Machine arrière… en avant les machines !

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Depuis plusieurs mois, la Ministre-Présidente de la Communauté française, Marie Arena, semble tiraillée entre les devoirs de sa fonction et les pressions multiples qu’elle doit certainement subir, supposées venir entre autres des lobbyistes du secteur privé qui pullulent à Bruxelles. Des signes montrent qu’à présent la balance penche dangereusement en faveur de ces derniers. Cela suivrait-il une certaine logique ? Le 1er mai dernier au Grand Hornu, Elio Di Rupo n’a-t-il pas, lors d’un vibrant hommage aux ministres socialistes en place dans les différents gouvernements, précisé que – je cite de mémoire – « Marie [Arena] fait tout ce qu’elle peut pour adapter l’école aux exigences du monde contemporain » ? Bel aveu fleurant la real politik, ambigu à souhait (quelles exigences ? Posées par qui ? De quel « monde contemporain » parle-t-on ?). Voilà qui incitera les associations à rester plus que jamais sur leurs gardes…

En novembre 2004, dans le cadre du « Plan alimentation saine », la décision d’Arena d’interdire les distributeurs de sodas et de sucreries dans les écoles de la Communauté française avait été accueillie avec soulagement par plusieurs associations (entre autres la Fondation pour la santé dentaire, RAP(1), le CRIOC(2), ReAJC(3) et l’APED). Hélas, le 22 juillet dernier, celles-ci déchantaient : la Ministre-Présidente renonçait à sa mesure ! Raison invoquée, devant les caméras du JT de la RTBF : « Pour ne pas braquer les différents partenaires par une interdiction »… au risque, par ailleurs, de « braquer » quantité d’autres citoyens, des parents, des mouvements associatifs ! Ce revirement serait le résultat d’une concertation avec des partenaires, qui se comptent parmi certains diététiciens(4), des pédiatres, des enseignants, des élèves… et très probablement aussi des délégués commerciaux d’entreprises. Et où sont les dentistes ? Comme l’explique Michel Devriese, coordinateur de la Fondation pour la santé dentaire, « les dentistes n’ont pas été consultés. Les experts dans la prise en charge de l’obésité non plus. On aimerait d’ailleurs connaître la liste des experts soi-disant consultés, car nombreux sont les professionnels de la santé, diététiciens et parents qui ne comprennent pas la marche arrière de la Ministre. Test-Achats et des spécialistes de l’obésité n’ont pas manqué de dénoncer cette volte-face de la Ministre au JT de la RTBF. Quel manque de cohérence dans le chef du Gouvernement de la Communauté française ! ».

Marie Arena invite désormais les écoles à « modifier leurs pratiques en matière d’offre d’en-cas (alimentaires et boisson) »(5). A nouveau ce mode suggestif, cette exhortation à la « bonne conduite » déjà entendus à propos du risque d’intrusion publicitaire dans les écoles. Certes, on ne peut qu’approuver en soi toute démarche d’information, de sensibilisation, d’incitation et de prévention. Mais s’en tenir là est insuffisant. Pour être pleinement cohérent, un renforcement législatif est également indispensable. Dans notre cas, les élèves et les enseignants seront à nouveau placés dans une contradiction difficilement gérable : de la prévention au décodage de la pub, à la surconsommation et aux problèmes de santé (surcharge pondérale, caries) faite à proximité d’un distributeur… Il y a des travaux pratiques dont on se passerait bien ! Le théoricien de la communication Paul Watzlawick aurait identifié cette situation comme une injonction paradoxale, exemplative d’une pathologie de la communication, hélas, très courante, que l’on pourrait exprimer ici de la manière suivante : « nous vous mettons officiellement en garde contre les inconvénients liés à la consommation du contenu des distributeurs (boissons sucrées, confiserie) ; en même temps, vous êtes libres de – et même implicitement invités à – utiliser la machine qui vous tape dans l’œil par sa lumière et ses couleurs… ». Variation sur le thème du « mal nécessaire » ? Comment un jeune, et a fortiori un enfant, peut-il sortir de ce piège ? Certes pas en méta-communiquant. Alors, ce ne peut être qu’en ne tenant pas compte d’un des deux messages. Lequel risque-t-il de prendre le pas sur l’autre? Contradiction, dialectique nuisible, incohérence, hypocrisie… Il est vrai que les lois de la communication, issues du remarquable travail de l’école de Palo Alto dans les années ’60, n’ont jamais été mises au programme des écoles par aucun ministre de l’enseignement.

