Les inscriptions : et maintenant ?

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Voici le compte rendu de l’atelier consacré aux inscriptions scolaires, à l’occasion des « Six Heures pour l’Ecole démocratique », le 17 octobre 2009 à Bruxelles. Les intervenants étaient Chantal Massaer d’Infor-Jeunes Laeken, Nico Hirtt de l’APED.

Résumé de l’intervention de Chantal Massaer

Infor Jeunes Laeken a mené une campagne itinérante sur le terrain, sur le thème « Pour une école ouverte à tous », avec un bus affrété pour l’occasion et distribution sur les marchés, notamment à Molenbeek, d’une brochure de sensibilisation des parents, pour les informer de la procédure en vigueur et de leurs droits à faire respecter.

Cette démarche a permis à l’association d’aller à la rencontre de publics qui, autrement, ne franchirait sans doute pas la porte de son antenne (située tout près de la place Bockstael).
Un travail d’approche directe qui leur a fait prendre la mesure de l’ « autocensure » et du « défaitisme » par rapport à l’école que ressentent beaucoup de parents de milieux populaires, majoritairement d’origine étrangère.

En effete, face aux innombrables difficultés que ces familles précarisées rencontrent au quotidien, dans l’accès à un logement abordable et décent, à un emploi, dans la capacité à boucler leur budget, à maîtriser les arcanes administratives… la question de l’école, aussi importante soit-elle, passe au second plan en terme de priorités. Il y a un peu un sentiment de « ce n’est de toute façon pas pour nous, on n’y peut rien, on ne pourra rien changer ».

Mme Massaer cite le cas d’une maman qui, refoulée par plusieurs écoles où elle avait essuyé des refus répétés d’inscription, demandait : « comment puis-je encore être crédible pour mon enfant ? ». Cette mère de famille témoignait d’une énorme frustration, doublée d’un terrible sentiment d’injustice, d’autant qu’elle avait dû subir non seulement ces refus, mais qui plus est n’avait même pas pu obtenir d’attestation de ceux-ci.

Une pratique de refus de délivrance ne fût-ce que d’un accusé de réception, est assez répandue semble-t-il, ce qui, rappelle Chantal Massaer, est totalement illégal. Significativement, lorsque des démarches similaires ont été entreprises par des travailleurs d’Infor-Jeunes pour (et avec) des parents jusque-là rejetés, les choses « s’arrangeaient » subitement – un constat du même type que dans les expériences de « testing » dans l’accès à l’emploi, au logement, ou aux dancings réalisées notamment par le MRAx.

Chantal Massaer évoque le sentiment de discrimination et d’arbitraire terrible ressenti par ces familles, mais surtout et d’abord par les jeunes qui en sont directement victimes. Un sentiment d’autant plus grave qu’il est le fait de l’école, laquelle prône par ailleurs des valeurs de justice, d’égalité, de tolérance, de vivre ensemble… Un double discours qui a des effets pervers et même contre-productifs ravageurs. Comme le dit Chantal Massaer : « Allez vous en défendre et promouvoir ces valeurs, quand la pratique de ces établissements les démentit aussi radicalement. On pourra tenir tous les discours qu’on voudra, si les faits les contredisent, cela restera des mots pour ces jeunes, qui jugent sur les actes ».

Parmi les autres pratiques « dissuasives » subies par ces familles, certaines écoles demandent le bulletin des enfants pour arguer de résultats insuffisants comme justification parfois d’un refus pur et simple (encore une fois un comportement tout à fait interdit par la loi), ou, plus souvent et subtilement, pour « déconseiller » aux parents de les y inscrire.
Cela, soi-disant dans leur propre intérêt et « pour le bien de leurs enfants », en leur expliquant que ceux-ci ne « pourraient pas suivre, vu leur niveau ». Dans le même registre, parfois combinée à cette première « intimidation », on met en garde les parents contre les frais et (sur)coûts des activités parascolaires (voire scolaires : contributions demandées pour du matériel, de la documentation…), les excursions, les classes vertes ou de neige, etc.

