Réflexions éparses sur la question de la « violence »

Nous sommes rue des colonies, le jeudi 4 juin 2026 en début d’après-midi. L’ambiance est électrique : entre les volutes colorées des fumigènes, les slogans appelant ici à la démission de la Ministre là à « dégager les engagés », la houle serrée des pogos, le fracas des pétards lancés sous les fenêtres du Parlement, etc. Et sur quelques lèvres, cette question de la violence qui revient….

D’abord comme une interrogation inquiète portée sur les corps – « qu’est-ce qu’ils font là ? S’ils continuent de foutre le bordel comme ça, ça va vite dégénérer ! » Ensuite en une question politique, malheureusement trop souvent mêlée de morale – « Ne voient-ils pas que tout ça dessert le mouvement en donnant à voir, aux journalistes présents, l’image d’émeutiers et de casseurs tout juste bons à en découdre ! » voire « Il faut les arrêter, ces jeunes, ils viennent juste pour foutre la merde ! »

La merde, nous y voilà. Mais, je le pense, pas du fait de la jeunesse ici mobilisée. La véritable fange reste contenue, protégée, corsetée, douillettement installée dans l’hémicycle. Elle sait employer une violence moins tapageuse, médiatiquement soutenable, qui n’appellera – dans le meilleur des cas – qu’à de timides réprobations sur les plateaux télévisés. Une violence qui s’exerce par la parole, dans la rédaction des lois. Une violence qui se double par ailleurs d’un mépris et d’une morgue qui parviennent, malgré elles, à déchaîner les foules. « Dites-le avec des fleurs ! » taguaient des élèves de l’Athénée Royal Fernand Blum, accompagnant leur message d’une fleur dessinée à la craie en écho à celle griffonnée par notre Ministre de l’enseignement ce jeudi 4 juin alors que se décidait, en séance plénière, des mesures accompagnant un définancement de l’enseignement et de la culture, inédit par son ampleur. Décidément, l’intelligence est de notre côté et la brutalité du leur.

Les dégradations observées sur les façades du Parlement n’étant pas dues à un accès de colère spontané, il faut bien saisir l’entièreté de la séquence avant de formuler la moindre condamnation.

Sans justifier ces violences, il convient au moins d’en restituer la genèse : portées par deux partis politiques prétendument soucieux d’équilibre budgétaire, ces réformes prennent place dans un contexte financièrement contraint, celui d’une entité à laquelle les recettes manquent pour assurer correctement ses missions du fait de la « loi spéciale de financement » (un transfert budgétaire depuis le fédéral qui assure une grande partie de ses recettes à la FWB[1]) et où des dépenses doivent être néanmoins assurées, nous dit-on, dans le secteur de la défense. On connaît la formule : « qui veut abattre son chien l’accuse d’avoir la rage » – ici, la maladie s’appelle l’endettement chronique en vue de combler les déficits. Qu’une hausse des recettes par un transfert budgétaire supplémentaire depuis le fédéral puisse être opéré n’effleurera même pas l’esprit de ces élus qui, la main sur le cœur, abattront donc le brave cabot scolaire en prétendant par là le sauver de sa maladie…

Le bain de sang social s’effectue alors qu’on finance l’orgie militaire. L’éducation et la culture sont ainsi placées sur l’autel de la force. Les acteurs de ces secteurs, directement impactés par ces « réformes » se défendent, interpellent, consultent, mobilisent… Et se voient signifier une fin de non-recevoir : « Je comprends le mécontentement des enseignants », nous dit la Ministre, dans un phrasé euphémisant qui est sa signature[2]. Mais rien ne sera revu dans sa copie : augmentation de charge horaire sans compensation salariale, diminution des moyens alloués à la gratuité scolaire et aux dispositifs des repas chauds (accompagnée d’une extension du public cible), augmentation sans précédent du minerval dans l’enseignement supérieur, etc. Bref, j’entends… mais je m’en fous !

Mieux, voyant la contestation de leurs décrets gagner rapidement en nombre et en intensité, le MR et les Engagés iront jusqu’à en précipiter l’adoption en ne respectant pas les délais minimums prescrits entre la tenue de la séance de la Commission du Budget et la séance plénière[3], voire en diffusant une circulaire informative auprès du personnel enseignant dans laquelle ils annoncent des délais de remises de documents de demande d’allégement de charge qui devance la soumission de ce décret au vote des députés (à croire que le Parlement n’est, pour eux, qu’une chambre d’entérinement et non une instance de délibération…)[4].

