L’Ecole ne fait plus le poids

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Il convient probablement de se faire une raison : face à l’Entreprise et ses valeurs marchandes, l’Ecole a peut-être déjà perdu la partie. Il est bien question d’une bataille tant les valeurs défendues par ces deux univers sont originellement aux antipodes les unes des autres. Nous pouvons identifier les divers terrains sur lesquels se jouent la lutte d’influence inégale orchestrée par les tenants de l’entreprise-reine contre l’idéal de l’école démocratique. Ce sombre dessein n’est évidemment réalisable que grâce à la complicité docile, – quand elle n’est pas devancière – des hommes politiques au pouvoir.

L’Ecole est probablement le dernier bastion de résistance aux forces du Marché. Pour valoriser – au sens de création de valeur pécuniaire – la sphère scolaire, il faut vaincre, par une offensive sur plusieurs fronts, cette résistance puissamment ancrée dans des pratiques et des mentalités aux racines socio-historiques fortes. Faisons donc, sans prétendre à l’exhaustivité, le tour de ces fronts d’une armée en campagne vers le triomphe de ses valeurs et la fin de ce qui est en l’Homme le plus précieux, la faculté de penser par soi-même.

A vos marques

Le premier front est représenté par l’entrée de la publicité, sous toutes ses formes, dans le sanctuaire de l’école. En la matière, le meilleur atout des firmes désireuses de vanter les mérites incomparables de leurs produits auprès d’un public captif et malléable est le manque de moyens matériels dont dispose l’Ecole pour faire face à ses engagements pédagogiques. En France, depuis le passage de M. Jack Lang au ministère de l’Education Nationale, l’interdiction de la publicité à l’école, proclamée en 1936, a été remplacée officiellement par la notion extrêmement floue de neutralité commerciale permettant d’adapter l’Ecole aux désirs des boutiquiers de voir un espace trop longtemps resté vierge s’ouvrir à leurs logos et messages racoleurs.
L’intrusion fascinante des marques réputées dans un milieu qui aurait du leur rester hostile pour continuer de mener à bien sa mission de lente construction des personnalités, procure aux enfants et adolescents de pseudo-identités de substitution faites d’allers-retours incessants entre frustration tenace et satisfaction fugitive, tout le contraire de la fixation de repères durables nécessaires à la vie en société.

L’esprit de l’entreprise contre l’entreprise de l’esprit

Dans un monde déterminé, avant toute autre considération, par l’économie au sein de laquelle la stratégie des grandes firmes imprime sa loi d’airain, l’Ecole indépendante à l’égard des contingences mercantiles incarne un obstacle idéologique majeur aux yeux des commerçants invétérés. L’Ecole, quand elle prône des valeurs de solidarité, ne joue pas le jeu d’une société ayant délibérément négocié – on excusera ce trait d’humour facile – le tournant de l’individualisme forcené. L’heure est au parcours professionnel individualisé, à la fléxibilité de l’emploi, des horaires, des rémunérations. L’Ecole traditionnelle prépare trop mal la jeunesse aux délices du « bougisme » contemporain que « les nouveaux maîtres de l’Ecole » ont érigé en vertu cardinale.
L’Ecole ne joue pas le jeu ? On va donc y introduire des jeux grâce auxquels les futurs travailleurs-consommateurs vont s’initier, distraitement mais sûrement, aux logiques implacables de l’entreprise et de son marché. Ainsi, en France, le Crédit Industriel et Commercial, propose, depuis six ans, aux collégiens et lycéens de jouer aux « Masters de l’économie », une simulation boursière dans laquelle chaque participant se voit confier un portefeuille fictif d’actions à faire fructifier durant plusieurs semaines. A l’issue de cette période de spéculation on déclare vainqueur celui des élèves qui aura évidemment le plus gros portefeuille. Un prix est à la clef, mais là n’est pas l’essentiel. Le plus important tient dans ce double « investissement » que constitue le fait d’avoir appris à boursicoter (on le refera plus tard en vrai) avec le CIC (qui espère avoir gagné un client d’avenir). Il paraît que le jeu respecte la neutralité commerciale !

Etat défaillant, patrons paternalistes

Il arrive que les patrons, une fois fortune faite, se découvrent une vocation philanthropique. Ainsi, le groupe PPR (Pinault-Printemps-La Redoute) vient-il de passer un contrat avec le nouveau ministre français de l’Education Nationale, contrat par lequel l’association SolidarCité créée à cet effet octroiera 60 « bourses d’excellence » de 2 300 euros par an à de jeunes collègiens particulièrement méritants, issus de milieux très modestes et placés en internat afin d‘être éloignés d’un environnement peu propice à l’étude. Ces élèves seront individuellement suivis par un « tuteur bénévole », cadre du groupe PPR. Cet investissement misant sur la reconnaissance éternelle que les heureux bénéficiaires voueront légitimement au patronat éclairé, ne devrait pas trop entamé l’opulent capital constitué par M. François Pinault dans de judicieuses affaires à l’époque où le Crédit Lyonnais culminait au firmament de la finance internationale. Mais ceci est une vieille histoire. Désormais, le temps est à la compensation à bon compte. Gageons que nombre de patrons honteux de leur fortune facile vont vite être désireux de suivre l’exemple. Il existe tant de blasons à redorer à l’ère de la globalisation financière. L’Etat va pouvoir rêver d’un transfert total de sa mission : dans des établissements scolaires gérés par les collectivités publiques locales aux deniers plus que comptés, les patrons veillant à ce que soient dispensées à la jeunesse méritante les compétences requises à tout salarié loyal. La refondation sociale, façon Medef, est bien lancée.

Pas de refondation sociale sans refondation éditoriale

Il fallait s’attendre à ce qu’un jour l’offensive idéologique contre la manière dont l’Ecole rend compte de la vie économique et sociale s’intéresse au contenu des manuels scolaires. Une campagne de dénigrement à l’encontre des manuels utilisés par les professeurs de lycée enseignant les Sciences Economiques et Sociales fut conjointement organisée, dans le courant de l’année 2003, par MM Seillières et Mer respectivement patron des patrons et ministre de l’Economie. Cette charge taxait, ni plus ni moins, les ouvrages incriminés de marxistes. Des exemples, choisis hors de leur contexte pédagogique, furent montés en épingle. Ainsi, on vilipanda une bande dessinée présentée dans l’un de ces manuels honnis et destinée à faire réflèchir les élèves à l’importante question des choix budgétaires. Elle osait présenter – comble de la malveillance – le coût d’un navire militaire en équivalent « nombre de lycée » et celui d’un missile en équivalent « nombre d’heures de travail d’un instituteur ». Ceci est-il tolérable à l’heure où une partie de l’édition scolaire est aux mains des marchands de canons ? La démocratie mérite-t-elle que ce genre de questions soit entrevu par les citoyens en devenir que sont les lycéens ? Il semble que non.
Aujourd’hui, en France, 80% de l’édition scolaire sont détenus par les groupes industrialo-financiers Lagardère-Hachette et Seillières-Wendel. Qui peut naïvement croire que l’armurier et le maître de forge respecteront une neutralité éditoriale absolue ?

Comment l’Ecole pourrait-elle encore tenir son rang face au feu nourri de ses ennemis ? L’OCDE lui a par avance donné le coup de grâce. Son rapport 1998 sur les politiques éducatives conclut : « la mondialisation – économique, politique et culturelle – rend obsolète l’institution implantée localement et ancrée dans une culture déterminée que l’on appelle l’Ecole et en même temps qu’elle, l’enseignant. » Fermez le ban !

Yann Fiévet