Des nouvelles de Côte d’Ivoire. Lettre ouverte d’enseignants à leur Ministre et leur Président

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Grève dans l’enseignement primaire- Les enseignants au chef de l’Etat : “Nous vous prions de dire seulement un mot pour que l’enseignement primaire soit guéri”
lundi 16 juillet 2007. Source: journal  » Le nouveau réveil »

Excellence Monsieur le Président de la République
Monsieur le Ministre de l’Education Nationale
Nous voudrions vous dire merci de l’honneur que vous nous faites en nous recevant ce jour, nous Instituteurs de Côte d’Ivoire, vos collègues enseignants. Excellence Monsieur le Président de la République, les Instituteurs fondent un réel espoir en vous et sont convaincus que votre implication directe dans cette crise de l’école, qui n’a que trop duré, va permettre de trouver une solution définitive. L’Instituteur, faut-il le rappeler, présente une image dépréciative dans une société ivoirienne où la valeur de l’homme se mesure malheureusement par sa puissance matérielle. Le maître aujourd’hui n’est envié de personne. Nous sommes en droit de nous demander que vaut le Maître dans notre Nation ? Que vaut le Maître qui voit son autorité s’effriter par une paupérisation de plus en plus grandissante ?
Excellence Monsieur le Président de la République, permettez-nous de vous rapporter cette anecdote. Un Instituteur dans un devoir d’expression écrite invite ses élèves à dire le métier qu’ils souhaiteraient exercer lorsqu’ils seront grands. Aucun élève n’a cité l’emploi d’instituteur. Voulant s’enquérir des raisons de ce rejet, un des élèves lui répond : « mon père m’a dit de ne pas faire petit travail ». Voici l’opinion qui malheureusement est rependue alors que « tant vaut le Maître, tant vaut la Nation ». Nul Etat ne peut prétendre à un développent réel s’il n’a des maîtres motivés prêts à s’investir dans une école de qualité. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’école est proclamée solennellement « priorité des priorités ». II faut donc restaurer l’image du Maître. Il faut que nous œuvrions pour que l’Instituteur retrouve honneur et dignité. Qu’il traduise ces valeurs à ses élèves et que ces derniers les déclinent en énergie de travail selon leurs compétences, dans la construction d’une Côte d’Ivoire plus forte et prospère.
Voici la mission que s’est assignée le Mouvement des Instituteurs pour la Défense de leurs Droits (MIDD) qui est une organisation syndicale autonome, apolitique, laïque, et démocratique,
Cette jeune organisation, qui a fait son entrée de façon remarquable sur la scène de la lutte revendicative, dans un environnement de crise politico-militaire aiguë est objet de plusieurs affabulations. Aussi, de malveillantes personnes ont-elles tenté et tentent encore de trouver au MIDD des bras manipulateurs aux quatre points cardinaux. Excellence Monsieur le Président de la république, nous voudrions saisir cette opportunité pour vous dire que voici le MIDD. Pure organisation syndicale qui ne vise que la satisfaction de revendications corporatistes. C’est ce MIDD qui souhaite porter à la connaissance de l’Etat et à vous qui l’incarnez, les injustices qui minent le secteur de l’enseignement du premier degré. Nous sommes persuadés que c’est sous votre mandat que des solutions idoines seront trouvées étant vous-même un combattant pour la justice.
Voyons quelques unes de ces injustices : 1. D’un taux de décrochage arbitraire. Lorsque nous comparons les taux d’augmentation des salaires liés au décrochage, nous remarquons de façon frappante cette disparité criante qui les jalonne. Au moment où les Instituteurs ne bénéficiaient que d’une augmentation de 53%, les autres voyaient leur salaire réévalué entre 102% et 153%. . Des revenus incorrectement payés
Excellence, les Instituteurs admis au CAP de 1988 à 1993 devraient bénéficier d’un rappel lié à leur glissement catégoriel. Ce rappel qui vaut en moyenne 2 millions de francs, a été mué en 2002 en une somme forfaitaire de 100.000 francs et depuis lors, plus rien. En cette même année 2002, l’Etat pour raison de crise, n’a payé qu’une somme forfaitaire de 11800 francs au titre des indemnités de direction et d’études surveillées qui valent respectivement 108.000 et 120.000 francs. L’indemnité de poste déshérité allouée aux Instituteurs exerçant dans ces zones n’est plus payée depuis les années 80. Que dire des concours ?
