Notre vision de l’école et nos constats

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Vous semblez regretter que l’école ne soit un lieu d’éducation et de socialisation ? Ne l’est-elle pas déjà ?
Vous ne changerez pas le monde ! 
Tous capables ? Vous y croyez vraiment, vous, aux « élèves tous capables » ?
Celui qui n’en veut pas, on n’en fera rien
Les droits des élèves, d’accord, mais que faites-vous de leurs devoirs ?
L’enseignement flamand est l’un des plus performants au monde. Pourquoi le changer ?
N’est-ce pas une bonne chose de tirer les élites vers le haut ? N’est-ce pas la meilleure garantie pour que tous montent plus haut ?
Est-ce qu’on n’attend pas trop de l’école ? Et les parents ? Et la société ?

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Ce que dit le texte du programme de l’Aped :

Notre vision de l’école et nos constats

A nos yeux, l’école obligatoire peut être un formidable levier pour comprendre le monde, pour le rendre plus juste, elle est un instrument d’émancipation collective. Il s’agit, comme disait Célestin Freinet d’« aider à la naissance d’un homme qui saura lutter pour une société dont la liberté, la justice, la fraternité et le travail désaliéné seront les fondements, une société d’où aura été bannie l’exploitation de l’homme par l’homme. »

L’école doit aussi être un lieu d’émancipation individuelle, d’éducation et de socialisation. Chaque enfant doit y développer ses talents tout en devenant un être social. Nous avons l’intime conviction que, mis à part le très faible pourcentage d’enfants souffrant de handicaps mentaux particuliers, tous sont capables d’accéder aux savoirs et aux compétences de l’enseignement général et polytechnique de base que nous prônons. Moyennant, bien sûr, une réforme progressive de l’école.
Ce qui précède suppose que l’école respecte les droits de l’enfant, les droits de l’élève. Le droit d’apprendre, le droit aux explications, à l’aide, à l’écoute, mais aussi celui de vivre, de s’exprimer, de jouer, d’avoir du temps pour soi, sans être soumis à un stress permanent; le droit d’être assis sur des bancs confortables, dans des locaux agréables, d’avoir des repas convenables, etc.

L’école actuelle est loin d’atteindre tous ces objectifs.

Non seulement, elle ne « sort » pas beaucoup de citoyens aptes à comprendre le monde et à s’y engager, mais aussi, pire, c’est l’idée inverse qui s’y impose: les jeunes devraient, paraît-il, accepter le monde tel qu’il est et apprendre à s’y adapter. Accepter l’inégalité toujours plus scandaleuse entre une minorité de nantis et une majorité de populations réduites à survivre ? Accepter des conditions de travail de plus en plus dérégulées ? Accepter le saccage de l’environnement ? Tolérer l’intolérable ? A nos yeux, l’école ne peut être complice d’un tel désastre.

Si nous centrons notre attention sur les enfants des milieux populaires, force est de constater que l’inégalité sociale dont ils sont victimes se prolonge et se renforce à l’école. Dès l’enseignement maternel, il en est ainsi, dans chaque classe, entre les classes au sein d’un même établissement, ou encore entre différentes écoles. Dans le secondaire, la ségrégation est structurellement organisée et amplifiée par les filières (général, technique, professionnel). Cette injustice est renforcée par le libéralisme de notre système scolaire (son organisation en quasi-marché et la concurrence entre écoles et réseaux). En d’autres termes, ce sont les tares du capitalisme qui se voient appliquées et reproduites par l’école. Il y a aussi ces pratiques pédagogiques qui font la part belle à un rapport au savoir typique des classes sociales et/ou intellectuelles aisées. Et ce n’est pas tout : trop d’enfants d’origine populaire sont orientés vers l’enseignement spécial. On parle de surcroît de jeunes réputés « non scolarisables ». Ne jetons pas la pierre aux enseignants : ils sont trop peu nombreux et manquent de temps pour permettre à tous les jeunes de réussir et d’intégrer dans leur vie et leur pratique ce qu’ils ont appris à l’école.

Chez un nombre non négligeable d’enfants, l’échec scolaire ou le redoublement (ou la crainte de l’échec et du redoublement) provoquent une réelle souffrance. La pression de l’évaluation, la pression à la « réussite scolaire », est parfois excessive. Trop d’élèves viennent à l’école avec des pieds de plomb, s’interrogent sur le sens de ce qu’ils viennent y faire, manquent de « motivation ». La taille moyenne des établissements, en augmentation constante depuis vingt ans, n’arrange rien : les écoles-mammouths deviennent des écoles-casernes. Et les enseignants, particulièrement dans les écoles où se concentrent les difficultés, voient leur métier devenir de plus en plus pénible. Une lourdeur amplifiée par des programmes trop souvent incohérents, illisibles et -paradoxalement- peu ambitieux (surtout dans le qualifiant). Il n’est pas inutile de noter combien la souffrance des élèves participe de celle des professeurs … et inversement.
Pour clore ce réquisitoire, soulignons le coût social – et financier – de tous ces jeunes qui décrochent d’un système scolaire aussi catastrophique !
Mais restons-en là des constats négatifs. D’autres publications de l’Aped les ont suffisamment analysés. Tâchons plutôt d’imaginer une autre école possible.

