agents de sécurité scolaire, devenus personnel policier, rendent des comptes directement au NYPD, et non plus aux enseignants ni aux chefs d’établissement.

Bien entendu, Giuliani et son successeur, Bloomberg – qui a reconduit le contrat -, clament que leurs méthodes ont réussi à réduire la criminalité dans les écoles les plus chaudes. Mais, selon les professionnels, ces statistiques, lissées pour coller aux objectifs fixés, sont très contestables[[Pour une critique de la politique de « tolérance zéro », lire Loïc WACQUANT, Les prisons de la misère, Éditions Raisons d’Agir, 1999]]. Le rapport 2007 de l’inspection générale de la ville évoque d’ailleurs une importante sous-évaluation des violences.

Ce qui fait froid dans le dos, c’est le système disciplinaire qui s’est imposé aux écoles. Et les dérives qu’il produit inévitablement. Jugez-en. En matière de discipline, ce sont désormais des vigiles peu qualifiés, et souvent à peine plus âgés que les lycéens, qui deviennent la plus haute autorité dans les établissements, en lieu et place des enseignants et des directions. Provoquant eux-mêmes des formes inédites de violence. Ainsi, des enfants de 4 et 5 ans (!) sont menottés pour avoir refusé de faire la sieste ou pour « mauvaise conduite ». L’un d’eux sera même emmené de force en hôpital psychiatrique pour « évaluation ». De 2005 à 2007, pas moins de 309 élèves sont interpellés et déférés au pénal. D’autres ont été menottés pour de courtes durées. Des comportements typiquement liés à l’adolescence, traditionnellement sanctionnés par une punition ou un passage chez le principal, sont maintenant passibles de poursuites pénales.

Et les personnels scolaires n’échappent pas au vent sécuritaire. Ils sont menacés, eux aussi, d’arrestation s’ils contestent des sanctions qu’ils jugent trop sévères ou arbitraires. Illustration : lors de l’arrestation d’une brillante lycéenne qui tentait d’entrer dans son école avant l’heure d’ouverture, pour un entretien avec un de ses professeurs, son proviseur a été à son tour menotté et placé en garde à vue pour avoir tenté de s’interposer. Une arrestation intempestive, loin d’être isolée. Les personnels scolaires se plaignent de devoir subir l’autorité de jeunes vigiles, formés à la hâte et qui appréhendent tout incident sous le seul angle de la criminalité.

L’installation de portiques de sécurité soulève bien des questions. Celle, d’abord, de la stigmatisation des écoliers des quartiers populaires, puisque c’est dans leurs écoles que sont installés ces dispositifs technologiques, très peu dans les banlieues bourgeoises. Celle, ensuite, de l’efficacité sécuritaire : les portiques ne donnent qu’un faux sentiment de sécurité (celui qui veut vraiment introduire un objet dans un bâtiment trouve toujours le moyen de le faire). Pire, ils instaurent immédiatement un climat de tension. Reste, enfin, la question du bienfait éducatif : en quoi traiter les enfants en criminels serait-il le meilleur moyen de favoriser l’apprentissage et de lutter contre la violence ? Le tristement fameux lycée de Columbine, dans la banlieue riche de Littleton[[15 élèves tués en 1999 lors d’un massacre, sujet d’un film de M. Moore, « Bowling for Columbine ».]], n’a d’ailleurs toujours pas franchi le pas : les parents d’élèves n’en veulent pas. Mais tous n’ont pas les leviers politiques et pouvoirs d’influence nécessaires pour résister à la surenchère sécuritaire. Les parents des quartiers populaires new-yorkais subissent par conséquent un système qui leur est imposé. Dernière interrogation[[ Cette hypothèse n’est pas formulée par M. Madar, mais elle nous semble incontournable.]] : combien d’argent public a-t-il été empoché par les entreprises privées spécialisées, à l’occasion de ces grandes opérations de sécurisation technologique ?

D’autres voies existent pourtant, expérimentées avec succès dans des lycées de quartiers pauvres, relatées dans le rapport auquel M. Madar a contribué. Des alternatives basées sur une définition claire des rôles respectifs (la discipline est du ressort des enseignants et des surveillants), sur une participation des élèves à la formulation des règlements (dans un esprit de respect mutuel et d’autodiscipline), et sur la garantie que les manquements seront sanctionnés en interne et non communiqués à la police ou à la justice.

Est-ce à dire que l’on se dirige vers la fin du tout-sécuritaire ? Hélas non. Même s’il y a de bonnes raisons d’espérer, le combat devrait durer encore de longues années, tant il est vrai que « lorsqu’on laisse la police entrer à l’école, il est très difficile de l’en faire sortir ».

A liré également dans ce dossier :
La surenchère sécuritaire gagne l’école
Ecole et discipline : retour au 19e siècle ?
Le tout-sécuritaire à l’école ? New York en revient
L’enseignement dans un Etat sécuritaire
Opération antidrogue à Pédagogie Nomade : une perquisition comme les autres ?