Adapter l’école pour créer des emplois ?

Facebooktwittergoogle_plusmail

S’il y a une convergence entre les accords de gouvernement Flamands et Francophones (voir notre dossier), c’est bien celle qui consiste à établir plus de liens entre le monde de l’école et celui de l’entreprise. Et dans les deux cas, la justification est également la même : l’emploi. Ainsi, il existerait des emplois non occupés et une des causes serait un « manque réel de personnes qualifiées ». Pour remédier à cette situation, il faudrait que « l’offre de formation et d’enseignement qualifiant soit mieux adaptée aux réalités du marché de l’emploi ». Il s’agit donc « d’augmenter leur attractivité et d’être davantage en contact avec le monde du travail ». Dans le supérieur, il faudra « renforcer la sensibilisation à l’entreprenariat » (1)

Nous expliquons ailleurs dans ce dossier tout le mal que nous pensons de cette orientation pour des raisons politiques et idéologiques. Mais peut-on au moins lui accorder la vertu qu’on lui prête, càd celle d’être source de création d’emplois ? Dit autrement, une école mieux adaptée aux attentes patronales permettrait-elle de lutter contre le chômage ?

La réponse à cette question nécessite de faire la distinction entre le niveau individuel et le niveau collectif. Au niveau individuel, la question ne souffre pas de discussion : si je choisis une formation plus adaptée aux demandes des employeurs que mon voisin, oui, j’augmente mes chances par rapport à lui de trouver un emploi, c’est évident. Je lutte donc contre « mon » chômage. Mais au niveau collectif – et c’est bien là le niveau de responsabilité de nos décideurs politiques – la question mérite un peu plus d’attention.

Rappelons tout d’abord cette évidence : on n’a jamais vu un patron engager quelqu’un quand il n’en n’avait pas besoin. Munis de cette observation incontestable, focalisons notre attention sur une situation concrète (bien que due à la pure imagination de l’auteur de ces lignes). Albert est patron d’un pizzeria. Ses affaires marchent bien et il a besoin d’un pizzaiolo supplémentaire. José et Arthur sont au chômage (ou sortent de l’école) et posent leur candidature. Qui Albert va-t-il engager ? Envisageons trois hypothèses :

1ère hypothèse : José a suivi une formation de pizzaiolo dans une école réputée, équipée de fours à pizzas modernes et dont les enseignants se sont renseignés sur les besoins précis d’une pizzeria au début du 21ème siècle. De plus, José a pu effectuer des stages dans plusieurs pizzerias de renom. Arthur lui n’a pas appris à cuire de pizzas ou il a fréquenté une école mal équipée et n’a pas trouvé de place pour un stage. Dans ce cas, le choix d’Albert sera bien sûr vite fait : il engagera José.

2ème hypothèse : José et Arthur ont tous les deux suivis une formation dans l’école attribuée ci-dessus au seul José. Albert les engagera-t-il tous les deux ? Non évidemment. Lequel alors ? Albert peut choisir un critère objectif (celui qui a envoyé le premier son CV ou celui qui a obtenu le plus de points) ou subjectif (la tête du client). Mais quoi qu’il en soit, un seul des deux sera engagé. Et si Albert a vraiment le « sens des affaires », que fera-t-il ? Il dira qu’il faut travailler le samedi soir, mais aussi le dimanche et que ces heures ne seront pas mieux payées qu’en semaine. Qu’en période d’affluence, il faudra faire des heures supplémentaires mais pas payées comme telles et il fera ainsi monter les « enchères ». Finalement, il engagera celui qui accepte le plus de se mettre à plat ventre, notamment aussi d’un point de vue salarial (mettons José). Qui y aura le plus gagné, Albert, José ou Arthur ? Je vous laisse juge …