Mme Massaer y voit la démonstration que si la mixité scolaire se résume à un « saupoudrage », elle sera presque toujours un échec, la petite minorité d’enfants des milieux populaires admis du bout des lèvres dans ces écoles s’y retrouvant de facto « noyés » et en porte-à-faux, en décalage complet avec l’écrasante majorité d’ élèves issus de classes moyennes ou supérieures, dotés d’un statut « dominant ». Et de citre l’anecdote de cet élèe qui s’était inventé des vacances en Grèce, pour ne pas « se taper la honte », face à ses condisciples coutumiers de voyages vers des destinations aussi exotiques que prestigieuses.

En conséquence, elle plaide pour que l’esprit comme la lette du Décret mixité soient respectés, à savoir l’objectif de 15 à 20 % d’enfants moins favorisés, venus de ZEP, inscrits dans ces écoles.

Elle insiste sur le (res)sentiment de honte, d’humiliation et de souffrance de ces familles vis-à-vis de l’école. Honte qui se traduit notamment par la difficulté et la réticence des parents en question pour témoigner publiquement de ce qu’ils subissent, notamment dans les médias. Suite à sa campagne, Infor-Jeunes Laeken a plus d’une fois été sollicitée par la radio ou la TV, à la recherche de témoignages des principaux intéressés étayant les accusations de l’association.

Mais, pour reprendre l’image audacieuse de Mme Massaer, tout comme peu de gens témoigneront volontiers avoir pu éviter de contracter le sida, ou au contraire en être atteints, rares sont les parents qui reconnaîtront face à une caméra avoir été victimes de telles discriminations (outre qu’ils peuvent craindre que cette « exposition » ne les stigmatisent personnellement encore plus, et les handicape dans la recherche d’une solution pour leurs enfants).

Aussi, Infor-Jeunes Laeken a dû en quelque sorte jouer le rôle d’ « interface » entre ces familles et les médias, mais son discours étant moins « spectaculaire » et direct, cela n’intéressait que très médiocrement les journalistes. Elle appelle en conséquence à une réflexion sur des méthodes permettant de briser cette « invisibilité » qui frappe les milieux en butte à ces disrciminations.

Un dernier constat qu’elle livre en guise de conclusion : les études ont démontré de façon chiffrée que, parmi les parents qui ont déposé des recours dans le cadre des deux décrets successifs, l’essentiel était le fait de familles aisées et des quartiers bourgeois, et cela dans un rapport de un à douze (pour cent), comparé aux recours introduits par des familles socialement plus modestes. Une disproportion qui se passe de commentaires.

Résumé de l’intervention de M. Nico Hirtt

Ceci n’est qu’un ébauche ne reprenant que quelques points saillants, ayant renoncé à prendre note vu la richesse de l’exposé et la documentation abondante accessible auprès de Nico Hirtt. Pour + de détail, je renvoie aux slides qui lui ont servi de base et aux autres textes qu’il a publiés.

Il a centré son exposé sur trois aspects : les admissions, la liberté de choix et les inégalités sociales.

Selon lui, le problème avec les deux décrets est qu’ils régulent mais ne réduisent pas le « marché scolaire », qu’ils visent simplement à plus d’égalité. L’objectif étant en principe que tout le monde ait accès aux mêmes chances, mais cela reste purement formel : que tout le monde ne fasse pas les files devant les mêmes écoles.

Sur le principe, il est favorable au système de carte scolaire, mais réalistement, il ne le prône pas comme un objectif immédiat, vu le rapport de forces actuel, le poids prépondérant de la classe moyenne majoritaire et les spécificités historiques belges. Pour lui, son introduction doit donc être progressive, d’abord au niveau primaire, du 1er degré autonome, durant minium trois ans.

