L’école en péril

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Les acquis de trente années de démocratisation de l’enseignement en Belgique sont mis en péril par la succession de réformes et de mesures d’austérité : diminution de l’emploi et de l’encadrement, autonomie administrative et financière, fusions d’écoles, suppression d’orientations et d’options, numerus clausus dans l’enseignement supérieur, renforcement de la sélection sous prétexte de lutte contre l’échec scolaire, partenariat avec les entreprises privées dans l’enseignement technique et professionnel.

Ces réformes ne sont pas seulement d’inspiration budgétaire. On ne saurait davantage incriminer une prétendue incapacité générale de la classe politique. D’Onkelinx à Van den Bossche, on retrouve une même politique éducative, claire et cohérente, une volonté délibérée d’enterrer le processus de démocratisation de l’enseignement.

Aujourd’hui, promouvoir l’école démocratique, c’est choisir une société dont les priorités ne soient pas dictées par les intérêts économiques d’une minorité, mais par le souci du bien être et de l’émancipation sociale, politique et culturelle de tous.

L’école dans la crise

1. Les origines de la démocratisation de l’enseignement

La démocratisation de l’enseignement n’est pas tombée du ciel. Elle trouva son origine, après la IIe Guerre mondiale, dans une période de forte croissance économique et d’élévation générale du niveau de qualification des emplois dans l’industrie et dans les services. Les employeurs réclamaient des travailleurs et des consommateurs toujours plus formés. On les leur fournit en ouvrant l’école secondaire aux enfants de toutes origines sociales. En 1956, moins d’un tiers des jeunes Belges poursuivaient des études jusqu’à 17 ans. Ils étaient deux tiers à la fin des années 70.

2. Le coût de la démocratisation

Le coût de cette démocratisation fut considérable. En 1960, les dépenses d’enseignement représentaient seulement 3,2% du produit national brut de la Belgique. Quinze ans plus tard, elles étaient parvenues à 6,1% du PNB. A l’époque, on n’entendit guère de voix protester contre cette croissance fulgurante des frais d’éducation. Certes, l’Etat ne connaissait pas encore les difficultés budgétaires actuelles. Mais ce qui a véritablement déterminé des dépenses aussi considérables, c’était l’importance stratégique que les milieux économiques accordaient à l’élévation du niveau général de formation dela population.

3. La crise économique et la fin de la démocratisation

La crise économique et budgétaire qui éclata au milieu des années 70, mit un terme brutal à ce progrès. L’heure fut d’abord aux économies, rien qu’aux économies, sans qu’on remette en cause tout de suite les idées de démocratisation de l’enseignement. Mais quand on comprit que les temps meilleurs n’arriveraient pas, que cette crise serait de longue durée et qu’on s’installait pour longtemps avec 2 ou 3 millions de chômeurs et de « petits boulots » ne nécessitant guère de qualification, alors on se mit à prendre des décisions à long terme.

Le consensus a éclaté. Une partie de ceux qui, de 45 à 75, avaient réclamé « l’école des chances égales pour tous » reconnaissent aujourd’hui, à l’image de la Kredietbank, n’y avoir vu qu’un « investissement permettant aux pouvoirs publics de favoriser l’expansion économique » . Le rêve d’amener une génération entière au niveau des humanités, s’efface devant le retour en force du pragmatisme économique et affairiste.

4. La communautarisation

La façon dont fut organisée la communautarisation de l’enseignement marqua cette rupture radicale. Elle a enfermé l’école dans un corset budgétaire muni d’un dispositif de serrage automatique. Les dotations pour l’enseignement n’évoluent qu’en fonction de la population de moins de 18 ans et de l’index. Rien n’est prévu pour autoriser la moindre croissance de l’accès à l’enseignement au-delà de 18 ans ni pour accorder la plus petite augmentation salariale aux enseignants. Aujourd’hui, les ministres de l’Education n’ont même plus à faire preuve du « courage politique d’assainir »; la cure d’amaigrissement est comme imposée par les mécanismes du carcan budgétaire.