Nous appelons donc à un retour du stigmate à l’envoyeur : les « casseurs » c’est vous, qui détruisez par vos décrets les conditions d’un enseignement et d’une culture de qualité et accessibles pour tous ; les « violents » c’est vous, qui brutalisez le corps social en vous attaquant – entre autres – à l’enseignement et à la culture au mépris des interpellations des acteurs de ces secteurs (prestataires comme récipiendaires) ainsi que des cadres démocratiques qui en permettent la transformation.

Reste la question des « forces de l’ordre ». Si leur attachement à la préservation de la « paix sociale » est souvent rappelée (ne les qualifie-t-on pas, parfois, de « gardiens de la paix » ?), il n’en reste pas moins qu’en cas de contestation leur fonction réelle apparaît pour ce qu’elle est : permettre aux autorités d’accomplir leur basse besogne en réprimant cette contestation. Quand l’exercice de la violence institutionnelle est menacé, celles et ceux qui en usent font donc appel à la force coercitive de la police. Celle-ci n’a pas pour fonction première de permettre le libre exercice, par chacun, de ses droits – dont celui de manifester sans menacer la sécurité d’autrui. Cette fonction-là est seconde. La priorité est bien, pour la police, de « rétablir l’ordre » – en s’inscrivant, par ailleurs, dans l’inégalité de ce dernier lorsqu’elle use de la force – d’où les images que nous avons pu voir des corps mutilés de ces jeunes gens issus, pour la plupart, des classes populaires et racisées…

Il convient évidemment de dénoncer avec la plus grande fermeté, lorsqu’on l’observe, cet usage non-nécessaire et disproportionné de la force par certains policiers. Tout comme il nous revient de prêter secours aux plus jeunes d’entre nous qui se sont mobilisés lors de ces journées, pour contester ces réformes – chaînes humaines, t-shirts blancs, gilets jaunes, street médics, permanences juridiques, etc. heureusement, nous fûmes au rendez-vous !

Mais ne nous y trompons pas : la source de cette violence-là, coercitive, est à chercher du côté de la violence légale, institutionnelle, qui siège dans les parlements et les cabinets ministériels – non dans les commissariats. Ne leur offrons pas d’abandonner ce front pour nous être concentrés exclusivement sur la violence policière. Hors de question de les voir s’en tirer à si bon compte en sortant ainsi les paratonnerres – si peu aimables soient ces derniers.

Cette jeunesse nous convainc du fait qu’il ne faut pas perdre espoir ! La flamme est vive et les relais sont nombreux. L’intelligence est nôtre. La seule force qui vaille est celle du progrès social. Aussi n’en doutons pas, face à leur déferlement de violences et de mépris, nous sommes armés. Car il faut nous souvenir de ces paroles : « la force matérielle ne peut être abattue que par la force matérielle ; mais la théorie se change, elle-même, en force matérielle, dès qu’elle pénètre les masses[5] » et continuer à dessiller les paupières de celles et de ceux qui se refusent à voir…

Notes

  1. Sur toutes ces questions, nous renvoyons le lecteur curieux au document rédigé par Clarisse Van Tichelen et Étienne Lebeau pour le collectif Econosphères intitulé « Contre-rapport sur la dette publique de la Fédération Wallonie-Bruxelles » disponible en ligne à l’adresse suivante : https://www.econospheres.be/Contre-rapport-sur-la-dette-publique-de-la-Federation-Wallonie-Bruxelles
  2. Cf. https://www.rtl.be/actu/belgique/societe/jentends-le-mecontentement-valerie-glatigny-repond-aux-professeurs-grevistes/2026-05-18/article/789013
  3. À ce sujet, le lecteur curieux pourra se reporter à la carte blanche rédigée par les constitutionnalistes Céline Romainville et Julian Clarenne (rejoints par 6 autres juristes constitutionnalistes lors de la signature) destinée au président du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles Benoît Dispa (Les Engagés). Cf. 5174e1f94d90bd3f20f902f35f9fc40f.pdf
  4. Cf. Circulaire n° 9708 du 24/04/2026 intitulée Circulaire informative sur l’augmentation de la charge et sur les mesures d’allègement de la charge en début et en fin de carrière pour les enseignants de CG/CT/CA/MOR/REL de l’enseignement secondaire ordinaire de plein exercice et en alternance du degré supérieur
  5. Marx K., Contribution à la Critique de la philosophie du droit de Hegel