L’Europe et ses Cadres : vers l’encadrement de l’énonciation et la mise en grille du sujet

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Jacqueline Authier-Revuz, dans son important ouvrage Ces mots qui ne vont pas de soi, boucles reflexives et non coïncidence du dire affirmait :

S’il y a décrue — voire disparition — par rapport au siècle précédent dans l’invention individuelle de langues artificielles bien faites, ce n’est nullement, certes, que la volonté de créer l’outil univoque d’une communication une, soit apparue à nos yeux dessillés comme rêverie ou mirage rejoignant par exemple la pierre philosophale ; cette volonté de UN a seulement changé de chemin, et jamais au contraire, autant que dans notre « modernité » n’aura été appelé et célébré, sous les bannières de la science, de l’informatique, de l’intelligence artificielle, … un « dépassement » des langues réelles, dans un au-delà de maîtrise.

Ce fantasme de dépassement des langues a en effet repris des couleurs et a fait alliance, à notre époque, avec l’informatique et l’ordinateur. Et Jacqueline Authier de citer, pour exemple, la présentation éditoriale du livre de P. Levy, La Machine Univers — Création, cognition et culture informatique :

la « machine univers », c’est bien sûr l’ordinateur, qui semble enfin réaliser ce vieux rêve de l’humanité : celui d’une machine universelle capable de tout calculer. Mais c’est aussi bien plus que cela : l’informatisation croissante de la société […] fait émerger une nouvelle vision du monde, conçu comme un univers où tout serait calculable. C’est à cette véritable mutation anthropologique […] que P. Levy s’intéresse [montrant que cette transformation] apparaît comme le couronnement d’un processus […] qui a lentement substitué la domination du calcul à celle du langage.

Le rêve d’une quantification généralisée des activités humaines devenues transparentes dans une communication sans reste, devenue une, le rêve prébabélien d’un Langage unique, hors des langues particulières, hérité du Tout-puissant, associé au fantasme d’une toute puissance de l’informatique, est certes une dimension des temps présents comme l’écrit Jean-Claude Milner dans les Noms indistincts :

[…] plus décidément que jamais auparavant, la langue idéale se propose comme ce qui doit dispenser de toute langue. « Les langues sont un mal » murmure-t-on puisqu’elles offusquent de par leurs accidents la transparente synonymie des Uns et de l’Univocité qui s’en fonde. Ce qu’on rencontre au point idéal, étant saisi comme cette transparence sauvée, est aussi saisi comme la mort des langues, désormais inutiles.

Cette haine des langues parce que plurielles, du jeu qui les habite chacune et qui les ouvre à la polysémie et à l’ambiguïté, mais aussi à la culture, à la littérature à la poésie, à l’inconscient et au désir, est une chose bien partagée par la mondialisation telle qu’on nous la propose ou qu’on l’impose sous la bannière d’une non-langue universelle, je veux parler de cet anglo-américain d’aéroport ou de Wall-street . L’Union-Européenne n’est pas en reste dans ce domaine. Il suffit de consulter son site et d’y chercher des publications pour se rendre compte la part que tient l’anglais dans cette communauté qui affirme par ailleurs officiellement son plurilinguisme.
Je vais tenter de montrer, dans cette communication, qu’une autre manière de retrouver ce rêve d’univocité, prêché aussi et à sa manière par l’un des ses grands prêtres, le Marché, peut emprunter parallèlement d’autres voies que celles du Sabir fonctionnel anglo-américain. Il peut tout aussi bien s’agir, tout en semblant reconnaître, voire revendiquer une multiculturalité plurilingue, de contourner l’obstacle de l’hétérogénéité linguistique, jusqu’à nouvel ordre insurmontable, et d’homogénéiser les langues diverses en les rendant superposables par l’unification, visant à l’univocité, des cadres énonciatifs. Il s’agira donc de soumettre la diversité et l’hétérogénéité des langues en les réduisant à des instruments conçus pour les mêmes tâches, et en faisant faire et dire, avec elles, aux sujets parlants la même chose en tous lieux, en enfermant leur énonciation dans les mêmes cadres et les mêmes « actes de paroles », et en réduisant ainsi la mobilité à une nouvelle forme d’immobilité.

L’argument de notre colloque évoquait cette mobilité, je le cite : « Mot d’ordre des stratégies économiques et politiques des sociétés actuelles, la mobilité est, pour les sciences humaines, une notion complexe qui pose la question du rapport au changement spatial, mais aussi social, culturel, individuel… ». Mais on va voir que cette question, que pose l’argument du colloque comme une réalité à interroger et à analyser, est aussi celle que va expédier, mais radicalement et bien à sa manière, en réduisant le « changement » au même, l’Europe des Commissaires et des “ experts “.

En effet, ayant assigné à l’Union Européenne, en mars 2000, l’objectif stratégique pour 2010 « de devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde », le Conseil Européen de Lisbonne tend donc à réduire la connaissance et son sujet à l’état de marchandise. On verra que la mobilité qui est préconisée, loin de prendre en compte le changement social, culturel et individuel, tend au contraire à le neutraliser. Les cadres que promeut la Commission à travers ses Conseils et qu’elle met en place (Cadre Européen Commun pour les Langues, Cadre européen pour les compétences clés pour l’apprentissage tout au long de la vie, Cadre cohérent d’indicateurs et de critères de référence des progrès accomplis vers les objectifs de Lisbonne, cadre unique des diplômes européens —LMD— etc.) tendent à uniformiser un sujet redéfini par et pour le Marché. Et cela, à partir d’aptitudes et de compétences déclinées dans ces cadres et qui traversent toutes les activités humaines redéfinies, instrumentalisées et « référentialisées » en fonction de l’économie de marché.

Au sortir de ces Cadres, ce n’est donc pas l’altérité et la fécondité de la différence acceptée qu’on retrouve, mais c’est au contraire le Même, décliné par les mêmes répertoires de situation, les mêmes apprentissages des mêmes aptitudes et compétences, la même instrumentalisation des langues étrangères découpées dans les mêmes actes de parole, les mêmes diplômes, le tout confondu dans une même vision économiste du monde. Le seul déplacement, au moyen des Europass, sera spatial et cela dans un espace européen standardisé par les référentiels de tout poil et les savoir-faire et autres savoir-être pareil.

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