La doxa économique sur le grill

Facebooktwittergoogle_plusmail

Gilbert Rist, L’économie ordinaire entre songes et mensonges, Les presses de Science-Po, 2010, 250 p.

Dans son précédent ouvrage (Le développement. Histoire d’une croyance occidentale), Gilbert Rist, professeur émérite de l’université de Genève, a démonté l’idéologie du développement. Il élargit ici le propos en passant au crible l’ensemble de la vulgate économique qui, en imprégnant les discours médiatiques et l’imaginaire collectif, empêche d’envisager les rapports sociaux en dehors d’un économisme tout-puissant, et bouche par là même l’horizon d’une transformation politique plus que jamais nécessaire. Le fil rouge de cet essai est que l’économie n’a rien d’une science et tout d’une construction doctrinale, voire d’une religion (au sens de Durkheim) ; elle ne se soumet pas au principe de la réfutabilité et n’a pas connu de changement de paradigme depuis l’apparition de l’économie politique au XVIIIème siècle. Elle s’est construite en ignorant le deuxième principe de la thermodynamique – qui postule l’entropie et l’irréversibilité du temps – pour sombrer dans une conception mécaniste (newtonienne) dont nous continuons à payer l’addition aujourd’hui. Son porte-étendard, le fameux homo œconomicus, individu soi-disant rationnel et maximisateur de ses intérêts propres, est une fiction constamment démentie par la simple observation de la réalité sociale et culturelle. Pourtant, cette fiction continue de guider la pensée économique contemporaine. Par la même occasion, Rist montre les impasses de l’individualisme méthodologique. Il redéfinit l’échange à la lueur de l’anthropologie, bien loin du caractère exclusivement marchand que lui prêtent les économistes, car « l’échange est d’abord un rapport social, qui préexiste à l’invention du marché » (p. 83), et lorsque celui-ci est dit « libre », « s’il n’est pas encadré par un système de règles, imposées ou intériorisées, [il] ne peut que conduire au désastre pour les parties contractantes » (p. 99). Rist distingue la « rareté-finitude », d’essence géophysique (les stocks), de la « rareté-pénurie », d’essence économique (les fonds). Les catégories de l’utile, de l’équilibre et de la croissance sont aussi mises en question. L’auteur consacre d’ailleurs un intéressant chapitre à l’objection de croissance. Dans sa conclusion, il en appelle justement à un nouveau paradigme économique débarrassé du dogme de la croissance. Cet ouvrage est hautement recommandable pour comprendre l’orthodoxie économique à laquelle la grande majorité des citoyens adhèrent, faute d’une réflexion approfondie.

Bernard Legros