Au temps des catastrophes

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STENGERS Isabelle, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, La Découverte, 2009.

Ce nouvel essai de la philosophe des sciences de l’ULB fait suite à La sorcellerie capitaliste. Isabelle Stengers parle ici de la catastrophe globale en cours, mais sans en entrer dans le détail, préférant dégager les conditions d’une pensée qui éviterait tant les « alternatives infernales » du capitalisme que l’avènement de la barbarie. Elle en appelle à l’intelligence collective des citoyens contre la machine étatique (alias « nos responsables ») et contre le pouvoir des multinationales, citant nommément Monsanto dans sa volonté de contrôler l’alimentation mondiale par le brevet sur les OGM, et en faisant un parallèle historique avec les enclosures en Angleterre. « Aucun pouvoir, d’où qu’il soit issu, quelle que soit sa légitimité, ne pourra produire, en tant que tel, les réponses auxquelles oblige partout, à tous les niveaux, l’intrusion de Gaïa. » (p. 201) Gaïa, notre bonne vieille Terre, apparaît comme une « transcendance » que l’humanité s’était permise d’ignorer depuis au moins les débuts de la modernité. Elle n’a pas besoin de l’humain pour être, mais bien l’inverse. Avec elle, il n’est évidemment pas possible de passer un compromis ! Stengers tente aussi de cerner les conditions psychosociales qui nous empêchent de pleinement « prendre conscience » de cette transcendance. Autre idole moderne déboulonnée, la figure de l’entrepreneur : « L’Entrepreneur, celui pour qui tout est occasion – ou plutôt qui exige la liberté de pouvoir tout transformer en occasion – pour un nouveau profit, y compris ce qui met en question l’avenir commun. » (p. 81)
Ne donnant pas de clé concrète pour passer à l’action, Stengers en reste au niveau des réflexions théoriques, qui pourraient en rebuter plus d’un. Son rapport à la philosophie des Lumières est équivoque : tantôt dénoncées pour avoir engendré la rationalité techno-scientifique qui nous cause tant de soucis, tantôt célébrées en tant que moment « où s’est répandu un goût pour la pensée et l’imagination en tant qu’exercice d’insoumission ». En écrivant « Ces Lumières-là, je ne veux pas les renier, et je ne veux rien avoir à faire avec ceux qui en nient l’événement au nom de ses limites et de ses ambiguïtés » (p 141), elle entre donc en contradiction avec elle-même, puisque la rationalité techno-scientifique fait, sans conteste, partie de ces ambiguïtés. Un livre à réserver avant tout aux fans de la philosophe belge…

Bernard Legros