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Vous semblez regretter que l’école ne soit un lieu d’éducation et de socialisation ? Ne l’est-elle pas déjà ?

Pour ce qui est de la socialisation, l’école, aujourd’hui, en fait beaucoup trop peu. Elle se limite trop souvent à apprendre à lire, écrire, calculer … Mais l’homme capable de vivre en société doit être bien plus que cela. Où apprend-on à se soigner et à soigner ses proches ? A cuisiner et à se nourrir sainement ? A vivre sa vie affective ? A résoudre les conflits et les tensions de la vie quotidienne ? Où apprend-on à militer, à se battre pour une juste cause et à défendre ses droits ?
Pour ce qui est de l’éducation, au sens de la transmission de valeurs, l’école et la société le font sans doute déjà, mais les valeurs dominantes sont celles de la réussite individuelle, de l’arrivisme, de la concurrence, de l’individualisme, de la jouissance immédiate par la consommation… Nous, nous voulons éduquer les jeunes à des valeurs qui leur permettront de se dresser, ensemble, contre l’ordre actuel du monde : la solidarité et non l’individualisme, la coopération et non la compétition, l’action et l’engagement au lieu de la soumission et du renoncement, l’amour des arts et non la consommation d’une culture standardisée, la passion des sciences et des techniques, comme moyen de comprendre et de changer le monde, et non la confiance aveugle dans la parole d’experts ou dans la toute puissance technologique.

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Vous ne changerez pas le monde ! 

Et pourtant il le faudra bien ! Les tensions sociales, économiques, politiques, culturelles, philosophiques et religieuses ne cessent de grandir dans le monde globalisé. Le flux de réfugiés de pays pauvres vers les pays riches ne cesse de croître. Les enjeux techniques et environnementaux deviennent chaque jour plus urgents. D’ici quelques années, l’ère du pétrole bon marché sera définitivement révolue. D’ici là, toute la base économique de nos sociétés sera bouleversée. Et toutes ses structures politiques, juridiques, idéologiques, morales… changeront dans la foulée. Nous ne changerons pas le monde ? Mais le monde change déjà et il changera de plus en plus vite, soyez-en certain. Alors, allons-nous former une génération qui sera capable de prendre part à ces changements et de les orienter ? Ou une génération qui ne fera que les subir ?

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Tous capables ? Vous y croyez vraiment, vous, aux « élèves tous capables » !

Nous ne disons pas que tous les élèves sont “également capables”. Peut-être y a-t-il des différences dès la naissance, des prédispositions ou des capacités innées. Et, même indépendamment de cela, il y aura toujours, quoi que nous fassions pour les éviter, des inégalités dans la façon dont l’école profitera aux élèves. Le pari du “tous capables” signifie seulement que tous les jeunes (ou du moins la très grande majorité d’entre eux) sont capables d’accéder aux savoirs qui sont aujourd’hui essentiels pour faire un citoyen critique et conscient. Cela ne signifie pas que les élèves ne puissent avoir leurs points forts et leurs points faibles; à nous de stimuler au mieux leurs forces pour progresser et surmonter leurs faiblesses.

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Celui qui n’en veut pas, on n’en fera rien.

Nous ne disons pas que tous les élèves sont capables dans n’importe quelle situation. Il est vrai qu’aujourd’hui beaucoup d’enseignants ont en face d’eux des jeunes qui “n’en veulent plus”, mais ce n’est pas une fatalité. Ce n’est pas parce qu’ils ne seraient “pas capables”, mais parce que le système social et scolaire les a brisés.

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Les droits des élèves, d’accord, mais que faites-vous de leurs devoirs ?

L’un empêcherait-il l’autre ? Nous ne plaidons pas pour une relation prétendument “égalitaire” entre enseignants et élèves. Ce serait pure hypocrisie puisque la relation pédagogique est, par nature, inégalitaire. Selon les moments, l’enseignant peut transmettre un savoir à ses élèves, ou devenir leur “guide” et “animateur” sur la voie de l’auto-construction des savoirs. Plus souvent, il est une combinaison complexe de ces deux extrêmes. Mais, en tout état de cause, il n’est jamais l’égal des élèves. Dans la relation pédagogique, les deux acteurs ont des droits et des devoirs, mais pas les mêmes. Les élèves ont le droit d’accéder aux savoirs et ils ont le devoir d’apprendre; ils ont le droit à l’explication et le droit et/ou devoir de poser des questions quand ils n’ont pas compris; ils ont le droit de vivre leur temps d’école dans des conditions matérielles et morales convenables et le devoir de respecter ces conditions pour les autres élèves et pour les professeurs; ils ont le droit et le devoir de progresser; ils ont le droit de s’exprimer et le devoir de le faire en respectant les conditions et les moments prévus; ils ont le droit au respect et le devoir de respecter les autres. Droits et devoirs ne sont pas des principes opposés, mais complémentaires.

