Prospérité sans croissance

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JACKSON Tim + VIVERET Patrick, DALY Herman & ROBINSON Mary (préfaces), Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable, de Boeck, 2010, 242 p.

Tim Jackson est la nouvelle coqueluche des milieux écologistes. L’homme est sympathique et ses recherches forcent le respect. Ce présent ouvrage en est la somme. On peut déjà l’utiliser « simplement » comme manuel d’initiation à l’économie, car l’auteur prend la peine de définir, en cours de lecture, des notions classiques comme valeur ajoutée ou dette (des ménages, publique et extérieure), par exemple. Vulgariser la « science » économique est un exercice qu’il maîtrise assez bien. Mais il y a bien plus que cela. Il est un des premiers (le premier ?) à faire le point sur les possibilités de stabiliser l’économie et l’emploi sans passer la case croissance, à définir les conditions d’une prospérité sans croissance, en donnant à « prospérité » un sens large, c’est-à-dire non strictement matérialiste, plutôt axé sur le bien-être psychologique et social ressenti subjectivement. C’est pourquoi il consacre une large place à cette « logique sociale » consumériste, concurrentielle et individualiste qu’il convient de changer – notamment par l’exercice de la simplicité volontaire –, faute de quoi tous les efforts des pouvoirs publics en vue de transiter vers une économie durable s’avéreraient vains. On se réjouira de voir un homme faisant partie de l’élite britannique, primo, tourner délibérément le dos au paradigme de la croissance ; secundo, avancer la nécessité d’accepter et d’instaurer des limites. Preuves à l’appui, Jackson affirme que la croissance est insoutenable, ne fût-ce qu’écologiquement, en faisant allusion brièvement à la thermodynamique. Mais c’est pour aussitôt affirmer que la décroissance est « instable » car elle provoquerait une ingérable montée en flèche du chômage. Il n’ira pas plus loin dans l’analyse du mouvement qu’apparemment il ne connaît pas bien. Ainsi, il se situerait à mi-chemin du « développement durable » (par exemple dans sa défense des véhicules électriques et à hydrogène) et de l’objection de croissance. De là à l’accuser de vouloir fourguer en douce le capitalisme vert, il n’y aurait qu’un pas… que j’hésite néanmoins à franchir. Certes, qu’il ne se dise à aucun moment franchement anticapitaliste est dérangeant, ainsi que son approche technocratique et étatiste d’une « écologie par le haut » (« Laissés à eux-mêmes, il y a, semble-t-il, peu d’espoir de voir les gens se comporter spontanément de façon durable », p. 163). Mais par ailleurs, il insiste sur l’obligation de réduire les inégalités partout, de partager le temps de travail et de reprendre une bonne partie de la production au secteur privé. Alors ? Plutôt que du capitalisme, Jackson veut se débarrasser de la croissance, d’abord dans les pays riches, concédant que les pays en développement (sic) ont eux le droit à une période de croissance économique, ce qui rappelle le raisonnement d’un Jean-Marie Harribey en France. À la suite d’Amartya Sen, l’auteur prône pour chacun des « capabilités » d’épanouissement à l’intérieur des limites écologiques. Tim Jackson n’est évidemment pas un révolutionnaire, mais un réformiste qui espère une « relance » (pas une reprise !) économique salvatrice. Il a le mérite d’ouvrir le débat.

Bernard Legros