3ème hypothèse : Ni José ni Arthur n’ont reçu une formation spécifique de pizzaiolo. C’est bien simple, une telle formation n’existe pas. Albert renoncera-t-il à engager quelqu’un ? C’est très peu probable vu que s’il « offre » un emploi, c’est qu’il estime que son nouvel employé lui rapportera plus qu’il ne lui coûtera. Il engagera donc celui qu’il estime le plus à même de faire ce travail (mettons Arthur). Mais il faudra bien qu’il lui apprenne lui-même à préparer et à cuire des pizzas. Au début, Arthur ne permettra pas d’accueillir beaucoup de convives en plus car Albert (ou un autre employé) devra travailler avec lui pour lui apprendre le métier. Mais après quelque temps, Arthur sera devenu un expert et la situation deviendra pour Albert la même que dans la première hypothèse. Il aura simplement eu moins de bénéfices pendant un certain temps.
Comme on le voit, le bilan en terme de création d’emplois est rigoureusement le même dans les trois cas : il ne dépend pas de l’école.

Qui profite alors d’un système éducatif adapté aux attentes d’Albert (patron) ? Albert et lui seul. On constate même que si ce système est trop bien adapté aux attentes d’Albert, José et Arthur y perdront : José travaillera dur pour un salaire tiré vers le bas tandis qu’Arthur sera quand même au chômage. Et si des fois José était vraiment très zélé, il pourrait même venir à l’idée d’Albert de se passer d’un autre pizzaiolo (José faisant le travail pour deux). Dans ce cas, le bon niveau de qualification de José provoquerait plutôt une perte d’emploi !

On l’aura compris, cet exemple culinaire est valable dans d’autres secteurs. Et du niveau micro-économique, on peut facilement généraliser au niveau macro-économique : quelques centaines d’Albert et quelques centaines de milliers de José et autres Arthur. En conclusion, mieux adapter l’école aux attentes des patrons en intégrant ceux-ci dans les commissions chargées de définir les programmes et autres profils de qualification crée-t-il de l’emploi ? La réponse est NON.

Objection Votre Honneur !

J’entends d’ici quelques objections : « C’est un peu simpliste », « la conclusion est trop hâtive », etc.
Je vois quatre objections possibles à ce qui précède. Passons-les en revue.

1. Le raisonnement ci-dessus est valable pour une pizzeria, mais quand même pas pour une grosse boîte qui engage des ingénieurs, des informaticiens et des ouvriers spécialisés. On ne peut tout de même pas demander au patron de les former de A à Z.
Réponse : Il n’a jamais été question de revendiquer la suppression de la formation d’ingénieurs ou d’informaticiens. Ce que le patronat réclame, ce ne sont pas des ingénieurs ou des informaticiens : il en sort chaque année et certains sont au chômage. Mais il les veut formés « sur mesure » par rapport à ses besoins immédiats (liés à l’actualité technologique, mais aussi à la conjoncture économique). Et si la situation change ? Si de nouvelles machines apparaissent dont le mode de fonctionnement n’est pas possédé par les perles rares engagées deux ans plus tôt ? Plutôt que de les former, il en choisira d’autres formés sur mesure pour cette nouvelle technologie ! Il peut se le permettre tant qu’il dispose d’une « armée de réserve » de travailleurs « adéquatement » formés et qui sont prêts à tout pour un boulot. La deuxième condition lui est garantie par la crise économique structurelle dans laquelle le capitalisme se débat depuis 30 ans. Pour la première condition, il attend du système éducatif qu’il alimente cette « armée ».
Quant aux ouvriers qualifiés, là non plus, nous ne nous opposons pas à la formation professionnelle. Nous disons seulement qu’elle doit intervenir après l’âge de 16 ans pour permettre à chaque futur citoyen d’acquérir une formation générale suffisamment poussée pour comprendre et agir sur le monde dans lequel il vit.

