L’école : quelle finalité ?

Facebooktwittergoogle_plusmail

Le projet de réforme sur la décentralisation du système éducatif est présenté par le gouvernement comme une initiative librement consentie, indépendante de toute contrainte extérieure. Cette décentralisation est présentée comme le moyen « d’un plus de démocratie » et d’une meilleure gestion. Mais s’il y a une décentralisation, c’est que le centre s’est déplacé.
En effet, les organisations internationales comme le F.M.I, la banque mondiale, l’O.M.C et la commission européenne poussent les Etats à une uniformisation de leurs systèmes éducatifs et à son ouverture au marché mondial du commerce et du travail.

Les innombrables « évaluations » et « comparaisons  » des systèmes éducatifs, imaginées par des organismes comme l’O.C.D.E, alimentent régulièrement le débat public de discours techniques qui traduisent cette tendance. Le livre de Luc Ferry, « lettre à tous ceux qui aiment l’école », définit l’école comme  » avant tout, un lieu de travail, où chacun doit avoir acquis une formation solide qui lui permette pleinement sa place dans le monde du travail… Puis d’acquérir, tout au long de sa vie, de nouvelles compétences… « (1)
Les expressions « compétence tout au long de la vie »,  » monde du travail » sont les maîtres mots techniques qu’utilisent les chefs d’entreprises dans leurs quêtes d’une main d’oeuvre adaptée.
Dés 1988, le CNPF, l’ancêtre du MEDEF ne disait pas autre chose en déclarant « Au fond si l’on prend un peu de recul, il est désormais patent que l’école républicaine n’est pas en mesure de tenir seule, même approximativement, sa promesse de développement des aptitudes de chacun. » (2)
Aptitudes au travail, s’entend!
L’offensive du capital contre l’école républicaine ne date pas d’aujourd’hui, elle est dorénavant dans sa phase d’accomplissement grâce à l’outil de l’O.M.C qu’est « l’accord Général du commerce des services, A.G.C.S. »
Le but de cette offensive est de soumettre l’école au service de l’économie.

Le contexte économique mondial

La mondialisation libérale a « désencrasté » l’économique, du politique, du social et du culturel. C’est ce qui a fait dire à l’ancien Premier ministre, L.Jospin, que « l’Etat ne peut pas tout. »
De plus en plus, les activités humaines physiques et intellectuelles sont pensées dans la seule logique marchande. Selon cette logique, l’homme et donc l’humanité, n’existe que dans une seule dimension, la dimension économique.
Et comme si cela ne suffisait pas, on passe à un stade supérieur où le capital financier s’émancipe de l’économie réelle. Un simple jeu d’écriture en temps réel permet la possession sans limite des fonds de pensions, des fonds de placements à des fins de spéculations. C’est possible grâce à une connexion en temps réel, toujours, de toute les places financières de la planète. Cette spéculation financière atteint un milliard deux millions de dollars par jour pendant que les échanges de biens physiques sont de l’ordre de deux billions de dollars par an. C’est dire que les stratégies des entreprises sont de plus en plus conçues dans une logique financière échappant à tout contrôle. Cette logique a besoin de flexibilité, de mobilité et d’une liberté d’action sans limite. Quoi de plus flexible q’un salarié conditionné par l’inévitable et donc fatale loi du marché, soumis quotidiennement à la peur du chômage et de l’exclusion sociale. Mais, pour que la victoire de la civilisation néo-libérale soit totale, il faut réduire les Etat-nations à leurs seules fonctions régaliennes et affaiblir, discréditer les organisations syndicales et politiques réfractaires à cette logique libérale. Bref, mettre au pas l’homme afin qu' »il serve si bien et si volontiers qu’on dira qu’il n’a pas perdu sa liberté mais bien plutôt gagné sa servitude. »(3)

Le système libéral a inversé les valeurs: « le rapport hommes-choses » est devenu supérieur aux « rapports hommes-hommes. »(4)

Le renversement de ses valeurs a pour objet ultime, la suprématie de « l’avoir » sur « l’être », du « je » sur le « nous », de « la chose privée sur « le bien public ».
En France, les verrous qui ont libéré cette tendance, ont sauté dans les années quatre vingt, sa légitimation idéologique, politique et donc culturel coïncide avec l’effondrement de l’U.R.S.S.
Mais pour en arriver là, il faut modeler le sujet et ceci dés son enfance. C’est par l’éducation que le modèle néo-libérale de l’homme s’inscrit dans les mentalités. Pour le néo-libéralisme, l’éducation n’est pas uniquement une marchandise, elle est, par l’école, plus que jamais, un outil d’aliénation.

