De « Jean-Paul » à « Jean-Pascal »

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Depuis des années, certains collègues et moi-même nous interrogeons au sujet du degré de conditionnement de la télévision sur l’esprit de nos élèves. Le développement, ces derniers temps, d’un cortège de joutes télévisées a fréquemment suscité nos lectures, alimenté nos échanges critiques. Un lundi après-midi comme les autres, une classe de 7ème professionnelle et un professeur qui tente d’expliquer l’existentialisme athée de Sartre. Soudain, une intervention : « Arrête un peu, espèce de Jean-Pascal ! » Une brève enquête et mes lacunes « culturelles » sont comblées. « Mais enfin monsieur, il s’agit de la vedette de l’émission « Star Académy ». Quelques jours plus tard, une lourde plaisanterie autour du « Maillon Faible » de la classe ouvrait définitivement la voie à ces quelques réflexions.

C’est mon choix

Une confrontation succincte et un phénomène à la façade anodine s’avéraient en fait très révélateurs.
En effet, les propos de la plupart de mes élèves louaient les vertus du libre choix individuel comme condition et reflet d’une société pleinement démocratique. Ce « relativisme subjectif  » très contemporain justifiait la discussion tout en clôturant le champ d’un réel débat. « Monsieur, nous sommes des personnes responsables ». Dès lors, laisser faire et laisser passer les événements télévisuels au gré des souhaits de tout un chacun devenait la devise quasi unanime de mon public scolaire. « Vous, monsieur, si cela vous dérange à ce point, eh bien ! Changez de programme, choisissez une autre activité ! » Il suffit de zapper et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes « démocratiques ». Donc, « Star Académy », le « Maillon Faible », « Qui sera millionnaire ? » … »C’est mon choix » !

Un discours spontané ?

Ce qui pose une première question, c’est qu’on retrouve cette même rhétorique dans les propos des producteurs, diffuseurs et présentateurs de tous ces jeux télévisés aussi différents dans la conception qu’uniformes sur le fond. Plus surprenant encore (de prime abord), l’important soutien apporté par la presse spécialisée à ce genre d’émissions. Les observations sont tout au plus formelles et, en réalité, s’assimilent essentiellement à des opérations de « marketing journalistique ». Des intérêts ostensiblement convergents fédèrent, presque naturellement, tout ce microcosme, néanmoins très puissant et influent, du monde économico-télévisuel. En effet, on sait combien les sociétés de presse, de production de jeux télévisés, d’émissions musicales sont liées entre elles par divers contrats de partenariat, de sponsoring….Nous y reviendrons plus loin.