Comme en Finlande, où l’on a agit en deux temps. On a d’abord demandé aux parents leur choix, puis on a pris en compte deux critères : le regroupement des fratries et la localisation géographique. Le tout visant à un maximum de mixité sociale.

N. Hirtt suggère une procédure également en plusieurs temps : on commencerait par le choix « philosophique » demander aux parents s’ils accepteraient de placer leurs enfants dans une école confessionnelle.

[mes notes s’interrompent là, ayant préféré me concentrer sur le power point projeté…]

Débat

Un directeur de collège bruxellois intervient pour mettre en garde contre une généralisation abusive de certains constats, notamment en termes de refus d’inscription discutables voire illégaux, mais affirme que beaucoup de directions d’établissement font correctement leur travail. Personnellement, il n’a jamais refusé quiconque, encore moins sur une base sociale, et met au défi qu’on le prenne en défaut sous cet angle. De plus, il rappelle que les écoles catholiques ne sont pas purement privées, puisqu’elles sont subsidiées et ont un contrôle en matière de programme, où elles ne font pas « ce qu’elles veulent ».

Par contre, il revendique la liberté des directions, à laquelle il est très attaché.

Une jeune enseignante se dit au contraire très heureuse de la radicalité du discours, tant de Chantal Massaer que, plus encore, de Nico Hirtt, dont les graphiques et la démonstration chiffrée prouve qu’il y a bien des inégalités « organisées ». Elle dit son « écoeurement » face au battage et au traitement médiatique de la problématique des inscriptions, surtout de la part de RTL.
Chantal Massaer ne dispose pas de chiffres comme ceux de Nico Hirtt, mais ceux-ci lui paraissent suffisamment éloquents et correspondent largement à son expérience de terrai, quant à la non-mixité, et aux processus menant à l’échec scolaire.

Nico Hirtt revient sur le cas de la Finlande, où il souligne que s’il y a une grande liberté pour les parents, ce n’est pas en termes d’inscription : il y a bel et bien un cadre très rigide. 98% des enfants fréquentent une école de leur quartier, ou du moins de leur commune. Et cela ne tient pas à la qualité générale des écoles, mais au contraire au fait que cette mixité a permis une très grande qualité générale, uniformément répartie.

Par ailleurs, prétendre qu’en Belgique il y a une « autonomie en matière de programme » est discutable, celle-ci étant très relative, car il y a un « socle minimum ». Cela dit, ce dernier est défini de façon tellement vague, en termes de « compétences », et non de savoir ni de savoir-faire, chaque établissement, voire chaque prof, décidant quasi souverainement le contenu de son cours. Mais à l’inverse, en ce qui concerne les pratiques scolaires, le cadre est extrêmement rigide, ce qui est le contraire de ce qu’il faudrait faire, selon lui.

Pour ce qui est de la sélection en termes d’admissions, Nico Hirtt cite les chiffres d’une étude auprès des directions d’école secondaire, qui démontrent que 58% de celles-ci reconnaissent pratiquer un filtrage, dont 41% « occasionnellement », 17% « systématiquement », et 42% pas du tout (il salue le directeur qui l’a interpellé en lui concédant qu’il est de ceux-là, ce dont il est très heureux).

De plus, il n’y a pas que le rôle de la direction, d’autres aspects interviennent tout autant, comme les tableaux qu’il a montrés dans son exposé l’illustrent :

le coût des études,
l’auto-sélection (le rôle du choix par « affinités », via les conseils et avis du voisinage, de la famille, qui jouent un rôle énorme dès lors qu’il y a un « quasi marché »),
le rapport au savoir (l’auto-dévalorisation des familles populaires, sur le mode « ce n’est pas pour nous »),
les filières hiérarchisées, du plus valorisé au plus décrié,
la connaissance du marché scolaire (bien plus grande dans les milieux aisés).

