La politique de l’oxymore

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MÉHEUST Bertrand, La politique de l’oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent masquent la réalité du monde, La Découverte, 2009, 162 p.

Quand on est féru de SF, comme le philosophe Bertrand Méheust, on est souvent amené à s’intéresser à l’eschatologie (i.e. le sort de l’humanité). Avec un raisonnement de type structuraliste et déterministe, il montre que la société industrielle, capitaliste et libérale a mis elle-même en place les conditions de son auto-destruction, qui adviendra par la conjonction des catastrophes écologique, climatique, et du chaos social. Mais il en appelle quand même à faire tout ce qui est possible, et même davantage, individuellement et collectivement, pour empêcher le désastre. Pessimisme de la raison et optimisme de la volonté, pour reprendre une expression convenue, avec une bonne dose de catastrophisme en sus, voilà pour la première partie de l’essai. Méheust y constate qu’une civilisation donnée ne parvient pas à renoncer à elle-même, à mettre en place des processus de régulation interne, et poursuit dès lors sa logique jusqu’à l’implosion finale. Le concept de saturation (des réseaux, des lois, des normes, des espaces environnants, du temps, des désirs, etc.) implique qu’un système va jusqu’au bout de lui-même si aucune force extérieure ne le contraint à changer. L’individualisme consumériste et la pression du confort, dans le cadre de la démocratie libérale, présentent les conditions requises pour l’épuisement des ressources à terme : « La démocratie telle qu’on la voit se mettre en place aujourd’hui est le système à travers lequel s’achèvera l’appropriation de la nature (et de la nature humaine) par la rationalité instrumentale. » (p. 57) Pas étonnant, dès lors, que l’auteur n’aie pas non plus le moindre espoir dans les capacités de la technoscience à sauver l’humanité d’elle-même, pas plus que dans celles de l’économie de marché et de la finance. Comment tout cela risque-t-il de se terminer ? « […] Lorsque nous aurons compris qu’il faut changer radicalement de direction, l’inertie considérable du système, la complexité enchevêtrée de ses structures empêcheront encore pendant longtemps l’Hypertitanic d’infléchir sa courbe de façon sensible. En ce sens, aucune société n’est aussi rigide que la nôtre, aucune n’est aussi profondément incapable de s’adapter à des conditions vraiment nouvelles. » (p. 75) Politiquement, Méheust partage l’analyse des objecteurs de croissance, mais ne voit pas comment ils pourraient inverser le cours des choses…
La seconde partie traite plus spécifiquement du sujet évoqué par le titre du livre. Pour persévérer à tout prix dans son être, la civilisation néolibérale multiplie les figures de conciliation et de dénégation – les oxymores –, destinés d’un côté à gagner du temps et de l’autre à embrouiller les esprits et paralyser l’action politique. Entre autres exemples : « développement durable », « offre d’emploi raisonnable », « vidéo-protection » et tout dernièrement « moralisation du capitalisme » ! Les communicants et les publicitaires sont cloués au pilori, tout comme un certain président de la République qui a fait des paradoxes une arme politique. Ce petit essai, écrit dans un style fluide, est un salutaire électro-choc des consciences, mais il ne donne pas vraiment de raison d’espérer. Dépressifs s’abstenir !

Bernard Legros