La cité perverse

Facebooktwittergoogle_plusmail

DUFOUR Dany-Robert, La cité perverse. Libéralisme et pornographie, Denoël, 2009.

Dans ce présent essai, le philosophe Dany-Robert Dufour parachève la thèse présentée dans Le divin marché (Denoël, 2007), celle de la démocratie libérale qui connaît un retournement anthropologique ayant d’ores et déjà des effets désastreux : la névrose, modèle psychique qui prévalait depuis deux cent ans, est en train de faire place à des formes de psychose et de perversion, sans toutefois disparaître complètement. Il en veut pour preuve (parmi d’autres) que l’obscénité, jadis cachée, est aujourd’hui étalée au grand jour par les industries culturelles, et revendiquée comme un art de vivre et de jouir : par exemple la pornographie, qui est devenue un nouvel impératif existentiel, présente dans les médias et dans la pub sous une forme « soft » et sur la toile sous une forme « dure » ; la « trash-télé », où l’indécence et l’exhibitionnisme sont la règle, ainsi que les sévices en direct, récemment débarqués sur les plateaux ; la sacralisation de l’argent, avec les parachutes dorés des patrons, les émoluments des vedettes du cinéma et du sport ; l’art contemporain, où la merde – au sens premier du terme – peut se vendre à prix d’or ; etc. L’incitation permanente à la jouissance conforme est évidemment destructrice du lien social, à partir du moment où les individus se considèrent les uns pour les autres comme des moyens et non plus comme des fins en soi, bafouant de la sorte les recommandations de Kant. Montrant l’exemple, l’hyperbourgeoisie entraîne la masse des « consommateurs prolétarisés » – appartenant à la classe moyenne – , dans cette course éperdue vers le « plus de plaisir » que Freud condamnait. « Consomme et regarde bien comment, moi, je jouis. Et tâche donc d’en faire autant, dans la mesure de tes moyens » (p. 36), semble-t-elle lui susurrer à l’oreille.
Dufour explore les racines historiques de ce bouleversement. Il fait remonter ses prolégomènes au 18ème siècle, lorsque l’amor dei a fait place à l’amor sui. Blaise Pascal, le premier, laissa entendre qu’un « bel ordre » pouvait sortir de la concupiscence, soit que le bien procède du mal. Le « pervers puritanisme », mélange de libération des passions sur fond de nouvelle religion sécularisée, se mit en place ; La Rochefoucault, Nicole, Bayle, Boisguilbert y apportèrent leur pierre, Mandeville et Adam Smith lui donnèrent un coup d’accélérateur. Dans La Fable des abeilles, le premier proclame que les vices privés font les vertus publiques ; dans La richesse des nations, le second expose la théorie de la « main invisible » du marché qui régule harmonieusement et rationnellement les rapports sociaux. L’apogée sera atteinte avec le marquis de Sade, qui fit de l’égoïsme, du retour à la nature et de la perversion sexuelle des principes de vie : l’autre, réifié, n’était plus qu’un objet de sa jouissance. L’auteur montre bien que les pervers isolés, plongés au sein d’une société de névrosés, ont pu jouer un rôle positif en montrant la voie de l’émancipation des mœurs, mais il précise aussitôt qu’une société où les rapports entre individus deviennent majoritairement sadiens est invivable pour tous. Ainsi, il date le grand retour de Sade en 1929 aux États-Unis, peu avant la « grande crise ». Le « père des relations publiques », Edward Bernays, organisa sur la Cinquième avenue un défilé de femmes fumant ostensiblement des cigarettes. C’est à partir de là que le capitalisme a démocratisé la jouissance à travers des objets libidinalement formatés produits industriellement. En appui, la publicité a manipulé les désirs des masses. Le système a donc pu surmonter sa disparition programmée jusqu’à nos jours en accordant, comme Gramsci l’avait bien vu, un certain nombre de revendications et en redistribuant la jouissance, ce que le philosophe italien appelait une « révolution passive ». Au passage, Dufour montre comment la psychanalyse a été dévoyée outre-Atlantique, devenant une « ego-psychanalyse », alors que l’école française, avec Lacan, avait lucidement décelé ce processus pervers. Le pervers actuel refuse tant la loi de la cité que la Loi de la nature pour assouvir ses pulsions. Ainsi, l’individu en arrive à nier les différences sexuelles (la sexion) et générationnelles pour assouvir ses fantasmes. La nouvelle économie psychique est toujours marquée par ce mélange schizophrénique de puritanisme et de débauche : par exemple, les parents sexualisent les petites filles de plus en plus tôt, tout en étant constamment obsédés par la crainte des pédophiles !
Selon Dufour, la démocratie actuelle vire à la tyrannie pour toutes les raisons évoquées ci-dessus. Maintenant, nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas… Ajoutons que la plume de l’auteur est toujours aussi alerte et captivante, ce qui ne gâchera pas notre jouissance… pardon, notre plaisir !

Bernard Legros