A propos des discriminations positives…

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En décembre dernier, la presse a fait grand cas du projet de Laurette Onkelinx d’injecter des moyens supplémentaires dans les écoles dites «difficiles». Que faut-il en penser ?

En soi, le principe des discriminations positives nous semble excellent. Tous les élèves n’ont pas les mêmes chances de réussite. Les enfants de milieux favorisés ont une probabilité nettement moins grande que les autres de redoubler ou d’être envoyés vers le professionnel (voir l’enquête «Inégaux devant l’Ecole» que Nico Hirtt et moi-même avons réalisé). Donner des moyens supplémentaires aux écoles qui reçoivent surtout des élèves issus des milieux les plus populaires apparaît alors comme une nécessité.

Mais le projet dévoilé pèche à mon avis sur trois points : il est ridiculement maigre, mal ciblé et dangereux.

Premièrement, nous savons tous que ces dernières années, ce sont des dizaines de milliards qui ont été retirés du budget de l’enseignement. Si la part des dépenses d’éducation dans le produit national était restée inchangée depuis 1980, 100 milliards supplémentaires seraient disponibles à l’échelle nationale soit à peu près 40 milliards pour la Communauté Française. Que représentent dès lors les maigres petits 809 millions que propose la Ministre ? Sans compter qu’il n’y en a que 119 qui sont réellement une dépense supplémentaire, le reste provenant de budgets existants, comme les ZEP (zones d’éducation prioritaires). Vraiment, il serait dommage de mordre à un si petit hameçon.

Deuxièmement, ces moyens «supplémentaires» seront exclusivement affectés aux écoles qualifiées de très «difficiles». Difficiles, elles le sont assurément pour les élèves comme pour les profs : vandalisme, racket, violence verbale ou physique. Les élèves qui les fréquentent sont ceux qui ont déjà subi des échecs en cascade. Désabusés, ils ciblent mal leur colère. Mais croit-on résoudre leurs problèmes avec quelques coups de pinceau ? Ne serait -il pas plus utile d’investir des moyens supplémentaires dans toutes les écoles ? En privilégiant bien sûr celles qui accueillent des élèves de milieux populaires. De meilleures conditions de travail et un meilleur encadrement partout seraient de nature à empêcher la spirale infernale qui conduit aux écoles ghettos. Ce n’était pas l’esprit des réformes précédentes. Le projet actuel fait penser au pompier-pyromane qui cherche à éteindre l’incendie après avoir allumé la mèche.

Ces deux premiers points signifient qu’une véritable lutte contre l’échec et la sélection sociale à l’école passe, non seulement par des moyens pédagogiques et des réformes de structures, mais surtout par des moyens budgataires nouveaux qui se chiffreront en dizaines de milliards. L’école démocratique est à ce prix. L’évaluation précise des moyens et des méthodes fera d’ailleurs l’objet de la prochaine journée d’étude de l’Aped, le 14 mars prochain (voir dépliant en annexe).

Enfin, le projet Onkelinx est dangereux pour diverses raisons. Tout d’abord, il prévoit d’octroyer une prime aux profs qui travaillent dans les écoles «difficiles». Mais attention, pas à tous : «c’est la direction qui désignerait les profs méritants» (1). L’arbitraire le plus total régnerait donc. La flexibilité salariale et l’esprit de concurrence s’instaureraient progressivement dans l’école ce qui est une étape de plus dans la dérégulation. Ensuite, le projet envisage l’emploi de 1.000 jeunes chômeurs pour seconder les profs et éducateurs. On peut sérieusement douter de l’efficacité de la mise en oeuvre de personnel non qualifié. Enfin, le danger existe de voir institutionnaliser une situation dramatique. Les profs qui enseignent dans des conditions difficiles ne devront plus se plaindre : ils auront leur prime. A défaut d’emplois et d’un enseignement démocratique, Madame Onkelinx aura au moins créé une nouvelle profession : prof d’école-poubelle !

(1) : Le Soir, 13/12/97