Nous vivons en démocratie », ils disaient …

Facebooktwittergoogle_plusmail

« Droit de vote, suffrage universel, régime parlementaire, constitution, partis démocratiques, séparation des pouvoirs, liberté d’expression, droits et devoirs du citoyen », « une presse garante de la démocratie », « les Etats-Unis, la plus grande démocratie au monde », « liberté, égalité, fraternité » … A en croire le discours des politiciens, des intellectuels et des journalistes « de révérence » … et des hommes d’affaires, nous sommes les heureux citoyens du meilleur des mondes possible. Certes, reconnaissent-ils volontiers, ce monde n’est pas parfait, il lui arrive de « dysfonctionner », mais quand même, c’est ce qu’on a fait de mieux comme système. Qu’ils disent.
Et pourtant ….

La mise à mort du droit d’asile

Le coussin qui a étouffé Sémira Adamu était démocratique : il était prévu dans la procédure légale de refoulement des candidats réfugiés déboutés récalcitrants. Procédure appliquée avec zèle par l’administration et les forces de l’ordre. Procédure couverte par le ministre et les partis démocratiques au pouvoir.

Les murs de la honte
Plus de 4000 personnes sont mortes en dix ans – par noyade principalement, mais aussi par asphyxie, par hypothermie ou par suicide – en tentant de pénétrer dans l’espace Schengen, la « forteresse Europe », constituée exclusivement de régimes démocratiques (1). Les « murs de la honte », qu’ils entourent l’Europe et ses centres fermés pour étrangers ou qu’ils séparent l’état d’Israël de son voisin palestinien, résultent de décisions prises au sein d’exécutifs démocratiques.

Les services publics sacrifiés
Les (dizaines de) milliers d’emplois sacrifiés dans les écoles, les chemins de fer, les hôpitaux, les bureaux de poste et autres services publics, l’ont été par des coalitions gouvernementales élues démocratiquement. Alors que les besoins sociaux ne cessent de se faire plus criants (pensons, par exemple, à l’analphabétisme).

La chasse aux chômeurs

Les chômeurs, montrés du doigt comme « profiteurs » et sommés de se justifier sans relâche, le sont par un gouvernement démocratique, par ailleurs incapable de créer de l’emploi (en Belgique, on avance le chiffre d’un poste disponible pour 30 demandeurs d’emploi !)

Le nirvana de la démocratie de marché

Le nombre de démocraties parlementaires a quasiment triplé ces trente dernières années, passant d’une quarantaine à cent vingt (2). Dans le même temps, les inégalités n’ont fait que se creuser : le rapport entre le PNB des pays les plus riches et celui des pays les plus pauvres est passé de 44 à 1, en 1973, à 86 à 1, en 2000 (3).

Ce sont des élus qui, depuis plus de vingt ans, sapent systématiquement les acquis sociaux de l’après-guerre. Réduction de l’assiette fiscale de l’Etat, coups de sabre dans les dépenses sociales et culturelles, contrôle draconien des revenus du travail, cadeaux tous azimuts aux revenus du capital, avec toutes les conséquences que cette politique a sur la majorité des habitants de la planète.

Car non contents d’appliquer ce régime à leurs propres citoyens, les puissants l’ont imposé – au besoin via des régimes fantoches – aux peuples du tiers-monde (dette, ajustements structurels, etc.) Pensons au naufrage de l’Afrique, ou encore à celui de l’Argentine, pourtant présentée, il y a peu de temps encore, comme un élève modèle du Fonds Monétaire International.

Dans les pays de l’ancien « bloc soviétique », la transition vers la démocratie et l’économie de marché, annoncées comme autant de nirvanas insurpassables, se solde par la misère : 2% de la population était pauvre en 1988, 21 % en 1998 (4). L’espérance de vie y est, pour la première fois depuis des décennies, en recul. Il serait intéressant aussi de s’interroger sur les causes des conflits sanglants qui ont déchiré bon nombre de pays accédant à la liberté et à la démocratie après les décennies de ce qu’on a coutume d’appeler la « guerre froide ». Ou sur le développement, dans ces mêmes pays, de la mafia.

