Offensive publicitaire sur les écoles francophones belges

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Jusqu’à présent, l’intrusion publicitaire dans les écoles prenait des détours plutôt furtifs (journaux de classe et voyages sponsorisés, distributeurs de boissons, valises pédagogiques, concours, jeux, etc.). C’était sans compter sur l’empressement des marchands, qui veulent désormais passer à la vitesse supérieure : la société Campus Media, repérée il y a quelques temps par un encart dans le magazine Trends(1), travaille depuis six ans en Flandre, ainsi qu’aux Pays-Bas et en Allemagne.

Elle se dit spécialiste de l’affichage scolaire dans les écoles secondaires et supérieures, au travers de son projet « School + Campus Posters ». Basée à Gand, déjà présente dans certaines écoles du nord du pays(2), elle essaie désormais – il fallait s’en douter – de percer le « marché » scolaire francophone, et pour ce, a pris contact avec le cabinet de la Ministre Marie Arena. Objectif : obtenir une importante dérogation à l’article 41 de la loi du 29 mai 1959, puisqu’il s’agirait, ni plus ni moins, de pouvoir placer des affiches publicitaires à l’intérieur des établissements ! Une visite de son site (www.campusmedia.be), illustré de photos et de vidéos, permet de prendre toute la mesure du danger.

Récemment, un directeur d’une école francophone, en téléphonant à Campus Media, a recueilli de la bouche même de sa directrice, Mme Stéphanie Van Biesen, des informations édifiantes :

– la stratégie par étapes de la société vise à introduire, dans un premier temps, des « publicités moins commerciales », par exemple, une pub pour une université dans les écoles secondaires ;
– 25% des recettes seraient ristournés aux établissements participant à ce « projet publicitaire » (les tarifs se trouvant également sur leur site, vous pouvez faire vous-même le calcul) ;
– « La Ministre refusera catégoriquement de lâcher pour le primaire, mais acceptera probablement pour le secondaire » dixit Madame la Directrice…

En effet, il semble que la tendance actuelle au cabinet de Marie Arena soit à la concertation avec les entreprises, et que l’on s’appuierait sur le caractère « imprécis » (sic) de la formulation de l’article 41(3) pour laisser la porte ouverte aux entreprises(4). Le 27 décembre 2004, la Ministre Arena envoyait pourtant sa circulaire n°1026 dans laquelle elle attirait l’attention de tous les acteurs concernés sur la « publicité dans les établissements scolaires et matériel didactique diffusé par les firmes commerciales », en rappelant opportunément son interdiction. L’Appel Pour une Ecole Démocratique (APED) et Résistance à l’Agression Publicitaire (RAP) avaient déjà réagi à cette circulaire ambiguë dans un communiqué de presse commun.

Cette affaire-ci est une nouvelle tentative des entreprises pour phagocyter le bien public et tendre vers la privatisation de l’enseignement avec la complicité muette de certains décideurs politiques. Il y a péril en la demeure. L’apparition d’affiches publicitaires dans les écoles légitimerait la logique commerciale, consumériste et plus fondamentalement, néo-libérale, encore davantage que tout autre support (cf. supra). Définitivement décomplexée, celle-ci s’afficherait – c’est le cas de le dire – dès lors au grand jour. Une fois cette ligne rouge franchie, il serait encore plus difficile de revenir en arrière, ne fût-ce que pour des raisons d’apport financier qui rendrait les écoles progressivement dépendantes du privé pour leur fonctionnement. On peut également ajouter un grand risque d’accoutumance psycho-idéologique, tant chez les élèves que chez certains enseignants.

C’est pourquoi nous, militants de l’APED et de RAP, ne pourrions admettre une telle dérogation pour ces pratiques commerciales. Nous nous attendons légitimement à ce que la loi soit strictement appliquée, à ce que les responsables politiques fassent preuve de cohérence et réaffirment, par la même occasion, leur rôle incontournable dans la conduite des affaires publiques.

Compte tenu de ce qui précède et des valeurs sur lesquelles se fondent les établissements scolaires, nous répétons avec force : l’école n’est pas à vendre !

Notes

(1) texte de l’annonce publicitaire (traduit de l’anglais) : « L’essence de la publicité est de se trouver dans le bon environnement, près de la cible avec le maximum d’impact. « School + Campus Posters » vous offre des espaces publicitaires qu’il est impossible d’ignorer, car situés dans des endroits-clé à l’intérieur des établissements. Campus Media est présent dans 1.250 écoles secondaires, universités et hautes écoles. Notre réseau vous permet d’atteindre différentes niches dans le groupe d’âge 12-24 ans »

(2) La liste des écoles « contaminées » se trouve sur leur site : www.campusmedia.be

(3) L’article 41 interdit « toute activité commerciale dans les établissements d’enseignement organisés par les personnes publiques et dans les établissements d’enseignement libres subventionnés. »

(4) Ainsi, on peut aisément imaginer l’artifice rhétorique suivant : on peut mettre sur le même pied et la vente de boissons à la récréation et l’affichage, tous deux étant des « activités commerciales » ; dès lors, si l’on déroge pour l’un, pourquoi ne le ferait-on pas pour l’autre ? Ceci représente une petite extrapolation de la teneur des propos qu’a tenus publiquement M. Francis Lees, collaborateur de la Ministre Arena, lors de son intervention à la formation organisée par l’asbl Coren le 23 mars dernier, ayant pour thème « Les distributeurs à l’école : qu’en penser ? ».

