Esprit critique (éveiller l’)

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Avoir l’esprit critique signifie selon le sens commun : ne pas se laisser mener par le troupeau, développer une pensée personnelle, résister aux formatages (sociaux et idéologiques).

Notons au passage que la valorisation de l’esprit critique fait partie de ces incantations psalmodiées à l’intérieur de l’institution scolaire depuis des lustres. Toutefois si l’esprit critique est bien une des fonctions incontournables permettant au sujet d’être acteur de changement, force est de constater que les tendances lourdes des dispositifs sociétaux et des individus qui y sont insérés relèvent davantage de la reproduction que de leur remise en question accompagnée d’éventuels changements.

Un opérateur majeur de ce conformisme est le concert des médias et la mise en forme que ce dernier exerce sur les esprits.

Pour preuve, un des (non-)évènements (parmi d’autres) sur lequel vient de s’achever la dernière décennie : l’anniversaire des vingt ans de la « chute du mur ».

Lors de cet hymne à la liberté triomphante, ânonné à n’en plus finir par l’ensemble des supports de la « grande presse », on avait beaucoup de mal à trouver un quelconque recul critique dans cette manifestation grandiloquente de pensée unique. Et pour les observateurs attentifs, le véritable message de cette célébration fut moins la commémoration de la victoire de la démocratie sur l’oppression, que la mise en œuvre implacable de la pratique la plus courante et pourtant la plus tue des médias, à savoir : l’autocensure, fondement essentiel du « politiquement correct ».

Dès lors, on est en droit de se poser la question : l’esprit critique n’est-il finalement rien d’autre qu’un mantra pédagogique répété par ceux qui, peu ou prou, croient encore en sa nécessité ?

A vrai dire, l’esprit critique est bel et bien un outil de changement, voire une capacité ou une compétence qui peut et doit se développer à l’école. Néanmoins, son appropriation effective par le plus grand nombre et sa portée citoyenne supposent que soient mises en place certaines conditions qui ne sont pas remplies actuellement par notre système d’enseignement.

Parmi toutes les pistes qui permettent d’avoir un impact sur ces conditions, nous n’en évoquerons ici qu’une seule : celle qui passe par le fait d’en finir dans le secondaire avec l’orientation précoce vers les filières spécialisées (qualifiantes).

Cette piste a également comme corollaire la mise en route d’un véritable tronc commun qui se poursuivrait dans le secondaire jusqu’à l’âge de 16 ans. A l’intérieur de ce tronc commun, à côté de connaissances procédurales (savoir-faire), il y aurait lieu d’y développer et d’intensifier les connaissances générales, pour tous.

En quoi cette approche serait-elle justifiée (approche qui va à contre-courant de multiples points de vue qui s’énoncent à l’heure actuelle sur la question) ?

Pour faire court, nous dirons que la raison majeure en est que c’est à travers et avec les connaissances générales que le jeune apprend à construire le sens des choses ; c’est donc à l’aide de ces connaissances qu’il acquiert notamment un esprit critique.

En conséquence, plutôt que de reléguer massivement des jeunes de 12 à 14 ans vers des filières spécialisées (sous le fallacieux prétexte qu’ils ont une « autre intelligence », sous- entendue plus « pratique », alors que cette orientation leur est dans la majorité des cas imposée sans discernement), il y aurait lieu de garantir une formation générale plus étendue, qui aurait pour double bénéfice :

1) Celui de mieux préparer les élèves à accéder ensuite aux options spécialisées en fonction d’un choix positif.

2) Celui de former tous les jeunes à l’esprit critique, et, partant, de mieux les former à l’exercice de la citoyenneté.

Dans cette perspective, la formation générale n’est plus un savoir « distingué » (permettant aux enfants de la bourgeoisie de se démarquer des classes populaires), mais elle tend à devenir un processus porteur de sens pour tous.