Le faciès prime encore trop souvent

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Ce qui est présenté depuis 1993 dans l’enseignement Flamand comme une politique de non-discrimination n’est pas seulement un exemple typique d’approche paternaliste et non démocratique, mais aussi un exemple de désinformation du citoyen. C’est une histoire dont les plus directement concernés, les immigrés et les équipes éducatives, ont été exclus dès le départ. Où celui qui osait émettre une critique était excommunié. Une politique glorifiée avec la régularité d’une horloge jusqu’au moment où une recherche scientifique (cfr le géographe social Chris Kesteloot dans De Morgen du 27/9/2000) l’a réduite en cendres.

L’histoire commence le 18 février 1992 quand un des membres de la Commission de l’Immigration met à l’ordre du jour du Conseil de l’Enseignement Flamand (Vlor) la problématique de la discrimination et du racisme. Dans une note ultérieure, il fait une analyse de ces phénomènes dans l’enseignement et propose de conclure impérativement un « pacte de non-discrimination » pour les 3 réseaux et un « code de non-discrimination » pour chaque école.

Comme cela arrive souvent, ce thème « délicat » a été soustrait au débat public et « encommissioné ». Toute la discussion sur la politique de non-discrimination a été confiée à un groupe de travail spécial du Vlor. Le 15 juillet 1993, la « Déclaration Communautaire concernant une politique de non-discrimination dans l’enseignement » (que nous appellerons par la suite « Déclaration ») est sortie comme un diable d’une boîte sous forme d’un compromis avec les réseaux.

Les propositions originelles pour combattre la discrimination et le racisme dans l’enseignement étaient fortes et univoques. Elles partaient de la prise de conscience que la discrimination et le racisme, particulièrement dans l’enseignement, ne sont pas acceptables et sont indignes d’une société démocratique. Sous la pression de l’enseignement libre catholique et de certains négociateurs qui ne voulaient pas vraiment eux-mêmes d’une politique de non-discrimination forte, c’est une politique minimaliste qui est sortie de la boîte.

La Déclaration ne part pas de la reconnaissance que la discrimination et le racisme sont présents dans l’enseignement, mais d’un certain nombre de considérations vagues comme : « … les écoles accordent trop peu d’attention à une politique de dispersion bien que ce soit une condition nécessaire pour réaliser un certain nombre d’objectifs prioritaires dans l’enseignement … ». Avec de telles considérations, qui ne sont pas le résultat d’une recherche scientifique ou d’une consultation des intéressés, on est arrivé à d’autres objectifs et moyens que ceux auxquels on pouvait s’attendre pour mener une politique de non-discrimination efficace.

La diffusion vers l’extérieur de cette politique s’est faite de manière barnumesque. Une fois les 5 premières conventions communales signées dans le cadre de la déclaration de non-discrimination du 7 juin 1994, J. Leman, directeur du Centre pour l’Egalité des Chances et de la lutte conte le Racisme (CGKR) et également président de la Commission juridique et d’intervention (qui traite toutes les plaintes concernant la discrimination et le racisme) déclarait au journal De Morgen : « L’enseignement, la pédagogie et l’éthique fêtent aujourd’hui une grande journée … L’enseignement en Flandre a prouvé qu’il était adulte en pensant d’abord à l’intérêt de l’enfant ». L. Van den Bossche (ex-ministre flamand de l’Enseignement) notait : «  Les sceptiques ont maintenant le bec cloué ».
Les conventions communales conclues sur base de la Déclaration l’ont été en dehors de toutes les forces vives concernées. Pas d’équipes éducatives (directions et enseignants), pas de centres PMS, d’associations de parents, de syndicats, d’associations d’immigrés et de centres d’intégration. Presque personne n’a reçu d’information. Dans beaucoup de conventions, on trouve la « limite supérieure » qui indique à partir de quel pourcentage d’élèves du « groupe-cible », l’école peut décider de les renvoyer ou orienter. Beaucoup de directions interprètent ces limites supérieures de manière absolue et refusent alors d’inscrire des élèves issus de l’immigration. Les renvois et orientations ou, en pratique, les refus, n’ont pas toujours lieu sur base de conditions d’accès formelles, mais sur base de critères ethnico-culturels comme la couleur de la peau, l’origine, la culture et la religion. Des critères subjectifs qui n’ont rien à voir avec l’enfant concerné, comme les vêtements ou les compétences linguistiques des parents par exemple, sont des motifs de refus.