Un édito comme tant d’autres

Parmi les différentes analyses du phénomène « Star Académy » parues dans la presse dite « populaire », celle du Télépro (1) m’a semblé particulièrement emblématique de la tendance dominante. Un ton ironique, un espace d’expression fort réduit, un contenu populiste, des affirmations démagogiques qui sonnent comme des injures à la plus élémentaire des démarches intellectuelles et…le décor est ainsi tristement planté. Le plus inquiétant, c’est la dimension représentative de cet éditorial dont voici de généreux extraits : « Quand on est sérieux, chers lecteurs, on ne regarde pas ce genre de divertissement pour ce qu’il est. Non, on analyse le phénomène. On parle de vie par procuration, de déviances psychologiques, de voyeurisme. Les « intellos » ne se laissent pas hypnotiser par les sirènes de la télé-réalité. Or, les participants de ces émissions, sans doute contestables à certains points de vue, sont tous majeurs et vaccinés… Ne vous laissez pas impressionner par les accros à ARTE » . Finalement elle conclut: « En moyenne 0.4 % de téléspectateurs sont branchés sur la chaîne culturelle. Ils ont été près de 20 % à consommer la Star Académy sur TF1. »
De ces quelques lignes transpirent, à mes yeux, cinq idées fondamentales qui caractérisent, pour une bonne part, le discours ambiant d’une prétendue culture de masse. Soulignons, en guise d’avant-propos, que l’éditorialiste ne précise nullement ses doutes quant aux aspects contestables de ce type de production dont « Star Académy » n’est qu’un exemple.
1/ On souligne abondamment l’absence d’une quelconque dimension idéologique dans ces produits télévisés, présentés comme les fruits du réalisme et des désirs populaires.
2/ Nous pouvons également constater l’offensive radicale à l’égard non seulement de la démarche critique et rationnelle mais aussi envers ceux qui la cultivent et la manifestent. Dans ce type de presse, la croisade contre les « intellos » devient une sorte de classique. On se hâte de stigmatiser l’élitisme, l’archaïsme, la duplicité ainsi que l’anachronisme de ces quelques observateurs en mal de reconnaissance qui décidément ne comprendront jamais rien aux attentes « populaires ».
3/ On retrouve ici les apparences d’un exposé ouvert qui se drape dans l’illusion démocratique du paysage visuel. En effet, on esquive le véritable débat avec les intellectuels en les laissant libres d’exprimer leurs opinions sur des chaînes culturelles et thématiques au taux d’écoute confidentiel.
4/ La liberté, le sens des responsabilités des participants sont mis en évidence comme pour balayer d’un revers de la main toute forme d’évaluation rationnelle. En outre, aucune interrogation critique n’est formulée sur la réalité et la portée de concepts aussi philosophiquement controversés que la liberté et la responsabilité. Dans la foulée de ses maintes légèretés intellectuelles, la rédactrice en chef du Télépro affirme que la majorité légale conduit « ipso facto » à la maturité nécessaire pour une appréciation, un discernement fiable et responsable. Il me semble qu’une telle « argumentation » pâlirait déjà très intensément devant les expériences quotidiennes de beaucoup de parents, de professeurs du secondaire et du supérieur.
5/ Examinons maintenant le dernier point des considérations de l’observatrice du Télépro. C’est autour des critères d’évaluation d’une émission télévisée, révélés par Pierre Bourdieu(2), que s’articulera la fin de cette dénotation critique. Le sociologue français rapporte dans son ouvrage que la légitimité d’une production ou d’une reproduction télé dépend « in fine » du plébiscite de l’audimat. L’infaillibilité évaluative de l’opinion publique s’érige en dogme. La dimension collective et populaire de ce genre de verdict renforce, spontanément, le mirage démocratique de tous ces succès télévisuels. Elle atténue aussi sensiblement les éventuels griefs qu’on pourrait adresser aux divers concepteurs, artisans et acteurs de ces jeux télévisés. Fondamentalement, cela dédouane les responsables d’une remise en question quant aux implications économiques, sociologiques et culturello-idéologiques des divertissements de la télévision contemporaine. C’est donc l’audimat gagnant qui devient la justification ultime et la consécration du label de qualité de nos écrans des loisirs.

Du mythe de la liberté

Dans le champ télévisuel, nous trouvons parfois des espaces de discussion qui se veulent de relatives autocritiques. Par exemple, « Qu’en dites-vous ? » RTBF, « Arrêt sur images » FR5, « L’Hebdo du Médiateur » FR2. Ou encore lors d’émissions comme « l’Ecran Témoin » ou « Ca se discute. » La plupart du temps, on ne fait au mieux qu’effleurer les causes et les effets fondamentaux. De la sorte, on conforte la bonne conscience professionnelle du microcosme de l’image sans qu’il risque le moindre péril en sa demeure. Pierre Bourdieu démontre comment une critique sociologique sérieuse peut nous éclairer sur le mythe de la démocratie représentative des débats télévisés « réputés parmi les plus sérieux ». Que dire alors des autres ? Très rarement, on retrouve les conditions de temps de parole, de choix des invités et d’animation susceptibles de démocratiser la forme et le fond des échanges d’idées et de projets. Ou alors, l’exception qui confirme la règle survient sur des chaînes culturelles à l’occasion d’événements particuliers et, le plus souvent, à des heures confidentielles. Par exemple, l’entretien entre Günter Grass et Bourdieu diffusé sur ARTE lors du décès de l’intellectuel français.
Ajoutons enfin la controverse juridique qui caractérise certains contrats de la télé-réalité. En effet, l’analyse par un juriste (souhaitant rester anonyme) (3) des contrats du « Loft1 » soulignent deux problèmes fondamentaux. Tout d’abord, les candidats renoncent à tout libre arbitre, à leur liberté d’aller et venir, à leur liberté d’expression ainsi qu’à leurs droits à l’image et au respect de la vie privée. Ensuite, les contrats rédigés par la société de production d’Arthur (ASP) désignent l’agent artistique qui gérera et négociera la carrière artistique publicitaire, médiatique et de mannequinat des « lofteurs ». Comme on peut le constater, il s’agit là d’une véritable charte pour le respect des responsabilités et libertés individuelles…