Dans un tel contexte, la sélection à l’entrée n’est qu’un aspect parmi bien d’autres de l’inégalité scolaire, l’essentiel revenant bien au fonctionnement et à la logique du marché scolaire.
Cela a été établi et étayé par une foule d’études sociologiques, y compris celles de l’OCDE, pourtant peu suspect de progressisme, qui disent aussi que la « liberté de choix des parents » aggrave les inégalités de départ.

D’ailleurs, lors de la consultation organisée par les Ministres, les seuls groupes s’étant opposés aux décrets visant la mixité ont significativement été les associations « Lotto », « Elèves » et la Fédération des directions du Segec, qui tous plaidaient pour le retour en arrière. Les 23 autres intervenants appuyaient la nécessité d’une régulation, que ce soient les associations de parents ou les syndicats.

Il en conclut que la « température » et le pouls de l’opinion publique, de la société civile, vont dans le sens de la régulation.
Une enseignante relève que dans le fondamental, on retrouve 60% d’enfants de milieux populaires pour 40% d’enfants de milieux privilégiés, tandis que la proportion s’inverse dans le secondaire. Elle pose donc la question : comment choisir son « type » d’école, comment faire accéder les enfants des classes dominées à un enseignement de meilleure qualité (voire de qualité tout court) : faut-il forcer la porte des écoles « sélect », ou au contraire avoir des « quotas » de gosses de riches dans les écoles des quartiers populaires ? Et quid de – et face à – la réaction des familles attachées à l’élitisme ?

Nico Hirtt, rappelle la position de l’Aped, qu’il résume par la maxime « Impossible n’est pas Aped ». Il prend l’exemple de la Finlande, ou en 1950, 90% des écoles étaient catholiques, alors qu’il en reste tout juste 1% aujourd’hui. Ce qui prouve qu’il y a moyen de gérer la chose (il renvoie à sa proposition de demander préalablement aux parents s’ils accepteraient que leurs enfants aillent dans une école confessionnelle. Citant une étude de Bernard (?) Delvaux, il souligne que si aujourd’hui, les enfants étaient dirigés vers l’école la plus proche, il y aurait déjà 30% en moins d’inégalité scolaire. Prof à Nivelles, il peut témoigner de ce que les parents de la classe moyenne habitant La Louvière ne veulent pour rien au monde mettre leurs gosses dans leur commune, préférant se taper Mons ou Nivelles…

Il pense donc qu’on va devoir agir en deux temps. La première année de la réforme, ce sera sans aucun doute la « cata », puis on va vite réaliser que les ex-élèves des écoles « huppées » devront aller là où on leur dit, et que leurs parents remarqueront que cette école qu’ils redoutaient n’est plus l’ « école poubelle » qu’ils imaginaient, car on y aura organisé la mixité scolaire, qu’il y aura eu une « égalisation » relative de l’enseignement.

Mais cela ne se fera pas en un jour, il faudra y aller progressivement, en commençant par le primaire, pour reconstruire peu à peu un tissu scolaire plus hétérogène. Au terme de primaires organisées sur cette base, les enfants qui entreront en secondaire ne seront plus les mêmes (au sens qu’ils seront tous et chacun « différents ».

Un autre élément important à ses yeux est de prolonger l’enseignement général, tout en valorisant aussi pour tous l’enseignement technique, des technologies, du travail « manuel », comme on le fait dans les pays nordiques. Demander à +/-15 ans à un jeune de faire un « choix » d’orientation est de la folie : tous les profs de pratique professionnelle sont unanimes pour dire que les élève qui sont restés au moins trois ans dans le général sont meilleurs une fois versés dans le technique, en termes de maturité, de capacité d’abstraction, de comparaison, d’initiative… d’ouverture, par rapport à ceux qu’on poussés dès 12 ou 13 ans dans cette filière, lesquels sont beaucoup plus en échec scolaire.

En conclusion, il plaide pour le prolongement du tronc commun en secondaire, mais seulement après avoir appliqué la réforme de l’école primaire.

