« Building Schools for the Future »

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Le gouvernement de Tony Blair a pris de nouvelles mesures permettant la dévolution du système éducatif anglais, au bénéfice d’intérêts financiers, qu’il s’agisse d’entreprises entendant tirer profit de la privatisation des services de l’éducation ou d’employeurs impatients de voir l’école transformée en outil de formation de la future main d’œuvre.

BSF (« Building Schools for the future », construire des écoles pour l’avenir) est un immense projet de reconstruction et d’équipement des établissements d’enseignement secondaire dont l’application se fera par tranche, dans les différentes L.A (1) jusqu’en 2015. Bien sûr, tout financement pour construire des écoles est bienvenu, mais l’ambition de BSF ne se limite pas à des travaux de construction et d’aménagement. C’est un cheval de Troie visant à la transformation du système éducatif dans son ensemble. Les propositions pour le projet doivent répondre à des critères spécifiés par le gouvernement. Ceux-ci comprennent :

– la transformation de l’enseignement et de ses méthodes.
– l’amélioration des liaisons entre les différentes écoles d’une zone réseau,
– le développement d’approches innovantes pour réformer la formation de la main d’œuvre,
– le développement des TICE pour les apprentissages
– l’amélioration de l’environnement scolaire,
– La systématisation de l’ouverture de l’école sur l’extérieur ainsi que la mise à disposition des ressources de l’école au profit de la « communauté » (élargissement des dispositifs type école ouverte, personnels, locaux, externalisation),
– la garantie d’une culture scolaire de l’intégration (l’inclusion)

bref, chaque aspect du système.

Les fonds importants mis à disposition des Autorités Locales (L.A.) font de BSF un puissant vecteur de deux éléments clés de la politique éducative des travaillistes : la privatisation et la professionnalisation.

BSF et la privatisation des services d’éducation
Dans chaque L.A., BSF met en place de puissants consortiums privés, partenaires à long terme des Autorités Locales.
Les projets BSF locaux doivent être menés par un Partenariat Local d’Education (PLE), qui prend la forme d’une entreprise à risques partagés, contrôlée par le consortium auquel on accorde un contrat de 10 ans, avec un possible reconduction de 5 ans.

La composition du PLE est la suivante :

– Entrepreneur(s) privé(s) à hauteur de : 80%
– Partenariat pour l’Ecole (PfS-l’agence DFES) : 10%
– Autorités Locales : 10%.

Le consortium construit, équipe, fait fonctionner les nouvelles écoles, et va jusqu’à prendre le contrôle de la plupart des technologies d’information (TICE). Pour le secteur privé, le Partenariat est un poste avancé facilitant la prise de contrôle d’autres services rentables de l’éducation, en cohérence avec la politique des travaillistes, ouvertement favorables à l’externalisation des services, sans recours aux ressources internes. Les domaines attractifs et rentables dont les Partenariats pourraient faciliter l’ouverture sont l’entretien, la maintenance, etc, l’élargissement du marché des fournisseurs, l’ouverture sur l’extérieur (école ouverte systématisée) et tout ce qui se fait à partir des dispositions relatives à la politique de « Chaque Enfant Compte » (2) et aux lois sur l’enfance(2).

L’idée, à terme, est de permettre au consortium du BSF de prendre le contrôle de toutes les écoles, et pas seulement des écoles inscrites dans le projet.
La loi laisse aux Conseils Locaux une possibilité de choix quant aux modalités d’utilisation du programme. Ils peuvent limiter le Partenariat Local à la construction de nouvelles écoles, à la réhabilitation de celles déjà construites, ou encore se servir du programme comme instrument de privatisation généralisée des services. Les Autorités locales sont en train de monter des dossiers pour recueillir l’approbation du Gouvernement. Il est urgent de mener des campagnes locales pour mettre fin à toute proposition d’externalisation des services.

BSF et la professionnalisation

Le Gouvernement entend utiliser BSF pour rendre effectives les conclusions d’un rapport officiel sur les « Compétences et Education des 14-19ans ». Ce rapport institue un curriculum fondé sur le monde du travail et piloté par les employeurs.

Par ailleurs, les fonds des BSF sont subordonnés à une volonté de « transformer » localement l’enseignement secondaire. Pour ce faire, les autorités locales doivent soumettre un projet, « a vision and strategy », pour recueillir l’approbation du gouvernement. Cette transformation ne concerne pas seulement les contenus des programmes d’enseignement, mais aussi la structure du système qui doit reposer sur une organisation de bassin, regroupant un certain nombre d’établissements, chacun ayant sa propre spécialité (une ou deux), et l’un ou deux d’entre eux ayant des « Diplômes Professionnels Spécialisés ». Les étudiants seront à cheval sur plusieurs établissements, voire sur des lycées type « lycées professionnels » (Further Education). Les « Académies »(3), écoles semi-privées-publiques, contrôlées par des sponsors du monde des affaires, pourraient jouer le rôle clé de pôle de convergence pour conglomérer les différentes écoles du bassin, qui pourraient, par la suite, se fédérer sous forme de « Trust »(4), également avec un sponsor.

La logique du gouvernement s’articule autour de deux axes :

– les employeurs ont besoin d’une main d’œuvre plus qualifiée dans l’avenir
– l’enseignement en lien avec le monde du travail permet de motiver des élèves en échec scolaire.