5. La nouvelle vision sur l’école

A peu près en même temps, l’école est devenue la cible de toutes les critiques. Patronat, milieux universitaires et politiques incriminent en choeur l’inefficacité, l’inadaptation et les « gaspillages phénoménaux » de notre système éducatif. Plongé dans une crise économique sans précédent, le monde de l’industrie et de la finance réclame un enseignement qui soit à la fois bon marché et parfaitement adapté aux besoins d’une guerre économique internationale sans merci. Ici, qualité et excellence signifient : flexibilité du système scolaire, diversité et adaptabilité de la main d’oeuvre, formation aux nouvelles technologies. Pour atteindre ces objectifs sans gonfler les budgets, l’école sera organisée en entités plus grandes, plus spécialisées, plus autonomes et plus sélectives.

Autonomie : panacée ou poison ?

6. L’autonomie pour poursuivre l’austérité

L’autonomie des écoles, du moins au sens où l’entendent nos ministres, ainsi d’ailleurs que tout le processus de dérégulation, poursuit ce double objectif : réduire les dépenses tout en améliorant la réponse de l’enseignement aux attentes des entreprises.

Le financement par enveloppes et les différentes formes d’autonomie de gestion permettent de poursuivre les économies, mais en les ciblant au mieux, en les adaptant à la situation spécifique de chaque réseau, de chaque option, de chaque école. En même temps, le démantèlement des droits statutaires, la mise hors-jeu des organisations syndicales, la division du front uni des enseignants en une multitude de fronts sur une multitude de combats isolés tout cela permet de briser plus facilement les résistances.

7. Une école flexible pour un marché de l’emploi flexible

Le deuxième objectif est de rendre le système éducatif plus flexible, afin qu’il s’adapte plus rapidement aux mutations économiques et qu’il soit contraint de développer des formes de partenariat avec les entreprises : enseignement à horaire partagé, présence de représentants patronaux dans les P.O., fourniture de matériel et autres formes de sponsorisation par les entreprises.

8. Au nom de l’emploi ?

Cette école mieux adaptée aux attentes des entreprises sera, nous assure-t-on, une arme contre le chômage. Pourtant, ce n’est pas l’enseignement qui crée des emplois. Tout au plus, l’école peut-elle armer les jeunes en vue de la bataille pour leur emploi. Si tous les jeunes reçoivent une formation qui réponde mieux aux attentes patronales, alors le seul bénéficiaire de l’opération sera l’employeur, qui trouvera une main d’oeuvre directement exploitable et abondante, donc bon marché.

9. Les dangers de l’autonomie

Dans ces conditions, combien d’écoles pourront résister aux pressions incessantes qui émaneront des milieux économiques ? Pressions visant à éliminer des programmes tout ce qui n’est pas directement exploitable en termes de productivité; tout ce qui vise à former des jeunes capables de réfléchir avec leur propre tête et non des exécutants dociles.

Qui plus est, l’autonomie, qu’elle soit budgétaire, administrative ou pédagogique, provoquera la dualisation à outrance du système éducatf. Elle renforcera une tendance déjà fortement présente : l’éclosion, côte à côté, d’écoles d’élite réservées aux enfants des classes privilégiées, et d’écoles-poubelles pour les enfants du peuple.

L’autonomie renforce également la concurrence entre écoles. Elle transforme le pédagogue en démarcheur, l’éducateur en publiciste.

10. Le mythe de l’autonomie pédagogique

Certains enseignants estiment pourtant, de bonne foi, qu’une école autonome leur permettra de faire du meilleur travail pédagogique. Ils se trompent, pour trois raisons. 1. Leurs conditions de travail se seront tellement détériorées que beaucoup de leurs projets resteront lettre morte. 2. La dépendance du ministère aura fait place à une dépendance, plus forte encore, vis-à-vis des entreprises, des notables, des associations de parents, etc. 3. Seule une politique éducative centralisée permet de répondre aux besoins de la grande masse des élèves : le rénové aurait-il existé s’il n’avait pas été imposé par en haut ?

