Falsification statistique

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Comme enseignant de mathématiques je suis toujours à l’affût d’exemples concrets me permettant d’illustrer des cours de statistique fort arides. Il faut donc remercier le Figaro Magazine de nous avoir fourni, dans son numéro du 24 septembre, un superbe exemple de… falsification statistique.

En effet, le graphique de la page 28, illustrant la croissance de la consommation de pétrole par pays ou région, est un cas flagrant de mensonge scientifique. La formidable croissance de 1.125% attribuée à la Chine sur la période 1965-2003 — et rehaussée d’une colorisation en rouge-vif qui en accroît l’impact psychologique chez le lecteur — ne signifie en réalité rien du tout, si ce n’est que la Chine consommait peu, très, peu, en 1965. Lorsqu’une variable part de presque rien pour arriver à une valeur un peu plus élevée, mais toujours fort modeste, on obtient inévitablement des taux de croissance extraordinaires. Cela nous en dit davantage sur l’inadéquation du concept de taux de croissance à ce type de situation que sur la mesure effective de cette croissance. A la limite, quand la valeur initiale devient nulle, le taux de croissance devient d’ailleurs infini, quelle que soit la valeur finale.
Pour se convaincre que nous sommes bien dans un tel cas de figure, il suffit de comparer les consommations d’énergie de la Chine et, par exemple, des USA exprimées en tep (tonne équivalent pétrole) par habitant. En 1996, la Chine a consommé 0,09 tep/hab et les USA 2,86 tep/hab. En 2003, la consommation des USA est passée à 7,83 tep/hab (une croissance relative de 174 %, comme l’indique votre graphique); celle de la Chine est passée à 1,10 tep/hab (la fameuse croissance relative de 1125%). Mais cela signifie, qu’entre 1996 et 2003, la consommation annuelle de chaque Américain a augmenté de 5 tep, alors que celle de chaque Chinois n’augmentait que de 1 tep, soit cinq fois moins. Et cela signifie surtout qu’aujourd’hui encore, chaque Américain consomme près de huit fois ce que consomme un Chinois.
De telles « erreurs » sont d’intéressants outils pédagogiques quand il s’agit d’initier les élèves aux difficultés inhérentes à l’analyse de séries longitudinales. Mais ces élèves savent aussi qu’ils risquent l’échec s’ils reproduisent de telles énormités lors des examens de fin d’année. Il me semble donc assez inconcevable que des journalistes spécialisés dans les sujets économiques, dont on peut supposer qu’ils ont reçu un minimum de formation aux statistiques, tombent dans un piège aussi grossier. A moins bien sûr qu’ils ne cherchent intentionnellement à y faire tomber le lecteur, histoire de lui faire avaler le bon vieux mythe du « péril rouge-jaune », bien commode pour camoufler notre propre irresponsabilité en matière énergétique.

Nico Hirtt

1 COMMENT

  1. > Falsification statistique
    de même « le cours du petrole qui atteint des sommets » permet de s’appercevoir que cela vient de dépasser le cours de 1979, mais exprimé en $ ou € constants, il faudrait apporter le correctif de 2,2 à 2,3 à cette statistique! ce qui relativise sacrément les choses.
    Cordialement
    Yves

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