L’école, le moule

Dans son livre, « l’école n’est pas une entreprise », Christian Laval fait remarquer que « l’école connaît une crise chronique dont une abondante littérature présente régulièrement l’état clinique. » Et il ajoute, « il s’agit d’une crise de légitimité sans doute. »(2)
Depuis les critiques sociologiques et politiques qui ont montré la face cachée de l’école -sélections sociales- soumission à l’ordre établi- jusqu’aux critiques libérales qui l’ont attaqué pour son manque d’efficacité face au chômage et à l’innovation, « l’école n’est plus soutenue par le récit progressiste de l’école républicaine, aujourd’hui soupçonné d’être un mythe inutile. »(2)
Dans le discours dominant, l’émancipation par la connaissance, la culture… est devenue une idée obsolète.
Tout compte fait, le consensus « former le travailleur, instruire le citoyen, éduquer l’homme », qui traduisait, tant bien que mal, le lien entre les valeurs héritées du siècle des lumières et l’intérêt du capital est en train d’être remis en cause. L’expansion coloniale, la croissance économique accompagné du progrès social et culturel furent des arguments solides pour le maintien de ce consensus idéologique sur l’école. Mais il ne faut pas oublier que « ceux qui dénoncent l’école de Jules Ferry comme une école bourgeoise, oublient souvent qu’une grande partie du patronat des secteurs à forte utilisation de main d’oeuvre dans le textile ou le bâtiment, en particuliers, n’a accepté la scolarisation qu’avec une grande répugnance. »(2)
Préférant sans doute une main d’oeuvre docile. Depuis, le système capitaliste a modifié son point de vue, il regarde le savoir comme un outil au service de l’efficacité du travail. Une étape supérieure est en train d’être franchie: « réformer l’école à l’image de l’entreprise. »
Est-il innocent que le vocabulaire utilisé par les pédagogues soit emprunté au monde de l’entreprise? Projet, contrat, gestion, service, compétence…Les pédagogies deviennent de plus en plus des techniques de gestion des connaissances orientées vers la formation du travailleur- consommateur. Elle a pour objet d’introduire « la culture d’entreprise » dans les établissements scolaires. Les stages des élèves dans les entreprises contribuent, entre autres, à cette intrusion. Les universités ne sont pas en reste comme témoigne le rapport rédigé par J.Attali: « les universités doivent devenir un enchevêtrement d’entreprises, de laboratoires et de services de financement capitaliste »(2)
Aujourd’hui, il est faux de dire que le néo-libéralisme est contre le savoir. Il veut seulement « professionnaliser le savoir pour qu’il devienne un service rendu au monde économique. »(2)
Loin de l’esprit du siècle des lumières, « l’époque est à l’école « désémancipatrice », selon l’expression d’André Tosel.

Que faire ?

La mobilisation du monde enseignant, durant le printemps 2003, contre le projet de réforme de l’éducation nationale traduit cette fracture idéologique qui s’opère autour de l’école républicaine, depuis une vingtaine d’années. Ce mouvement pose et impose deux questions intimement liées: quelle mission pour l’école et quelle définition du professeur?