La validité de ces arguments doit se mesurer à la réalité du marché du travail. Deux secteurs montent :
L’un concerne les métiers managériaux et techniques, hautement qualifiés, avec des salaires élevés. Ce secteur, bien qu’il y ait des zones de pénuries, est bien abondé principalement, par des écoles qui recrutent sur des quartiers de classes moyennes.
L’autre secteur montant concerne des métiers à basses qualifications, pour lesquels peu de compétences sont requises, les salaires sont peu élevés, principalement dans les secteurs des services, de la vente et du social. C’est ce secteur qui, par la professionnalisation, est la cible de la politique du gouvernement. Et ce sont essentiellement les écoles des zones défavorisées accueillant des élèves issus de milieux défavorisés, qui sont visées, écoles dont les élèves finiront dans ce secteur d’une économie de plus en plus polarisée.

Plus la corrélation entre l’école et le monde du travail, ethniquement et socialement inégalitaire, sera marquée, plus la reproduction des inégalités par le système scolaire lui-même sera forte, et cela, à la fois entre les écoles et au sein des écoles.
Quant à ce que les autorités locales et les écoles offriront, ce n’est pas encore bien défini, en autres parce que le nouveau diplôme (Specialist Diploma) n’est pas encore connu.

Dans quelle mesure sera-t-il pré-professionnalisant plutôt que professionnalisant ? Quel sera l’équilibre entre ce qui repose sur le monde du travail et le reste ? Pour quels étudiants ? Pour quelles tranches d’âge ? Quelle sera la proportion d’étudiants qui obtiendra le « Diplôme Spécialisé » ? Quelle sera la proportion de ceux qui s’arrêteront en route avec des qualifications moindres, dans cette voie professionnalisante ?

Cependant, la valeur de ces qualifications, professionnelles et pré-professionnelles, doit être évaluée dans le contexte actuel du marché du travail où de nombreux emplois ne requièrent aucune qualification spécifique et où les employeurs ne recherchent que le socle minimal des compétences, le savoir-être-adaptable-flexible, la capacité à résoudre les problèmes et le savoir-paraître. Dans ce contexte, il se pourrait bien que les écoles ne se contentent d’enseigner les compétences permettant l’employabilité, et que les employeurs ne l’utilisent que pour filtrer les postulants plutôt que pour sonder leur valeur et leur utilité.

La proposition alternative à ce curriculum (pour les 14/16ans piloté par le monde des affaires, projet BSF…) devrait se faire en se situant du point de vue de l’idéal d’une école pour tous, non sélective, d’un socle commun large et critique pour tous jusqu’à 16 ans, en lien avec le monde du travail, dans une perspective critique, et non dans une perspective de professionnalisation.
Cette formation alternative ne doit pas être liée à un secteur d’emploi limité, restreint.
De plus, elle se doit se faire sous le contrôle des professeurs, non pas des patrons.
Cependant, nous devons reconnaître que bons nombres d’étudiants et d’enseignants voient d’un bon œil ce type d’enseignement reposant sur une logique professionnelle, car ils le perçoivent comme une alternative opportune à l’échec survenant dans le cadre des parcours de formation académiques aliénants.
Si l’on croit qu’une éducation pour tous jusqu’à 16 ans est nécessaire afin que tous les jeunes puissent avoir accès à la culture, au savoir, afin qu’ils puissent comprendre notre environnement social, le mettre en question, et y participer, alors il faut, non seulement rejeter la professionnalisation précoce, mais aussi repenser fondamentalement ce que les écoles offrent à présent, et développer une alternative radicale crédible.

Construire une opposition

BSF est potentiellement la plus grande menace pour le système éducatif. Il intègre et synthétise des éléments clé de la politique des travaillistes -privatisation, professionnalisation, ségrégation sociale, « Académies », « Trusts » et fédérations- et touche toutes les Autorités Locales. Pour toutes ces raisons, il offre les bases d’une large coalition d’opposition regroupant tous les syndicats de travailleurs de l’éducation, leur métier et l’avenir des jeunes étant en danger.

(1) L.A. : Local Authorities : à peu près notion d’Académie/Municipalités/Rectorat. Premier degré de décentralisation.
(2) Children Act /Every Child Matters : Dans le cadre de la loi sur l’enfance de 2004, “chaque enfant compte” est un dispositif qui vise à assurer le bien-être de l’enfant (santé, sécurité, bien-être, performance, épanouissement économique, contribution positive)

(3)Academies : Concept travailliste. Ecole hybride publique-privée où des sponsors commerciaux financent une école à raison de 10% du coût total (soit environ 2m£ sur 23m£) et deviennent de fait propriétaires fonciers, acquièrent un droit de contrôle sur la gestion des personnels, la définition des programmes, la politique d’admission et d’exclusion de l’école (d’accueil), l’architecture des lieux, les aménagements.
L’Etat (le contribuable) paie la différence (soit 21m£) tout en ne contrôlant plus rien.

(4)Trusts : Ecoles liées à des partenaires extérieurs (entreprises, associations…) susceptibles d’exercer une influence voire un contrôle sur les Conseils d’Administration et autres instances décisionnelles sans être nécessairement tenus de fournir un apport financier.