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L’enseignement flamand est l’un des plus performants au monde. Pourquoi le changer ?

Tout dépend de quelle “performance” on parle. Certes, si l’on mesure la performance à l’aune exclusive des points obtenus aux enquêtes PISA, alors oui, l’enseignement flamand est, en moyenne, l’un des plus performants au monde. Mais qu’est-ce que cela prouve ? Que l’élite des jeunes Flamands est très efficace, à l’âge de 15 ans, pour répondre à des tests d’un type particulier, mesurant certaines compétences en lecture et en mathématique. Mais peut-on réduire la performance à cela ? Et si l’on avait effectué des tests sur les connaissances en histoire ou en géographie ? Ou sur la compréhension d’une démarche scientifique ? Ou sur la culture artistique ? Ou sur le développement de valeurs de solidarité et de coopération ? On ne sait pas ce que ces tests-là auraient révélé. En revanche, PISA nous apprend encore quelque chose sur l’enseignement flamand : il est aussi l’un des plus inégaux au monde; c’est en Flandre que l’écart entre les résultats des allochtones et des autochtones est le plus élevé (parmi les pays membres de l’OCDE). Le ministre Vandenbroucke a beau dire que l’enseignement flamand est « champion du monde en mathématiques », la réalité, c’est aussi que beaucoup de jeunes quittent l’école (avec ou sans diplôme) sans savoir calculer des pourcentages (parce qu’on ne maîtrise pas la règle des trois), sans savoir résoudre une équation du premier degré avec une inconnue ou sans savoir appliquer la formule du volume d’un cube. Quand des écoles supérieures pédagogiques organisent, au début de l’année, des tests pour leurs étudiants – des instituteurs – , il s’avère que certains d’entre eux ne maîtrisent pas des matières scolaires de sixième … primaire, bien qu’ils aient suivi 6 ou 7 années dans le secondaire !
En conclusion, peu nous chaut que les élites obtiennent de beaux scores, si l’on exclut du savoir ceux qui, demain, en auront besoin dans les combats pour leur émancipation.

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N’est-ce pas une bonne chose de tirer les élites vers le haut ? N’est-ce pas la meilleure garantie pour que tous montent plus haut ?

Non, ce n’est pas une garantie. Les statistiques comparatives internationales montrent que les pays où la sélection est la plus stricte et la plus précoce ne sont pas forcément ceux où le niveau moyen s’avère le plus élevé. En fait, il n’y a pas de corrélation entre élitisme et qualité moyenne de l’éducation. En revanche, il est certain que si l’on concentre les élèves en difficulté dans les mêmes classes, on aggrave leur situation.

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Est-ce qu’on n’attend pas trop de l’école ? Et les parents ? Et la société ?

Oui, on attend de plus en plus de l’école. Mais c’est une nécessité. Tous les lieux traditionnels de socialisation et d’éducation sont en train de perdre leur pouvoir d’action. La famille est de plus en plus souvent réduite à une structure monoparentale, ou recomposée; les parents travaillent et leurs horaires sont de plus en plus dérégulés; les enfants vivent trop loin de leurs grands-parents pour pouvoir y être accueillis; l’insuffisance de transports en commun contribue à enfermer les enfants à la maison, c’est-à-dire devant la télévision ou la console de jeu. Et justement, cette télévision, pressentie jadis comme le vecteur magique d’une nouvelle éducation populaire, fait exactement le contraire : elle détruit, à grands renforts de publicités et d’émissions débilitantes, le travail d’instruction et d’éducation réalisé par l’école et par les parents, quand ils en ont encore la possibilité. Dans un tel contexte, l’école doit devenir, beaucoup plus qu’elle ne l’est, le lieu où les enfants et les jeunes pourront à nouveau vivre, s’émanciper, être éduqués et socialisés. Sans pour autant nuire à sa mission première : l’instruction. Donc, il faudra bien donner plus de temps et plus d’espace à l’école. Mais rassurez-vous, pas un temps rébarbatif : non seulement, le temps de cours doit devenir plus actif et passionnant qu’aujourd’hui, mais aussi le reste du temps doit se vivre dans une école ouverte, dans une multitude d’activités variées, de celles que seules aujourd’hui les familles aisées peuvent offrir à leurs enfants (sport, culture, engagements associatifs, etc.)