Hamel Puissant, du Mrax, relève ce qui est peut-être un lapsus de Nico Hirtt, parlant d’une classe moyenne « majoritaire », ce qu’il conteste et lui semble correspondre à un certain discours des médias voulant nous convaincre que nous sommes tous de cette catégorie sociale, que « les riches et les pauvres, c’est pas nous ». Or, la réalité est que seuls 30% de la population fait des études supérieures. Nico Hirtt accepte cette critique, reconnaissant qu’il a été un peu rapide dans sa formulation.

D’autre part, il constate que la plupart des gens se fichent de l’appartenance de telle ou telle école à l’un ou l’autre réseau, estimant que le critère décisif d’une « bonne école » est le fait qu »y règne la discipline. Ce qui veut aussi dire que les écoles pratiquant la recherche et l’innovation pédagogiques sont perçues et « cotées » comme de mauvaises écoles.
Enfin, il demande à N. Hirtt quelle différence entre le « modèle gantois » dont on a beaucoup parlé et son propre modèle.

Nico Hirtt décrit le modèle gantois comme un modèle de « gestion collective – en clair, selon lui, de gestion centralisée – des préférences. Les parents doivent faire un choix préférentiel de trois écoles, soit via le Net, soit par retour d’un formulaire, l’ordinateur attribuant ensuite une école, sur base de cette préférence parentale et de l’objectif de mixité sociale. Un certain pourcentage de « JOC » (J) est alors établi, selon trois clés : allochtones/autochtones (pour reprendre la terminologie en vigueur en Flandre), les études des parents (de la mère, pense-t-il) et le quartier.

La différence avec son système est qu’à Gand, la première démarche part du choix des parents. Cela dit, il trouve que c’est un excellent compromis dans le contexte actuel, un « choix secondaire » (sans jeu de mots) qui lui convient. Dans son système, le choix des parents n’intervient que comme « roue » ou « issue » de secours. Le principe restant que la mixité est le principal facteur d’égalité sociale et scolaire.

Hamel Puissant ajoute que l’enjeu n’est pas seulement de mixité sociale, mais aussi culturelle, les deux aspects se combinant et se démultipliant. Le fait que ce soient les jeunes des quartiers et classes populaires et dits « d’origine immigrée » ou « étrangère » qui sont exclus de l’école, en tout cas de la réussite scolaire, risque de mener tout droit à des explosions sociales de plus en plus fréquentes et violentes.

Il dit qu’au Mrax, on a longtemps considéré l’enseignement comme un « allié », mais qu’ils ont bien dû constater que c’était de moins en moins le cas et que l’école devenait de plus en plus un facteur d’inégalité et de discrimination (même s’il reconnaît que parfois l’accusation de racisme a été utilisée à tort et à travers face à des problèmes d’une autre nature, de discipline, d’incompréhension mutuelle…). Il souligne que les profs employés dans les établissements des quartiers populaires bruxellois ne connaissent le plus souvent rien à la réalité locale, étant pour la plupart des navetteurs.

D’où la campagne du Mrax mettant désormais l’accent sur le fait que le racisme progresse, y compris au sein de l’école, que ce soit de la part des profs envers les élèves, ou des élèves entre eux.