« Radio Paris ment, radio Paris se tait»

D’énormes média-mensonges – reconnus depuis lors – ont barré les Unes de la presse libre des pays démocratiques. Les charniers de Timisoara, le massacre de la maternité de Koweit City, les armes de destruction massive en Irak, etc. La tache sur la robe de Monica Lewinski a fait couler bien plus d’encre que la vague de bombardements lancée au même moment par Clinton sur l’Irak. Et ce n’est pas près de s’arrêter, car le quatrième pouvoir s’obstine à refuser toute remise en cause radicale.

Les bombes

Les bombes qui se sont abattues sur l’Irak, comme l’embargo meurtrier des dix années précédentes – on cite des chiffres allant de 500 000 à un million de morts, et plusieurs observateurs internationaux ont démissionné de leur poste à Bagdad, choqués par les conséquences de la politique occidentale -, ces bombes, donc,venaient d’une coalition composée essentiellement de pays démocratiques, mus par le désir de renverser un tyran et d’établir dans ces contrées une démocratie.

La planète mise à sac

Les principales menaces écologiques qui pèsent sur la planète, – et qui, déjà maintenant, tuent -, effet de serre, accidents industriels, agriculture intensive, gaspillage des ressources naturelles ou pollution des eaux, sont le fait, en grande partie, du mode de vie et de production des pays les plus industrialisés, les grandes démocraties – phares de l’humanité. Un chiffre, un seul : le cinquième le plus riche de la population mondiale est responsable de 53 % des émissions de dioxyde de carbone (responsable du réchauffement de la planète), le cinquième le plus pauvre, qui n’en produit que 3 %, vit dans les communautés les plus vulnérables aux inondations côtières (conséquence de ce réchauffement). (6)

Le rêve américain

Arrêtons-nous, si vous le voulez bien, sur la plus grande de ces démocraties-phares, l’Empire autoproclamé du Bien : toutes les administrations qui se sont succédées aux Etats-Unis depuis une vingtaine d’années, démocratiquement élues, ont réussi avec une belle constance à creuser les inégalités. Moins d’aides sociales et blocage des petits salaires d’un côté, cadeaux fiscaux de l’autre. Résultat : si, en 1980, le patron d’une des 365 plus grosses entreprises américaines touchait en moyenne 42 fois le salaire de son ouvrier, en 2000, c’était 691 fois ! (4)
Suffrage universel ? Elections démocratiques ? Souvenons-nous de l’affligeant spectacle de l’élection présidentielle américaine de 2000. Le comptage et le recomptage des votes en Floride, la bataille juridique entre G.W. Bush et Al Gore. Un spectacle présenté dans les médias dominants comme une « leçon d’instruction civique ». Sur le moment, on a bien ri. Mais sait-on assez le caractère foncièrement inégalitaire des élections à la sauce américaine ? Des règles de scrutin différentes selon les états et les comtés, l’interdiction de voter pour des millions d’Américains, la présélection des candidats par l’argent, la publicité politique abrutissante et vide de contenu, les médias réservés aux seuls candidats d’un « parti unique bicéphale » – tant démocrates de centre droit et républicains peuvent s’entendre sur presque tout -, le suffrage indirect conçu pour bétonner le pouvoir des petits états ruraux à majorité blanche et conservatrice (il faut 3,44 Californiens pour peser autant qu’un habitant du Wyoming !) et, surtout, l’intimidation des dissidents au nom du sacro-saint « vote utile » (5)…
Rappelons aussi combien fut sévère la chasse aux sorcières des années du Maccarthysme et combien les syndicats américains sont muselés. Ou encore le mépris avec lequel l’administration actuelle a lancé sa guerre contre l’Irak sans l’accord de l’ONU et en menant une propagande fondée sur des média-mensonges étatiques.

On va en rester là de ce réquisitoire. Sans trop de peine, nous pourrions encore remplir des pages et des pages sur les mirages de la « démocratie ». Ce ne sont pas les raisons de se révolter qui manquent.