Des contradictions du téléspectateur – citoyen

Comme nous l’assènent les auteurs et critiques du paysage audio-visuel ludique, le téléspectateur « moyen » devient le symbole de la perspicacité, de la critique et de la maturité intellectuelle responsable. Comment, dès lors, pourrait-on encore contester, discuter, ou même nuancer son jugement éclairé ? Ne serait-ce pas là offenser la clairvoyance de la sagesse populaire ? Selon les prétendues analyses des revues télé, il faudrait se prononcer entre les choix du peuple et l’élitisme, l’hermétisme, le sectarisme parfois, des « marginaux » de l’esprit. Mais sans transition, dès la naissance du moindre discours alternatif, la démarche dialectique conserve toute sa pertinence. En effet, le bon sens très affiné de ce même « téléspectateur citoyen » perd brusquement de sa superbe. On le dépeint subitement comme prosaïque, paresseux, orphelin d’une quelconque curiosité intellectuelle. Il n’a ni l’envie, ni les capacités pour suivre des œuvres artistiques, des émissions, des débats qualitatifs et véritablement contradictoires. C’est donc au nom du téléspectateur moyen et pour respecter la « culture de masse » que le petit monde de la télé préconisera des jeux « adaptés » à la faible amplitude des esprits populaires. Renoncer à l’élaboration d’une ambition éducative, pédagogique et critique devient la source et l’aboutissement de la défense hypocrite et perverse des classes sociales populaires. C’est dans celles-ci que baignent, par exemple, la plupart des élèves de l’enseignement professionnel (4).

Les « proprios » des médias

Dans la présentation de sa thèse de doctorat sur les relations entre médias, finance et industrie en Belgique, des années 60 à nos jours, Geoffrey Geuens (5) révèle la composition des conseils d’administration des groupes de presse. Quelques exemples : à TVI (RTL-TVI, Club RTL, BEL RTL), on trouve Jean-Pierre de Launoit (AXA, GBL, GB-Inno-BM) et Didier Bellens (GBL, AXA). Pour le groupe Roularta (Knack-Télépro, Le Vif/L’Express, VTM, Kanaal 2), ce sont Rick de Nolf (Siemens, Telindus) et, jusqu’ il y a peu, Hugo Vandamme (Barco, Société Générale, Dexia) (6) qu’on retrouve dans le conseil d’administration. Geoffrey Geuens souligne également la connivence structurelle entre les médias écrits et audio-visuels. A titre illustratif, notons en Flandre que Roularta est co-propriéaire de la VMM (VTM-Kanaal 2) et qu’au sud du pays Audiopresse (IPM- La compagnie nouvelle de communications – Médiabel – Rossel) est actionnaire à hauteur de 34% de la société TVI. IPM = « La Dernière Heure », « La Libre Belgique ». Rossel = « Le Soir », « La Meuse ».
A l’étranger (7), l’assistant à l’ULG révèle le pouvoir du magnat de la presse Rupert Murdoch qui mit tout son poids dans l’élection de Madame Thatcher, puis de Tony Blair.
En France, TF1-LCI-Eurosport : la famille Bouygues (travaux publics) en détient la très large majorité des parts. François Pinault, patron du PPR, groupe de distribution, par exemple la Fnac, des industries de produits de luxe, Pinault, 3ème fortune privée de France, y est aussi associé. Le Crédit Agricole, le Crédit Lyonnais et la BNP Paribas constituent les autres actionnaires minoritaires de ces trois chaînes.
Canal + : Vivendi Universal, président Jean-Marie Messier, administrateur de la B.N.P. Paribas-Daimler-Chrysler…
Ajoutons encore l’exemple le plus spectaculaire et diablement efficace, celui de Silvio Berlusconi en Italie. Il détient le monopole des médias privés tout en participant, en tant que président du conseil du gouvernement (= premier ministre), à l’orientation structurelle des trois chaînes publiques. De leurs côtés, De Benedetti (patron d’un trust financier «Barclay Bank (auch Barclay Trust)» et Agnelli (patron de Fiat) se partagent l’essentiel de la presse écrite.
Ces quelques exemples suffisent à justifier l’indispensable éclairage matérialiste du phénomène.