Puisque les machines resteront in situ, le débat sur le contenu des 24.200 « distributeurs scolaires » reste à l’ordre du jour. Remplacer les sodas et les sucreries par de l’eau, des jus de fruits « naturels » ou encore des céréales a été proposé par Marie Arena. Encore des demi-mesures qui préservent l’essentiel : non pas la santé des enfants avant tout, mais les possibilités de rentrée financière pour les établissements, et au-delà, de profit pour les entreprises (pour la plupart multinationales, précisons-le).

Si le « Plan alimentation saine » contient des propositions intéressantes (comme la revalorisation des cantines), cette reculade sur l’interdiction des distributeurs est regrettable sur au moins cinq points : 1. la santé des jeunes : une proportion de plus en plus large de la population scolaire est menacée par les caries dentaires et l’obésité (+ 17% en vingt ans). Le (maigre) gain financier pour les écoles sera largement annulé ailleurs par les dépenses de santé conséquentes ; 2. l’exposition des jeunes à la publicité : chaque distributeur fonctionne aussi comme un support publicitaire, ce qui met sa présence en porte-à-faux avec l’article 41 du Pacte scolaire qui interdit toute activité commerciale dans les écoles ; 3. la discrimination sociale : ce sont à nouveau les enfants issus des classes défavorisées qui vont pâtir les premiers du maintien des distributeurs ; 4. le financement des écoles : habituer les économats à cette rentrée d’argent, minime mais facile, les liera encore un peu plus au partenariat avec le privé(6) ; 5. la protection de l’environnement : la cannette est une nuisance sur le plan écologique ; des énergies fossiles sont stupidement dilapidées pour produire un objet de métal d’une durée de vie excessivement courte. Bien qu’elle soit recyclable, n’oublions pas que le meilleur déchet est celui qui n’est pas produit. Sur ce plan, les fontaines d’eau représentent une avancée significative et auraient une valeur paradigmatique pour la revitalisation d’une conscience écologique.

Pourtant, plusieurs propositions alternatives ont été mises sur la table. Entre autres, « Sourire pour tous », opération initiée par l’ancien Ministre Rudy Demotte, qui a permis à une équipe de dentistes bénévoles de la Fondation pour la santé dentaire de rendre compte des habitudes alimentaires des enfants dans plusieurs écoles. Egalement, la décision de la Ville de Bruxelles, via l’échevine Faouzia Hariche, de retirer les distributeurs de ses écoles maternelles et primaire en janvier 2005, et de les remplacer progressivement par des fontaines à eau. Sans parler des prises de position des associations RéAJC, CRIOC et RAP allant également dans ce sens.

Le courage politique, le souci de l’intérêt collectif, la clairvoyance et la cohérence, c’est pour quand ? Un débat parlementaire est en vue à la rentrée. Plus loin, en 2007, une commission de contrôle devrait – enfin ! – se soucier de la présence des activités commerciales dans les écoles. En 2005 s’ouvrent « la Décennie de l’Education au Développement Durable », proclamée par les Nations unies, ainsi que « l’Année européenne de la citoyenneté par l’éducation », proclamée le Conseil de l’Europe. Va-t-on saisir l’occasion pour transformer ces appels institutionnels en force réelle de changement ?

(1) Résistance à l’Agression Publicitaire, collectif.

(2) Centre de Recherche et d’Information des Organisations de Consommateurs.

(3) Réseau-Association des Jeunes Consommateurs.

(4) Comme Serge Pieters, favorable au maintien des distributeurs, au motif de « ne pas diaboliser ces produits sous peine d’alimenter l’attrait pour l’interdit » (Le Soir, 23/24 juillet 2005). Cette vieille ficelle rhétorique marche toujours…

(5) Ibidem.

(6) Le branché « PPP » ou P3 (partenariat public-privé), d’ailleurs très prisé par la Ministre Fonck pour des actions d’« éducation » dans les écoles. Affaire à suivre…

2 COMMENTS

  1. > Machine arrière… en avant les machines !
    bravo Monsieur, avez-vous envoyé cet article aux journaux? à la ligue des familles?

    • > Machine arrière… en avant les machines !
      Merci pour votre soutien. Sous forme résumée, l’article fera bientôt l’objet d’un communiqué de presse commun APED/RAP, la presse le recevra.

      Cordialement,

      B.L.

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