La Déclaration brille par son imprécision et ses possibilités d’interprétation à la carte. Bien qu’elle utilise le terme « politique d’accès », la porte est en réalité grande ouverte pour une politique de dispersion qui rend possible les refus, la discrimination et le racisme.

A tout bout de champ, des hommes politiques ont fait des déclarations dans lesquelles ils prétendaient que la politique suivie était un plein succès. Insinuations, menaces de licenciement étaient monnaie courante envers ceux qui avaient des critiques sur la Déclaration. Via un subtil système de devoir de réserve, ceux qui étaient les mieux placés pour observer les dysfonctionnements devaient se taire.

Une recherche scientifique récente, commandée en 1996 par l’ACOD-enseignement (CGSP), montre que la politique de non-discrimination n’a pratiquement eu aucun effet dans ce sens. Elle n’a pas pu endiguer la ségrégation ethnique dans l’enseignement. Les « écoles ghettos » sont restées ce qu’elles étaient.

Ce qui est plus grave, c’est que cette politique est un bouillon de culture pour les préjugés, la discrimination et le racisme. En disant ou en suggérant en permanence que la qualité baisse à partir d’une certaine concentration d’élèves issus de l’immigration, on attribue de manière simpliste la responsabilité de la diminution de la qualité et de l’augmentation des problèmes aux « immigrés » et à leurs enfants. Une politique de dispersion renforce de cette manière la création d’une image négative des « immigrés » et donc aussi les préjugés, la discrimination et le racisme. Pense-t-on suffisamment aux sentiments des « parents immigrés » quand on dit que les directions, les enseignants et les autres parents se portent d’autant mieux qu’ils voient moins leurs enfants ?

Il faut travailler d’urgence à une vraie et énergique politique de non-discrimination.
Cela implique : la réalisation de droits, de chances d’émancipation et de résultats égaux pour tous les élèves de toutes les écoles. Une telle politique ne peut être menée qu’avec les moyens d’un enseignement de qualité. Il faut donc investir un maximum dans l’enseignement (moyens, personnel, éducation et formation) et certainement dans les écoles où se trouvent des élèves qui ont besoin de moyens supplémentaires. Le problème du principe de « notre propre réseau d’abord » ou « notre propre école d’abord » doit être résolu à la racine. Les écoles où les élèves issus de l’immigration sont les bienvenus ont droit à des moyens supplémentaires. Cela doit se refléter dans la décoration, les repas scolaires et jusqu’aux conseils d’école et de participation pour ne donner que quelques exemples simples.
L’enseignement interculturel doit être instauré dans toutes les écoles. Les élèves doivent pouvoir réaliser des expériences positives. Tous les enfants doivent avoir la chance de développer une image positive d’eux-mêmes.

Les manières subtiles de refuser un élève, les difficultés pour trouver des places de stage, les tracasseries et humiliations, l’absence de respect pour autrui, pour d’autres cultures et religions sont inacceptables. Une politique active d’accès à toutes les écoles est primordiale. Refuser un élève sur base de caractéristiques ethnico-culturelles est inacceptable et doit être sanctionné par décret. Un code de non-discrimination doit être en vigueur pour toutes les écoles. Un sérieux examen des plaintes est nécessaire. Il ne se peut qu’elles soient examinées par une commission qui est à la fois juge et partie.

Si la qualité de l’enseignement est garantie dans toutes les écoles et si les parents reçoivent une formation et une information objective sur les aspects positifs de l’enseignement multiculturel, il y a de grandes chances que les lamentations s’arrêteront.

Il est grand temps que la problématique de la discrimination et du racisme soit vue avec des yeux autres que flamands. La Fédération des Associations Marocaines d’Anvers n’a pas cru dès le départ à ce qui était présenté de manière trompeuse comme une politique de non-discrimination. Elle a plaidé depuis le début pour la suppression de cette politique vexante pour tout un groupe de la population. Une société qui se dit civilisée interdit et combat la discrimination et le racisme à partir d’un point de vue éthique et moral.
Peut-être les derniers avertissements , les résultats de l’enquête scientifique, les récents résultats électoraux ouvriront-ils aussi les yeux du monde de l’enseignement et peut-être choisira-t-on alors une approche résolue. L’enseignement pourra apporter de cette manière une contribution importante à la réalisation d’un autre modèle de société que celui qui soutient et se nourrit de la haine de l’étranger et d’égoïsme, ainsi qu’à la lutte contre la progression de l’extrême droite.

Mohamed Chakkar, coordinateur FMV, (Federatie Marokkaanse Verenigingen), Marc Laquière, président du groupe de travail enseignement de la FMV