Des divertissements sans idéologie ?

Sur le plan de l’histoire philosophique, l’idéologie est le système philosophique qui, entre la fin du 18ème siècle et le début du 19ème, avait pour objet l’étude des idées, de leurs lois, de leur origine (8).
Dans son introduction à « la philosophie de Marx », Gérard Roulet, pour sa part, résume ainsi la conception marxiste de l’idéologie : « Les idéologies sont donc l’expression des consciences de classe d’une époque » (9). Nous dirons donc que l’idéologie correspond au discours (idées et valeurs) dominant dans une société donnée. Son objet est l’interprétation, la justification (parfois consolatrice) d’une réalité sociale déterminée. C’est en partant de cette dernière définition qu’il me semble utile de soumettre un exemple de jeu télévisé à la critique idéologique. L’objectif est d’apporter une réponse concrète sur la présence et les caractéristiques d’une éventuelle idéologie qui soufflerait sur cette jeune télévision des jeux.

Et si on regardait un peu « Le maillon faible »(10)

1. Quelques observations générales
Le titre d’abord : le maillon faible ! Et que fait-on du « maillon faible » ? On l’élimine pardi !
L’animatrice : vêtue de noir avec des lunettes de la même couleur, son aspect physique est celui d’une « matrone » sévère, froide. Ce qui transpire de son attitude, de son timbre de voix, de sa présentation de l’émission et des candidats, c’est un univers « impitoyable ».
Une musique de fond dramatise encore la situation.
Les participants : équilibre hommes-femmes, toutes les tranches d’âge sont également représentées. Remarque : nous serions curieux de connaître sur quels critères certains candidats sont écartés lors des présélections (aspect physique, socio-économique, culturel, idéologique…) !
Un jeu de faible niveau : des questions fort élémentaires, permettant à tout un chacun de suivre, de se passionner et donc se prendre au jeu (phénomène d’identification).
Un rituel : le « mea culpa » des maillons faibles.

2. Quelques « bons mots » de Laurence Boccolini, l’animatrice du jeu

Dimension économique :
« Peu d’argent en banque, c’est pas brillant. Vous commencez très mal. » « Vous auriez pu être plus riches. » « Une équipe de gagne-petits ! » « Les 2000 euros, vous les avez ratés et de très loin ! » « Une équipe normalement constituée aurait allégrement atteint les 2000 euros. »

Dimension politique :
« A vous de décider, à vous de voter, à vous d’éliminer le maillon faible. »

Dimension psychologique :
« Qui est responsable de cette spectaculaire chute de gains ? » « Qui doit partir ? » « Votre présence ici n’est ni souhaitée, ni souhaitable. » « Qui va passer sur ce plateau comme un courant d’air ? » « Abiba, hôtesse au sol. Ah, ben oui ! Ils auraient du mal à prendre de la hauteur avec vous. Vous êtes le maillon faible. Au revoir ! »

Dimension idéologique :
« Qui n’a pas compris les règles joue à contre-sens et doit immédiatement disparaître de la partie pour le bien de l’équipe. » « Perte de temps = perte d’argent. » « Il faut avoir un œil sur le chronomètre, un œil sur les bonnes réponses et un œil sur la banque. Ca vous demande tous peut-être un peu trop de travail apparemment ! » « A vous d’éliminer le maillon faible ! »