L’inflation de pédagogie imprégnée de « l’esprit de l’entreprise » a, pour une part, dépossédé le professeur de son rôle de maître. S’il y a un quelconque malaise de l’enseignant, il réside dans un mal être entre une certaine idée de l’école républicaine et le rôle que lui attribue, réforme après réforme, les pédagogues. Dès 1963, Georges Gusdorf faisait un diagnostic sans appel sur la pédagogie: « La réflexion pédagogique actuelle est elle-même le signe indéniable de la crise de conscience de notre civilisation » et ajoutait un constat d’actualité: « Les examens du certificat au baccalauréat, sont devenus, pour le plus grand tourment des enfants, des maîtres et des parents, des abcès de fixation de la mauvaise conscience nationale. »(5)
Le véritable problème est de définir les humanités de notre temps. Un « plus de pédagogie» ne peut y remédier. Au contraire, plus on fait de la pédagogie, plus il semble que la culture se désagrège.

C’est dans un tel environnement idéologique qu’il faut prendre la mesure de la décentralisation de l’éducation nationale. Elle signifie le démantèlement de l’école de la République. Comme l’écrit Luc Ferry dans sa « lettre à tous ceux qui aiment l’école (il oublie républicaine) : « L’éducation ne saurait à cet égard, s’exempter du mouvement par lequel la République se décentralise. »(p 133)A l’évidence, ce ne sont pas la « mise en place de charte de qualité », ni  » des contrats de réussite » qui permettront à des établissements autonomes d’assurer un enseignement de qualité, égal pour tous, puisqu’ils pourront  » choisir leurs politiques en fonction des besoins qu’ils estiment urgents »(1)

L’existence d’une « commission d’enquête indépendante »(1) ne garantira pas, non plus, un tel enseignement puisque les « contrats de réussite » seront différents d’un établissement à un autre.

A non pas douter, l’école républicaine est sur le point de perdre son unicité, synonyme de dépendance d’avec l’environnement local, socioculturel et économique.
Le « mal être » de l’enseignant réside dans la contradiction entre ce que devrait être l’école et ce qu’elle est en train de devenir. Le professeur de philosophie de la région parisienne, Maurice Maschino, a déjà fait un diagnostic qui traduit ce malaise, dans son livre au titre provocateur, « vos enfants ne m’intéressent plus ». Il porte sur l’école, le jugement suivant: « Les systèmes modernes ont de plus en plus intérêt à ne former que des techniciens calculants au lieu de citoyens cultivés et pensants, c’est ainsi qu’ils se reproduisent tranquillement. » C’est ce que A.Chanlat définit comme les « analphabètes du sens » : « nous voyons le cerveau cette magnifique machine, ce magnifique instrument pour connaître et se connaître, réduit à n’être utilisé que pour faire quelques opérations hautement spécialisées, en n’étant plus capable de relier l’opération avec ce qu’elle signifie, ni avec ce qui se passe à côté. »(6)

L’école oublie, et le professeur aussi, que l’homme est à la fois le point de départ et le point d’arrivée de toute tentative de connaissance et que c’est l’homme, toujours lui, qui se cherche à travers les diverses entreprises du savoir et de la culture.

Aussi, avant de courir vers l’argent, vers la technique, avant de s’enfermer à jamais dans un bureau, dans une usine ou dans l’exclusion sociale, l’enfant doit faire une halte à l’école, loin des valeurs de hiérarchisation, de la compétition, de la sélection, pour apprendre à juger et non préjuger, à discerner pour apprendre à désobéir. Car » personne ne peut construire le pont sur lequel il devra marcher (…) Il y a dans le monde un seul chemin que personne ne peut suivre en dehors de lui.»(5)

Au lieu de se fourvoyer dans une prétendue neutralité de l’école, le professeur ne doit pas oublier que l’école a pour vocation de forger de futur citoyens qui savent remettre en cause comme l’ont fait tous ceux qui ont fait avancer l’humanité.

(1) Luc Ferry : lettre à tous ceux qui aiment l’école

(2) Christian Laval : l’école n’est pas une entreprise

(3) De la Boétie: Discours sur la servitude volontaire

(4) André Tosel: Vers l’école désémancipatrice

(5) Georges Gusdorf: Pourquoi des professeurs ?

(6) Mehanim Ibrahimi (Sous la direction) : Ecole et démocratie