Refinancement et unité

11. Il faut « refinancer » l’enseignement

Un nouveau slogan est né dans la lutte de 1990 en Communauté française : « refinancement de l’enseignement ». Il exprime simplement le désir de voir notre société investir davantage de moyens pour l’éducation de ses enfants. L’enseignement est un droit démocratique fondamental, pas un investissement financier qui peut varier selon les besoins du marché et les désirs du patronat.

Pour ramener les dépenses publiques belges d’enseignement à leur niveau relatif de 1980, il faudrait les augmenter d’un peu plus d’un pourcent de PNB, soit quelques 100 milliards FB. A ce prix, on pourra investir dans le fondamental, réintroduire, dans le secondaire, les conditions de travail qui prévalaient au plus fort du « rénové » et poursuivre la démocratisation de l’accès au supérieur.

12. Un choix de société

100 milliards Requête irresponsable ? A l’échelle de la Nation, c’est une question de choix, non de moyens. Car la Nation est riche : ses ménages possèdent un portefeuille de 29.000 milliards; ses entreprises réalisent des bénéfices qui se chiffrent à 900 milliards l’an; l’ensemble des intérêts et des dividendes payés à ses citoyens par l’Etat, par les banques et par les entreprises s’élève annuellement à 1.300 milliards : trois fois les budgets d’éducation des trois communautés de Belgique.

Par plus de justice fiscale, le refinancement de l’enseignement est possible. A cet égard, le chantage à la fraude ou à la fuite de capitaux ne peut être admis. D’abord parce que c’est un chantage. Mais surtout parce que les moyens existent de le combattre. L’Administrateur général des Impôts lui-même vient de le reconnaître.

13. Indispensable unité Nord-Sud

L’obstacle majeur au refinancement de l’enseignement est ailleurs. La communautarisation n’a pas seulement imposé l’austérité, elle n’a pas seulement été le premier embryon de « décentralisation » sur la voie de l’autonomie, elle n’a pas seulement fourni le cadre idéal aux réformes actuelles. La communautarisation a aussi divisé les enseignants et les étudiants.

Cette division est catastrophique. Le refinancement ne pourra en effet venir que du niveau fédéral; lui seul a le pouvoir de mettre en oeuvre des mesures fiscales comme l’impôt sur la fortune ou une modification de l’impôt des sociétés.

Les dirigeants politiques francophones feignent l’impuissance; leurs partis sont pourtant au gouvernement fédéral et ils ont voté la loi de financement des communautés. Les dirigeants politiques flamands, eux, menacent de fédéraliser la Sécurité sociale. Face à l’hypocrisie des uns et à la surenchère nationaliste des autres, réunissons-nous ! Seul un combat commun, des enseignants et des étudiants, flamands et francophones, s’appuyant sur une large solidarité réciproque avec l’ensemble des travailleurs, pourra arracher ce que nous réclamons : une fiscalité plus juste, pour financer une école plus démocratique.

2 COMMENTS

  1. > L’école en péril
    Je lis sous le point 3, « La crise économique et la fin de la démocratisation»:

    La crise économique et budgétaire qui éclata au milieu des années 70, mit un terme brutal à ce progrès. L’heure fut d’abord aux économies, rien qu’aux économies, sans qu’on remette en cause tout de suite les idées de démocratisation de l’enseignement. Mais quand on comprit que les temps meilleurs n’arriveraient pas, que cette crise serait de longue durée et qu’on s’installait pour longtemps avec 2 ou 3 millions de chômeurs (…)

    On parle bien de la Belgique?

    PS: et tant que j’y suis, au point 9, je lis «combien d’école pourront», et sous le point 13: «réunissonsnous»

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