Vraiment trop d’argent ?

Facebooktwittergoogle_plusmail

Dans un document récent (1), Robert Deschamps estime que la Communauté Française de Belgique dépense beaucoup d’argent pour son enseignement. Les mauvais résultats de notre enseignement mis en évidence dans les études internationales (2) ne pourraient donc en aucun cas s’expliquer par le facteur financier.

Cette prise de position appelle, me semble-t-il, une réponse en plusieurs temps. Tout d’abord, si on veut discuter nos dépenses d’enseignement, il faut pouvoir établir plusieurs types de comparaisons. R Deschamps privilégie les comparaisons avec la Flandre d’une part et celles avec les pays étrangers d’autre part. Je pense qu’il faut également comparer l’évolution des dépenses dans le temps pour une même entité.

Rappelons d’abord que si les Communautés sont compétentes en ce qui concerne les politiques d’enseignement dans notre pays, elles sont essentiellement financées par des dotations fédérales. L’Etat fédéral est donc indirectement responsable du financement de l’enseignement en Belgique. Même si l’argent qu’il y consacre est dépensé de manière autonome par chaque Communauté et que celles-ci peuvent décider de rajouter des fonds propres (faculté toute théorique en ce qui concerne la Communauté française).

Au début des années 80, la Belgique consacrait 7 % de son PIB à l’enseignement. La totalité des dépenses publiques d’enseignement est aujourd’hui inférieure à 6 %. Cette différence représente plus de 2,65 milliards d’euros. Il s’agit d’une masse d’argent non négligeable qui serait à répartir entre les Communautés. La situation sociale actuelle est bien pire que celle du début des années 80. Le rôle social de l’enseignement n’en est que plus important. Il est donc regrettable que les nombreux moyens de remédiations, rattrapages, etc. possibles à cette époque ne le soient plus maintenant. Sous entendre qu’il n’y a pas de lien entre la loi de financement de 89 (en l’occurence loi de définancement) et la déliquescence de l’enseignement qui s’en est suivie est pour le moins hasardeux.

Venons en à la comparaison avec la Flandre. R Deschamps s’étonne que les deux Communautés principales de notre pays dépensent la même somme par élève alors que la Flandre est plus riche. Premièrement, rappelons que les dotations fédérales sont allouées selon des critères objectifs liés au nombre d’élèves et pas du tout à la richesse de l’une ou l’autre Communauté. Deuxièmement, il est pour le moins étonnant de considérer que les élèves provenant de régions moins riches devraient voir leur enseignement moins bien financé. Avec de tels raisonnements, on pourrait tout aussi bien s’étonner que les dépenses d’enseignement en Hainaut se fassent sur base des mêmes critères que dans le Luxembourg alors que le Hainaut est moins riche. Les élèves hennuyers auraient -ils moins besoin de bonnes écoles que leurs camarades de la Belle Province ? A tout prendre, n’est-ce pas plutôt l’inverse qui serait vrai ? Il est bien connu que c’est dans les milieux socialement défavorisés que l’importance des taux d’encadrement est la plus grande.

C’est par conséquent dans ces milieux là que les dépenses devraient être plus importantes. C’est d’ailleurs ce qui est admis et pratiqué par le système de discriminations positives (D +). Pourquoi en irait-il autrement entre les jeunes francophones et néerlandophones ?

Dans le même ordre d’idée, R Deschamps propose de comparer les dépenses de la Communauté Française par rapport aux différents pays membres de l’OCDE en tenant compte de son PIB par habitant. Si on peut admettre que les différences de PIB/ hab entre pays reflètent au moins en partie des différences objectives de coût de la vie dans ces pays, il n’en est pas de même à l’intérieur de la Belgique. Il n’y a donc aucun sens – sur ce critère – à comparer les dépenses de la CF avec celles des autres pays de l’OCDE. Ce sont les dépenses belges qu’il faut prendre en compte. Par ailleurs, la notion de PIB communautaire a-t-elle seulement un sens ? Le PIB Régional peut s’évaluer assez simplement car il repose sur des données territoriales. Mais pour les Communautés ? Beaucoup de Flamands et de Wallons travaillent à Bruxelles et contribuent à son PIB. Comment ventiler vers les différentes Communautés ?

Il est vrai que si on compare les dépenses d’enseignement en % du PIB pour les différents pays de l’OCDE, la Belgique se classe plutôt bien. Si on regarde les dépenses/élève, on constate que la place de la Belgique est plus ou moins conforme à sa place dans le classement du PIB/hab avec un petit avantage tout de même en ce qui concerne les dépenses pour le secondaire et le supérieur. Que conclure de cette constatation? R Deschamps en déduit évidemment que nous dépensons trop. En matière de comparaison internationale, on peut toujours lorgner sur qui on veut. Personnellement, je préfère lorgner sur les meilleurs. Les meilleurs, ce sont ceux qui obtiennent les meilleurs résultats moyens, mais aussi et surtout – pour moi – ceux qui ont des systèmes éducatifs plus égalitaires. Dans les deux cas, il s’agit des pays scandinaves. On constate également que ce sont eux qui dépensent le plus pour leur enseignement. J’ai beaucoup de mal à croire qu’il s’agisse d’un hasard. Et je préférerais que la Belgique s’aligne sur ces pays plutôt que sur d’autres en matière de financement de son enseignement. D’autant plus que les résultats de PISA sont surtout influencés par les dépenses dans le primaire vu que l’étude a été menée sur des élèves de 15 ans c à d loin d’avoir terminé leurs études secondaires. Or, c’est à ce niveau que les dépenses de la Belgique sont les plus éloignées de celles des pays scandinaves

Il reste vrai que l’enseignement en Belgique atteint des performances largement inférieures à celles qu’on pourrait espérer en tenant compte de son niveau de financement. Et je dis bien en Belgique, car en ce qui concerne les inégalités sociales face à l’école, la Flandre ne se porte pas beaucoup mieux que la Communauté française. Que peut-on en déduire ? Que l’argent ne peut être le seul facteur explicatif. Quels sont les autres alors ? L’Aped a démontré dans un document publié en 2003 (3) qu’il y avait une corrélation claire entre les structures du système éducatif d’un pays et la manière dont ce pays lutte contre les inégalités sociales à l’école. En clair, plus un pays propose un tronc commun long et plus il s’oppose aux quasi marchés scolaires, plus il lutte avec efficacité contre les inégalités. C’est dans cette direction que nous préférons regarder, plutôt que dans celle de la décentralisation comme le propose R Deschamps. Car la décentralisation ne pourra que creuser l’écart entre les écoles d’élite et les écoles ghettos. Sans oublier que les filières précoces et le quasi marché représentent effectivement une source de dépenses inutiles en multipliant les options au début du cursus et en induisant une utilisation peu rationnelle des infrastructures suite à la concurrence entre réseaux. S’y opposer représente donc à la fois un moyen efficace de lutter contre les inégalités et une possibilité de dégager de nouveaux moyens .

(1) : Enseignement francophone : qu’avons-nous fait du refinancement ?, R Deschamps, FUNDP 2006
(2) : Par exemple dans l’enquête PISA
(3) : La catastrophe scolaire belge, Aped 2003