2. Cas des concours
Excellence, les frais de concours qui étaient de 5000 francs il y a moins de dix ans, ont connu une hausse de plus de 150%. A ce jour, ils sont de 16500 francs. Par ailleurs, lorsqu’un instituteur désire accéder à l’enseignement secondaire, la seule possibilité qui lui est offerte c’est le CAP/CM et cela quel que soit son diplôme ou titre universitaire. Les injustices qui frappent notre corporation sont nombreuses. Le MIDD sait que l’Etat ne peut les résoudre à la fois. C’est pourquoi, il a posé pour l’heure le cas de l’attribution d’une indemnité contributive au logement. Sur cette question, les Instituteurs, à l’appel du MIDD, sont dans la deuxième année de lutte et à la sixième grève. Excellence, c’est avec une double peine que nous sommes obligés d’en arriver là. Nous vous prions de ne point lire cette attitude comme une défiance à votre autorité mais comme la résultante d’un espoir jamais satisfait.
En mars 2007, vous avez signé le décret N°2007-80. Nous aurions pu nous en réjouir s’il ne contenait des dispositions qui assurément créeraient d’autres injustices. Au titre des bénéficiaires, le décret exclut du bénéfice de l’indemnité de logement près de 30.000 Instituteurs au motif qu’ils sont mis à disposition ou logés dans des logements d’astreinte. Excellence, pour vous qui connaissez bien le pays profond, nous ne nous attarderons pas sur la peinture de ce qu’il est convenu d’appeler logement maître dans la plupart de nos villages. Il s’agît de constructions en banco authentique, bâties dans les années 60 et qui ne présentent aucune commodité. Un journaliste d’un organe gouvernemental qualifiait à juste titre ces habitations de loges traditionnelles de porcins. Mais au-delà de la qualité des maisons qui est une considération affective, donc subjective, de telles exclusions ne sont pas conformes aux articles 8 et 10 du décret n°93-880 du 17 novembre 1993. Sur le montant, Excellence, le décret de 2007 susmentionné, définit comme montant définitif de l’indemnité de logement 30.000 francs. Une telle disposition crée une indemnité à deux vitesses. En effet, tous les fonctionnaires de la même catégorie que les Instituteurs (B3) exerçant dans le cycle préscolaire, primaire ou secondaire bénéficient d’une indemnité de logement d’un montant de 40.000 francs. Nous aurons donc désormais à l’enseignement préscolaire par exemple, deux enseignants, l’un éducateur préscolaire et l’autre instituteur dans une même classe, étant au même grade qui ne bénéficient pas du même montant d’indemnité de logement. Au niveau du cycle primaire, on constatera deux conseillers, l’un à l’extra scolaire avec une indemnité de 40.000 francs et l’autre dans un secteur pédagogique avec 30.000 francs. Au vu de cela et compte tenu de la crise, nous avons souhaité que le montant de 30.000 francs ait un caractère transitoire. Sur le calendrier de payement, puisque la date d’effet diffère de la date d’exécution, le décret devrait comporter en son sein les modalités de payement. C’est ce que nous avons constaté ailleurs pour d’autres décrets.
Ces trois points évoqués nous ont poussés à demander à votre excellence de reconsidérer le décret de mars 2007 par la prise d’un nouveau texte qui ne serait objet à contestation. Notre Ministre de tutelle, dans un protocole signé d’accord partie le 16 avril s’est engagé dans ce sens. Nous avons eu dès lors plusieurs séances de travail qui ont donné un texte, puis un deuxième, puis un troisième et enfin depuis le 12 juin un quatrième jugé consensuel quatre jours après notre décision de reprendre la grève. Nous avons légitimement pensé qu’un texte, lorsqu’il ne porte pas de signature qui lui confère sa légalité n’a pas encore de valeur. Après six grèves en deux ans sur la même question et trois projets de décrets infructueux, nos positions sont devenues rigides. C’est pourquoi, je le répète encore, vous ne devez pas considérer cette position comme une défiance à l’autorité de l’Etat mais l’expression d’une espérance n’arrivant pas à sa réalisation.
En ce jour, nous voudrions vous prier, de dire seulement un mot pour que l’enseignement primaire soit guéri. Au moment où vous êtes dans le manguier, jetez  » la mangue nouveau décret  » aux Instituteurs et vous nous donnerez l’espérance. Nous, Instituteurs de Côte d’Ivoire, et singulièrement les membres du MIDD sommes disposés à faire pour la Nation ce qui est notre mission. Nous nous remettons à vous ! Soulagez-nous de nos injustices, nous n’oublierons jamais que vous et nous avons le même plumage.
Je ne saurai terminer mon propos sans vous réitérer nos remerciements. En ce moment où le pays s’est définitivement orienté vers une paix totale, nous voudrions accompagner ce processus par la paix sociale à l’école. Que le Tout Puissant lui-même puisse nous guider dans cet effort et qu’il lui plaise de vous réserver à vous-même et à l’ensemble du gouvernement, les moyens de réaliser cette indispensable ambition.
Honneur et dignité !
Dieu bénisse la Côte d’Ivoire
Je vous remercie.