Chantal Massaer témoigne de ce que, ce qui est une « grande première », Infor-Jeunes Laeken a reçu des mails d’insultes très violents suite à sa campagne, heureusement minoritaires, mais néanmoins significatifs. Et elle distingue deux types de « peurs » qui sont là à l’oeuvre : d’une part, la part d’une « baisse du niveau de l’enseignement », une volonté de préserver sa « qualité » supposée menacée, mais aussi une couche de parents privilégiés qui veulent « rester entre eux », et le disent sans complexes, rejetant l’idée même de mixité sociale. Comme cette maman qui, lors d’un débat, a rétorqué à la critique de discrimination sur base de l’origine culturelle par un démenti valant son pesant d’or : « nos enfants sont confrontés à la diversité nationale et culturelle : les femmes de ménage sont marocaines ».
Denis Desbonnet rebondit sur ce dernier exemple, en citant le témoignage de jeunes-filles portant le foulard qui participent avec lui à la construction du Mouvement pour les Droits Fondamentaux, et d’abord pour le respect de ce port du voile, notamment à l’école, qui ont fait part de leur souffrance de ce rejet de l’école « officielle », les reléguant contre leur gré dans des établissements de seconde zone et des filières qu’elles n’avaient pas choisies. Et l’une d’entre elles faisait justement remarquer que, par contre, pour les nettoyeuses présentes tôt le matin, personne ne s’offusquait de ce qu’elles soient voilées (il est vrai qu’elles sont « si discrètes, n’est-ce pas ? » et s’éclipsent une fois leur tâche accomplie).

Plus fondamentalement (c’est le mot), il souligne combien la question du foulard à l’école, dont il sait combien elle divise tous les milieux, même et peut-être surtout progressistes, est devenue un des principaux vecteurs d’exclusion, et, pour revenir au thème de l’atelier, de refus d’inscription pour les filles d’origine immigrée et le plus souvent populaire.

Une enseignante postule que si l’on parvient à relever le niveau général et moyen de l’enseignement, les discriminations disparaîtront d’elles-mêmes. Ce que Nico Hirtt confirme mais seulement partiellement, car selon lui cela devra aussi passer par un travail spécifique de lutte contre les diverses formes d’inégalités et de discriminations, le « simple » mixage ne suffisant pas à les éliminer totalement.

Le directeur de collège intervient pour souligner la nécessité d’agir aussi pour la mixité scolaire et pas seulement sociale, faisant remarquer que les résultats du CEB varient aussi fortement d’une école à l’autre, allant de 55 à 80%. Ce qui pose la question de toute la formation en amont. Pour lui, on ne pourra avancer que simultanément sur les deux fronts : et sur l’aspect scolaire et l’aspect social.

Nico Hirtt approuve tout à fait ce point de vue, les deux aspects sont intimement liés et il estime même que celui de mixité scolaire est même le plus important, celui sur lequel il faut faire levier, afin de briser l’homogéinité sociale et d’imposer une « mixité académique ». Dans son système, cet objectif serait atteint « statistiquement », par la répartition des niveaux scolaires.

Une jeune enseignante va dans le même sens, ajoutant que d’un point de vue tactique, il est sans doute préférable de mettre l’accent sur la mixité scolaire, qui passera mieux dans l’opinion et hérissera moins les parents privilégiés hostiles à la mixité sociale. De plus, il lui apparaît clair que cela revient dans les faits au même : le plus grand facteur de réussite ou au contraire d’échec est bel et bien l’origine sociale.

Nico Hirtt s’inscrit en faux par rapport à cette « ruse » tactique, estimant au contraire essentiel d’affirmer haut et clair notre objectif de mixité sociale, pour répondre à celles et ceux qui, comme Mme François de l’asbl « Elèves », énonce tout bonnement et en toute bonne foi que « dans une cordée, même pour gravir l’Everest, il est normal, naturel et inévitable que certaines avancent plus vite que d’autres »… ce qui revient en fait à dire (sans doute à l’insu de son plein gré) que « nos » enfants d’origine populaire sont consubstantiellement « moins doués ».

Donc, dans l’implicite : les inégalités sociales sont des inégalités ethniques, car les enfants de pauvres, plus encore ceux issus de l’immigration, seraient moins capables. En clair, une position classiste et raciste « honteuse », au double sens du terme : qui n’ose pas (ou plus) dire son nom, vu le « politiquement correct » ambiant, et inadmissible moralement et idéologiquement, contre laquelle il est impératif de s’opposer ouvertement.

(Rapporteur : Denis Desbonnet)