Le néolibéralisme, nouvelle raison du monde

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DARDOT Pierre & LAVAL Christian, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009, 498 p.

Deux ans après L’homme économique. Essai sur les racines du néolibéralisme (Gallimard), le sociologue Christian Laval nous revient, cette fois en tandem avec le philosophe Pierre Dardot, avec La nouvelle raison du monde. Cette longue critique s’attaque au système politico-économique en vigueur depuis trente ans, date de l’accession au pouvoir de Margaret Thatcher (1979). Contrairement à d’autres observateurs, les auteurs précisent d’entrée de jeu qu’ils ne croient pas un instant à l’affaiblissement de l’idéologie néolibérale suite à la crise financière de 2008. Car pour eux le néolibéralisme n’est pas seulement une politique économique parmi d’autres mais une rationalité englobante qui touche l’individu jusque dans sa subjectivité, ce que Michel Foucault appelait le « gouvernement des conduites ». Aujourd’hui, celui-ci passe par l’« entrepreneurialité », où « le marché est un processus de formation de soi. » (p. 232). Comme la pensée de Foucault est régulièrement rappelée dans l’essai, on ne s’étonnera pas que l’argumentation soit exposée sous un angle historique. Les auteurs réfléchissent tour à tour sur le progrès, la propriété, l’utilité, les rapports entre le gouvernement et les droits naturels de l’individu, le passage du libéralisme au néolibéralisme, L’économie sociale de marché, le rôle des intellectuels (Walter Lippman, Friedrich von Hayek, Ludwig von Mises, Jacques Rueff, Wilhelm Röpke, Milton Friedman, etc.) dans la lente reconquista anti-keynesienne, l’érosion de la démocratie libérale au profit d’une démocratie de type autoritaire, etc. L’essai a aussi le mérite de nous remémorer ce qu’est l’ordolibéralisme, branche germanique du libéralisme qui réclame l’intervention de l’État pour instaurer et faire respecter les règles de la concurrence parfaite entre individus « libres ». Car les ordolibéraux ne croient pas à la capacité auto-régulatrice du marché et au laisser-faire économique ; cette conception bien précise de l’État, ils l’ont insufflée dès le départ dans la construction européenne (pp. 328-352), par un changement d’échelle : ce qu’un État était capable de faire, une confédération d’États pouvait le faire aussi. La troisième partie parle de ce que nous expérimentons nous-même dans le monde actuel : la nouvelle rationalité, qui s’est mise en place au début des années 1980, et ses effets psychosociaux. Dardot et Laval parlent d’un « système disciplinaire mondial » basé sur la compétition entre les individus et ayant l’allure d’une prophétie auto-réalisatrice : « Les dirigeants des gouvernements et des organismes internationaux (financiers et commerciaux) peuvent ainsi soutenir que la mondialisation est un fatum tout en œuvrant continûment à la création de cette supposée “fatalité”. » (p. 283). Quant à l’État, il applique à lui-même et à ses services publics les principes de la gouvernance d’entreprise, ce qui, par addition, a fini par produire une « gouvernance mondiale sans gouvernement mondial » (pp. 367-370). Les dernières pages traitent de la fabrique du sujet néolibéral par la culture d’entreprise, celle-ci reposant sur une série de recettes : les techniques de performance récompensées ensuite par la promesse de jouissance, la « riscophilie » et le management de l’âme. Ceci s’accompagne de signes cliniques comme la souffrance au travail, l’érosion de la personnalité, la démoralisation, la dépression généralisée, la désymbolisation et la perversion ordinaire. Dans la conclusion, les auteurs tracent des pistes pour sortir de la rationalité néolibérale ; car il ne s’agit pas, selon eux, de vouloir simplement revenir à l’ancien compromis fordiste entre capital et travail. On aura compris que l’on affaire ici à un livre particulièrement riche en réflexions, analyses et informations.

Bernard Legros