Quelques réactions des « maillons faibles » :
« Un sentiment de frustration. » « On m’a reproché de ne pas assez banquer. » « J’ai voté contre Thierry parce qu’au tour précédent, il avait voté contre moi. » « J’ai un peu la rage, pour pas dire les boules, parce que bon… ! Une erreur et c’est l’élimination, le couperet, ça fait mal ! »
Dans ces réactions, nous retrouvons également les quatre dimensions de la lecture matérialiste de l’événement. On peut aisément trouver les différentes interactions entre ces quatre dimensions et mettre ainsi en évidence le fil conducteur de l’émission. Quelle société, quelle conception de l’homme nous propose-t-on ?

3. Des contradictions méritocratiques
Dans les dernières manches, le maillon fort est éliminé pour des raisons tactiques. « Vraiment pas mérité ! Mais j’suis bien content quand même ! » déclare un vainqueur verni. En clair, même du point de vue de sa logique capitaliste, de son discours méritocratique, ce jeu est injuste !

Autre cas révélateur

En février 2001, sur la très populiste chaîne privée « SHOW TV » débutait la « Maison BBG », une version turque du « Loft story » français. Le jeu s’achevait triomphalement le 19 mai 2001. Comme dans les différentes adaptations de ce jeu, on retrouve l’éloge de la société de consommation sur fond de sacralisation de l’argent et de bonheur individuel. Or, depuis la période 1980-1990, la Turquie est sous l’emprise du libéralisme économique soutenu par une « américanisation » culturelle. L’offensive de la télé-réalité en Turquie s’explique, comme dans les autres pays, par le contexte économico-politique. En fait, le contenu idéologique de ces productions nourrit et justifie la réalité socio-économique. Nicolas Monceau (11) souligne enfin la concomitance du lancement de l’émission et le déclenchement de la crise économique et financière en Turquie. Comme par hasard, au fil des mois, plus les réalités économiques et sociales devenaient pénibles et plus l’indifférence, l’individualisme, le nombrilisme se manifestaient chez les candidats. Les pouvoirs dominants pouvaient-ils rêver d’un meilleur allié idéologique ? Décidément, le hasard fait vraiment bien les choses…

Quels jeux pour quelle(s) société(s) ?

Faut-il s’abstenir d’une quelconque analyse afin de ne pas devenir le complice de ces débats sans enjeu, sans intérêt qui foisonnent sur nos écrans ? Ne devrait-on pas fuir ces « faux débats » sur la télé des « fausses réalités » ? Il me semble, au contraire, urgent de réfléchir sur les enjeux de ces jeux télévisés tout en dénonçant farouchement les parodies de débats représentés par les divers « Pour ou contre Star Académy ? » « Pour ou contre « Loft Story » ? » A ce propos, je reprendrai la métaphore de Philippe Val (12) : « Les réactions négatives ou positives à « Loft story » font penser à celles d’habitants d’une ville dont une sirène annoncerait le bombardement et qui débattraient s’il faut être pour ou contre la sirène. Certains lui trouvent un joli son, d’autres le trouvent insupportable; ça fait débat, et pendant ce temps-là, les avions lâchent leurs bombes. » « Loft story » est donc une sirène d’alarme qui doit nous inciter à nous poser des questions sur le monde qu’elle produit déjà et qu’elle annonce surtout.
Ces émissions suscitent des interrogations sociologiques et anthropologiques fondamentales que tous les progressistes se doivent d’affronter. Quel projet de société, quelle conception de l’homme cette télé des jeux cherche-t-elle, sinon à créer, du moins à fertiliser abondamment ? S’il est vrai que cultiver la connerie et l’ignorance permet autant de réaliser des économies budgétaires pour le pouvoir politique que de réaliser de plantureux profits pour le monde économique, c’est l’avenir de l’intelligence, de la créativité, de la justice sociale et de la démocratie qui se joue. Les progressistes peuvent-ils accepter que les goûts, les émotions, les amours soient sacrifiés sur l’autel des dogmes libéraux ? Comment un autre monde pourrait-il devenir possible si le loisir est commerce, si le désir est objet de consommation, si le réalisme devient fiction, si le bonheur devient réalité individuelle ?
Ces divertissements ne sont-ils pas finalement les supercheries modernes qui promettent de nouveaux paradis aux fidèles de la religion libérale mondialisée ? En effet, ces concepts d’émissions se retrouvent sur les principales chaînes de la planète. Prenons garde, la mobilisation doit s’activer car le bombardement a déjà débuté et certains chefs de guerre sont déjà aux commandes. Par exemple, la victoire de Berlusconi, produit par excellence de l’image d’une certaine télévision, ne constitue-t-elle pas déjà l’allégorie politique de la « télé-réalité » ?