Lettre envoyée ce 28 mars à Mme Marie Arena

Madame la Ministre,

Suite à votre circulaire n° 1026, nous souhaitons vous faire part de nos préoccupations et revendications.

Brossons d’abord le contexte général. Les associations APED et RAP ont bien conscience que les entreprises, dans leur élan vers la privatisation de l’enseignement, ne se contenteront bientôt plus des publicités « furtives » dans les écoles (journaux de classe sponsorisés, distributeurs de boissons, valises pédagogiques, concours, jeux, etc.), mais veulent désormais passer à la vitesse supérieure.

Nous avons appris récemment que la société Campus Media avait pris contact avec vous pour tenter d’obtenir une (grosse) dérogation à l’article 41 de la loi du 29 mai 1959, qui lui permettrait de pouvoir placer des affiches publicitaires à l’intérieur des établissements scolaires, via son programme « School + Campus Posters ». Selon les dires de Mme Stéphanie Van Biesen, directrice de cette société, vous seriez disposée à accorder probablement cette dérogation pour l’enseignement secondaire. Nous souhaiterions être rassurés sur vos intentions.

Nous avons aussi appris que la stratégie par étapes de Campus Media vise à introduire, dans un premier temps, des « publicités moins commerciales » (par exemple, une pub pour une université dans les écoles secondaires), pour en arriver certainement par la suite aux vêtements, boissons sucrées, opérateurs téléphoniques et autre matériel électronique. C’est la tactique classique du doigt dans l’engrenage (ou de l’empoisonnement à petites doses).

Nous avons enfin appris que Campus Media est prête à ristourner 25% des recettes aux établissements participant à ce « projet publicitaire ». Est-ce un des « petits plus » auxquels vous faites allusion dans votre circulaire ?

Selon les propos tenus publiquement par Monsieur Francis Lees lors de son intervention à la formation organisée par l’asbl Coren le 23 mars dernier, le caractère « imprécis » (sic) de la formulation de l’article 41 ne permettrait pas de fermer définitivement la porte de l’école aux entreprises. Ainsi, on peut aisément imaginer l’artifice rhétorique suivant : on peut mettre sur le même pied et la vente de sucreries à la récréation et l’affichage, toutes deux étant des « activités commerciales » ; dès lors, si l’on déroge pour l’un – ce qui est le cas, personne ne peut le nier -, pour quelle raison ne le ferait-on pas pour l’autre ? Que les entreprises avancent ce genre de « raisonnement » et espèrent un tel alignement, quoi de plus normal ; que le pouvoir politique y adhère, voilà qui ne manque pas de nous inquiéter.

Chez Campus Media, les élèves sont qualifiés de « cibles » à atteindre « avec un maximum d’impact », l’intérieur des écoles d’« espaces publicitaires qu’il est impossible d’ignorer ». Feriez-vous confiance à un tel partenaire pour co-éduquer les jeunes et développer chez eux l’esprit critique, le sentiment humaniste et de la justice sociale, la citoyenneté, la solidarité ?

Dans leur élan vers la privatisation de l’enseignement, les entreprises piaffent d’impatience. Cette affaire-ci est une nouvelle tentative de leur part pour phagocyter le bien public. Il y a péril en la demeure. L’apparition d’affiches publicitaires dans les écoles légitimerait, davantage que tout autre support (cf. supra), la logique commerciale, consumériste et pour tout dire, néo-libérale. Définitivement décomplexée, celle-ci s’afficherait – c’est le cas de le dire – dès lors au grand jour. Une fois cette ligne rouge franchie, il serait encore plus difficile de revenir en arrière. C’est pourquoi nous, Appel Pour une Ecole Démocratique et Résistance à l’Agression Publicitaire, affirmons qu’il serait inadmissible que vous concédiez quoi que ce soit à cette société, ou toute autre qui poursuivrait les mêmes buts. Il suffit simplement d’appliquer strictement la loi, de faire preuve de cohérence et de réaffirmer, par la même occasion, le rôle incontournable du pouvoir politique dans la conduite des affaires publiques.

Pour la énième fois, nous le répétons avec force : l’école n’est pas à vendre !

En espérant que vous accorderez toute votre attention à cette présente, et dans l’attente de votre réponse, nous vous prions de croire, Madame la Ministre, en l’assurance de notre parfaite considération.

Résister à l’égression publicitaire (RAP)
Appel pour une école démocratique (Aped)

1 COMMENT

  1. > Offensive publicitaire sur les écoles francophones belges
    Cher Monsieur APED/RAP,
    je suis sensible à cet article, et je vous informe que je viens de créer un lien en page d’accueil du site du GSARA (www.gsara.be)(Groupe Socialiste d’action et réflexion sur l’audio visuel) qui renvois à la page du COMMUNIQUÉ COMMUN APED-RAP .

    bien à vous

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