2. Oui, mais s’il y a vraiment pénurie dans certains secteurs, former les travailleurs adéquatement permettrait quand même de créer de l’emploi !
Réponse : Quand on consulte la liste des offres d’emplois et qu’on la compare à celle des chômeurs (1 pour 17), on peine à croire qu’il y a une réelle pénurie durable dans beaucoup de secteurs. En réalité, dès que « l’armée de réserve » évoquée ci-dessus diminue en nombre d’effectifs, le patronat du secteur concerné tire la sonnette d’alarme car il craint de ne plus pouvoir faire « jouer la concurrence » entre travailleurs et qu’au contraire, ceux-ci ne deviennent exigeants. Evidemment, cela n’exclut pas la possibilité d’une pénurie réelle mais ponctuelle dans un secteur.

3. Oui, mais est-on sûr que l’augmentation du nombre de travailleurs qualifiés de manière pointue n’augmente pas le nombre d’emplois ? Pour reprendre nos trois protagonistes, si José et Arthur sont de tellement bons pizzaiolos, Albert ne va-t-il pas être tenté de les engager tous les deux ? Les pizzas de « chez Albert » seraient tellement réputées qu’on viendrait de loin pour en manger. Ca deviendrait alors rentable pour Albert.
Réponse : Peut-être, mais poussons le raisonnement jusqu’au bout. Si j’apprends que les pizzas de « chez Albert » sont tellement délicieuses, je serai en effet tenté d’y aller faire un tour plus souvent. Mais comme mon portefeuille n’est pas élastique, je délaisserai alors mon ancienne pizzeria favorite. Leur pizzaiolo, Jules, risque bien d’y perdre son emploi. Moralité : au total, il n’y aura pas eu de création nette d’emplois. Car la lutte concurrentielle déplace les emplois. Elle n’en crée pas.

4. Oui, mais il faut raisonner dans le cadre de l’économie mondialisée. Si « nos » travailleurs sont mieux formés (du point de vue des patrons), ils seront des producteurs plus efficaces, donc « nos » entreprises seront plus compétitives, donc elles gagneront des marchés, donc de l’emploi sera créé ici.
Ici, la réponse sera double. Premièrement, comme progressistes, nous devons raisonner à l’échelle du monde pour les travailleurs. A quoi bon se réjouir de la création d’emplois ici, si c’est au détriment de travailleurs américains, japonais ou issus du Tiers Monde ? Méritent-ils moins que nous une vie décente ? Pousser cette logique au bout mène tout simplement à la guerre.
Enfin, s’il est vrai que, dans cette hypothèse, de l’emploi peut théoriquement être créé ici, il faut admettre que c’est bien improbable ou alors pour très peu de temps. Car figurez-vous que les patrons des autres blocs économiques raisonnent comme les « nôtres ». Ils savent tout aussi bien qu’eux persuader « leurs » décideurs politiques de mettre en oeuvre les réformes nécessaires à leur compétitivité. Et on est alors entraîné dans une spirale infernale dont les travailleurs d’ici et d’ailleurs sortent perdants.

L’école ne peut-elle donc rien faire pour résoudre le problème de l’emploi ? Comme nous venons de le voir, et malgré les litanies dont on nous abreuve, la réponse est : NON. En tout cas de manière directe. Car indirectement, elle peut peut-être jouer un rôle. Si les travailleurs (notamment les responsables syndicaux) ne se laissent pas berner par les raisonnements caducs des patrons. S’ils savent s’organiser, être solidaires, contre-attaquer avec des analyses sérieuses, convaincre leurs pairs avec des raisonnements pertinents, prendre des contacts internationaux pour organiser globalement la riposte, alors les conditions seront réunies pour s’opposer aux pertes d’emplois et peut-être pour démasquer cette imposture criminelle qu’est le capitalisme. Ils pourront alors commencer à réfléchir et à construire ensemble une autre société. Les connaissances et compétences nécessaires pour cela, les travailleurs ne peuvent les acquérir que via l’école démocratique que nous appelons de nos voeux. Pas celle qui se prostitue devant les patrons.