Une parenthèse sur les chaînes culturelles.

Ne néglige-t-on pas trop allégrement le fait que les chaînes culturelles et thématiques sont également le produit d’une société déterminée à un moment donné de son évolution ? En ce sens, elles ne peuvent se soustraire aux orientations culturello-idéologiques véhiculées par les systèmes économiques et politiques qui les financent et les façonnent. Ainsi, la « démocratie » du marché et du capital s’érige souvent en horizon ultime de l’histoire et de l’avenir des sociétés humaines. Dès lors, nul n’est plus étonné d’observer des approches sensiblement manichéennes de l’histoire (cfr. celle relative, par exemple, au « communisme »). La présentation, à moult reprises, de l’amalgame quasi dogmatique « extrême droite » « extrême gauche » semble, pour le moins, fort discutable à l’épreuve d’une étude plus objective et fouillée. Mais, d’une manière plus générale, toute opposition à l’Europe libérale en chantier y est présentée comme archaïque et rétrograde. Le label « chaînes culturelles » confère à celles-ci une dimension référentielle quasi aveugle quant à la qualité des programmes proposés. Enfin, ce label ne risque-t-il pas de s’avérer pernicieux s’il exalte, en définitive, l’abandon du banal réflexe dubitatif et la démission intellectuelle des téléspectateurs ? Par exemple, ARTE symbolise l’objectivité et la vérité pour une très large part de l’opinion publique. Paradoxalement, cette même opinion publique fuit, la plupart du temps, les programmes de cette chaîne.

Conclusion

Si conscientiser, c’est déjà résister, nous espérons avoir humblement participé à cet engagement citoyen. Nous voulons également affirmer que l’alternative est possible (voir l’article « D’autres médias sont possibles »). Nous avons la conviction qu’une autre culture médiatique est parfaitement compatible avec les aspirations du large public pour autant qu’on s’en donne les moyens, et qu’on ne craigne pas le politiquement incorrect. Nous aussi, nous préconisons la télé-réalité mais celle qui naît de la complémentarité tout-à-fait réalisable entre le divertissement populaire et l’intelligence créatrice, critique et communicative. Ne seraient-ce pas là les priorités d’une vraie télé-réalité ?

(1) Nadine Lejaer, Télépro, janvier 2002
(2) Pierre Bourdieu, Sur la Télévision, éd. Liber Raisons D’Agir, 1996
(3) Télépro, 23/2/2002
(4) Lire APED, Réussite scolaire et sélection sociale, quatrième journée d’étude Bruxelles, 14 mars 1998.
(5) G.Geuens, Administrateurs et groupes de presse en Belgique, à paraître chez Labor Espace de Libertés, article Solidaire 16/05/2001
(6) Trends Tendances, 14/03/2002
(7) G.Geuens, Les relations au niveau mondial entre le capital, l’état et les médias, à paraître chez EPO
(8) Le Petit Robert, édition 1996
(9) Gérard Roulet, Marx, éd. Ellipses, collection Philo-philosophes
(10) TF1, Le Maillon Faible, le 16/02/2002
(11) Nicolas Monceau, En Turquie, les jeux de la crise (Le Monde Diplomatique, mars 2002)
(12) Philippe Val, « Loft story », c’est clair, Charlie Hebdo 30 mai 2001