Une mise au point

Vous pourriez croire qu’à notre tour nous entonnons le refrain du « tous pourris » à propos de la classe politique et des médias. Et que nous faisons chorus avec les ultra-conservateurs, les nationalistes et l’extrême droite pour critiquer la mondialisation. Notre propos n’a rien de démagogique ou de populiste. Non, ce que nous prônons, c’est une critique sociale et matérialiste. Ce que nous reprochons aux politiques et aux médias dominants, c’est leur soumission plus ou moins consciente et active aux dogmes de l’économie de marché, des dogmes en totale contradiction avec l’idée que nous nous faisons de la démocratie. Comment, en effet, concilier le capitalisme (qui, comme son nom l’indique, consiste en la recherche et l’accumulation du profit) et la solidarité ? Soyons clairs : nous sommes POUR la démocratie. Mais pas celle qu’on nous vend aujourd’hui, démocratie formelle, écran de fumée qui masque la loi de la jungle. La démocratie pour laquelle nous militons se construit sur l’égalité, la coopération, la redistribution des richesses, la participation des citoyens aux décisions qui les concernent, l’éducation pour tous, l’information critique, la tolérance, la liberté (pas celle des capitaux, ni celle qui autorise à écraser autrui pour faire fortune) et la gestion rationnelle et responsable des ressources naturelles de la planète.

(1) Le Monde diplomatique, mars 2004
(2) L’atlas du Monde diplomatique, janvier 2003.
(3)Manière de voir, décembre 2003-janvier 2004.
(4) L’atlas du Monde diplomatique
(5) S. Halimi et L. Wacquant, La présidence affaiblie, Le Monde diplomatique, décembre 2000
(6) PNUD, Rapport mondial sur le développement humain, Paris, 1998, cité par D. Vidal dans le Monde diplomatique

2 COMMENTS

  1. > Nous vivons en démocratie », ils disaient …
    Monsieur Schemtz, j’ai participé au débat sur la citoyenneté, organisée par l’APED, ce samedi 19/11/05… et je tiens à féliciter toute l’équipe.

    Je me suis permis , de reprendre votre texte sur un skyblog, qui me sert d ‘outil de travail , avec mes élèves, sur le thème de la citoyenneté http://argcitoyen.skyblog.com/ . J’espère que cela ne vous gène pas. Si effectivement , c’est le cas, je peux tout de suite le retirer du skyblog. Ce site permet aux élèves, aux collègues, de réagir, d’exprimer leurs opinions . J’essaie de placer les sources, les adresses des sites visités. Je ne peux que filtrer les commentaires liés aux articles, nullement les modifier.

    C’est une initiative personnelle, j’essaie de trouver des articles, des sites, des textes qui permettent le débat, la réflexion.

    Bien à vous.

    Zaragoza Juan José

  2. > Nous vivons en démocratie », ils disaient …
    Bonjour,
    Je commencerais d’abord par vous félicité d’avoir publier cette article intéressant à plus d’un titre. Premièrement et à travers vous, je suis rassuré, que nous populations du SUD sommes entrain d’apprendre à travers les population du NORD ce qu’est la démocratie et quels sont les mécanismes qu’ills faudraient mettre en oeuvre pour l’application éffective des régles de la démocratie.Deuxièmement et à travers votre article, on se rassure que les régimes du NORD ne sont pas des modéles à prendre comme éxemple quant à l’instauration du régime démocratique dans les pays du SUD. Enfin troisièmement et à travers votre article, on comprend mieu pourquoi les peuples du SUD, surtout les Arabes, ne veulent pas prendre comme modèle le régime Américain. Mais à contrario les régimes Arabes ne voient aucun inconvénéant à épouser et à appliquer le modéle Américain.Je termine mon intervention par la question suivante: Pourquoi les régimes occidentaux s’obstinent à imposer aux peuples du SUD ce qu’on appele aujourd’hui LA BONNE GOUVERNANCE, alors que vous peuples du NORD vous ne saissez de porter des critiques aussi virulantes les unes que les autres?.

Comments are closed.