Lire également, dans ce dossier :
Esprit d’entreprise, es-tu là ?, par Philippe Schmetz
Emploi dual, école inégale, par Nico Hirtt

(1) : Ces quatre citations sont tirées de « 2004-2009 Une dynamique positive pour chacun, Accord de gouvernement PS – cdH pour la Communauté Française »

7 COMMENTS

  1. > Adapter l’école pour créer des emplois ?
    Bonjour Mr le Président Jean-Pierre Kerckhofs,

    C’est très intéressant votre façon de penser, mais en tant que professionnel de la pizza je me permet de vous dire que celui que j’embauche c’est celui qui fait les meilleurs pizzas, qui sourit le plus, qui sont les mieux présentées et dans un temps le plus court possible.

    Et ça c’est très sélectif parce qu’il faut du doigté qui n’est pas donné à tous le monde.

    Moi même ai mis longtemps avant d’avoir la finesse et les qualités sensorielles qui font un bon produit.

    Si je n’avais pas eu à faire à un professionnel qui applique tous les jours les règles qu’il enseigne à ses stagiaires, je ne serais peut être pas là.

    C’est là le problème de l’école, elle dit mais n’en subira pas les conséquences si c’est une erreur.

    Les professionnels qui en vivent eux si.

    Quand vous dites qu’il n’y a pas d’école de Pizzaïolo, vous vous trompez parce que nous sommes la preuve vivante du contraire.

    Que les problèmes de travaille ne seront résolus que par ceux qui travaillent et non ceux qui en parlent.

    Cordialement

    Mr SAUX PICART Raymond

    Directeur de l’école de pizzaïolo Aveyronnaise

    http://pizzamiammiammillau.free.fr/ecolepizzaiolo/index.html

    Pizzeria ouverte tous les jours sauf le Mercredi

    http://pizzamiammiammillau.free.fr/index.html

    • Obliger les profs à avoir des résultats et l’envie d’apprendre
      Mr le président doit être mort ou impoli parcequ’il n’a même pas daigné répondre.
      Quoique « qui ne dit rien consent »

      • > Obliger les profs à avoir des résultats et l’envie d’apprendre
        Cher monsieur SAUX PICART,

        Peut-être, tout simplement, « monsieur le président » ne se contente-t-il pas de parler : il travaille (comme prof et comme militant).
        A relire son texte, force est de constater qu’il n’a pas pour objet de décrire la formation idéale du pizzaiolo (ce que vous faites bien mieux que lui, avec un brio qui nous met l’eau à la bouche). Il s’en prend aux « responsables » politiques et économiques qui prétendent que c’est l’école qui crée l’emploi, ce qui est bel et bien une ineptie (seuls le secteur économique et l’Etat détenant les leviers dans cette matière).

      • > Obliger les profs à avoir des résultats et l’envie d’apprendre
        Désolé de vous apprendre que je ne suis pas encore mort.
        Pour ce qui est de l’impolitesse, disons que suite à un problème technique désormais résolu je n’ai pas été averti en temps utile de votre important message. Et je vous avoue que je ne passe pas mon temps à repasser en revue mes articles car mon égocentrisme ne va pas jusque là.
        Sur le fond, il va de soi que la question de la formation d’un pizzaïolo avait été choisie pour alléger un peu l’article. Le fond de l’affaire consisitait en effet à démontrer que l’école ne crée pas d’emploi et ne peut pas en créer. La question des pizzas étant plutôt une analogie avec les emplois « technologiques ».

        Quant à votre école, j’avoue honteusement que je n’en connaissais pas l’existence. C’est pourtant impardonnable de ne pas savoir depuis Bruxelles qu’il existe une école de pizzaïolo dans l’Aveyron …

        Mais si vous relisez l’article, lorsque j’écrivais « une telle formation n »existe pas », je me plaçais dans le cadre d’une des trois hypothèses envisagées (celle où les formations pointues se font justement sur le terrain)

    • > Adapter l’école pour créer des emplois ?
      bonsoir
      j’aurai aimé lire votre analyse
      hélas, je n’ai pu y accéder

Comments are closed.