Malheureuse est l’éminence qui n’a rien de substantiel.

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Après le plan Borloo, le projet de loi Fillon est le dernier maillon en date d’une longue chaîne de lois et de mesures aboutissant à une dégradation continuelle de nos conditions d’existence. Lutter contre ce projet sans le percevoir comme conséquence d’une logique globale qui entend renforcer sa mainmise tendanciellement totalitaire sur la société, serait mal en apprécier la teneur.

L’École n’a jamais été qu’un outil au service de l’État. C’est ce dernier qui l’organise, la met sous tutelle, définit les programmes et recrute les fonctionnaires par l’entremise du Ministère de l’Éducation nationale. Que l’État ne souhaite plus, d’ici peu sans doute, assumer ce rôle, correspond à une mutation qu’il convient d’analyser, laquelle est à mettre en parallèle avec la logique historique du capital qui tend à tout instrumentaliser, y compris le savoir issu des anciennes humanités.

L’éducation républicaine, celle qui est née sous la Troisième république et qui a survécu jusqu’aux années soixante-dix, n’a jamais été que la transposition de l’idéal des Lumières dans un contexte historique qui n’était déjà plus le sien, et qui faisait de l’Éducation un facteur de progrès dans un monde qui aurait été pacifié par les vertus de la science, de la raison instrumentale et du commerce : une sorte d’Utopie bourgeoise. Il s’agit de l’accomplissement de la philosophie positiviste qui s’était imposée depuis la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.

Un siècle plus tard, les conditions économiques nouvelles, entraînées par le procès des formes techno-scientifiques et financières de ce qu’on appelle aujourd’hui la « mondialisation » (simple euphémisme), rendent obsolètes la vieille école et son idéal « égalitariste » (la célèbre égalité des chances), fortement maltraité par le « darwinisme social-libéral », version « post-moderne ». L’idéal des Lumières, celui d’une éducation visant à intégrer la classe ouvrière et à pacifier la lutte des classes, devient un poids trop difficile à porter. Le système n’a plus besoin d’intégrer, mais au contraire d’exclure, pour la bonne raison que dans les sociétés occidentales la force de travail devient trop chère, et que le progrès technique la rend de toute façon de plus en plus inutile. De plus, à quoi bon fournir aux individus certaines bases culturelles qui pourraient leur servir à se forger un esprit critique susceptible de s’exercer contre l’État et contre la société, comme en 1968.

Et c’est l’histoire du long démontage de l’enseignement secondaire, commencé par la loi Haby en 1975, et dont le dernier maillon est précisément le projet Fillon. Le dispositif central de ce projet, le « socle minimum », serait le seul bagage que l’Éducation nationale daignerait fournir aux élèves destinés à effectuer les tâches les plus ingrates dans des emplois totalement précaires, qui sont d’ailleurs déjà la règle. Que faire en effet de tout ce fatras de matières que l’on rendra désormais plus ou moins optionnelles, pour travailler dans un fast-food ou remplir les rayons d’un supermarché ? Pourquoi dépenser l’argent de l’État pour des millions d’individus qui, leur vie durant, passeront d’un petit boulot mal rémunéré à une période de chômage, et inversement ? C’est ainsi que l’on raisonne désormais dans les hautes sphères de l’État.

Le refus du projet Fillon paraît difficile à dissocier de la critique plus globale d’un système social qui soumet nos existences à la logique d’une économie de plus en plus totalitaire.
janvier 2005

Groupe enseignant Vingtras

grevingtras@yahoo.fr