Christine de Pizan, philosophe, chroniqueuse et poétesse d’origine italienne et d’expression française (Venis, 1364 – Poissy, 1430) l’affirmait déjà à la fin du Moyen-Age : « Si la coutume était de mettre les petites filles à l’école et que communément on leur faisait apprendre, comme on fait aux fils, elles apprendraient aussi parfaitement et entendraient les subtilités de tous les arts et les sciences comme ils font ». Il aura pourtant fallu des siècles pour que ce dessein se réalise et que la scolarité des filles rejoigne celle des garçons (et la dépasse en termes de résultats).
Un article initialement publié dans L’École démocratique, n°104, décembre 2025 (pp. 12-14).
Ce n’est qu’au XIXème siècle que tous les enfants, y compris ceux du peuple, peuvent accéder à l’enseignement primaire. On en connaît les limites : pour les classes dominantes de l’époque, il s’agit de former de bons chrétien-ne-s qui respectent l’ordre établi. A sa façon, Victor Hugo se faisait le porte-voix de l’esprit du temps lorsqu’il écrivait : « Ouvrez une école, vous fermerez une prison ».

Vers 1850 sont créées les premières écoles moyennes (post-primaire) publiques, uniquement destinées aux garçons. A Bruxelles, Isabelle Gatti de Gamond sera la première à concevoir un cours d’éducation pour les jeunes filles. Nous reviendrons à cette avancée dans un numéro ultérieur… car nous nous concentrerons ici sur le long règne de l’école moyenne ménagère, qui s’étendra de la fin du XIXème siècle jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, certaines sections qualifiantes typiquement « féminines » subsistant encore ici et là de nos jours.
Durant près d’un siècle, l’apprentissage obligatoire du métier de ménagère est commun à toutes les écoles moyennes pour jeunes filles, transcendant l’autre ségrégation que la majorité d’entre elles subissent, la ségrégation sociale (riches-pauvres). C’est que l’industrialisation de la production s’est traduite par une assignation des femmes à l’univers domestique. Sur cette question, le consensus règne entre catholiques, libéraux et – plus tardivement – socialistes.
Sous couvert de discours valorisant la fonction ménagère (on parle ainsi de « science » domestique et d’ « art » ménager) ou culpabilisant les femmes qui ne l’endosseraient pas correctement (désignées comme responsables de l’alcoolisme des hommes insatisfaits ou de la mauvaise santé des enfants), ou encore sous couvert de protection des femmes et des enfants, les enjeux sont bien plus matériels : pour les hommes, il s’agit de réduire la concurrence des femmes sur le marché du travail. Pour les institutions, d’y limiter la promiscuité sexuelle. Avec pour conséquences : un moindre accès des femmes au travail rémunéré, une dépendance accrue aux hommes, une double journée pour les travailleuses (dont les domestiques)…
La formation ménagère est très pauvre intellectuellement, les savoirs théoriques étant réduits à leurs fonctions pratiques. Les filles n’ont que très peu accès au latin, voire pas du tout. Leurs programmes de mathématiques et de sciences sont allégés.
Nous noterons enfin que l’école moyenne féminine n’offre aucune possibilité d’ascension sociale, au contraire de celle des garçons sortant des écoles industrielles.
Ce qui fera écrire à Nadine Plateau[1], à qui est emprunté l’essentiel de cet article : « […] les filles de la classe ouvrière et une bonne partie des filles des classes moyennes, et même de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie, ont été, via l’enseignement ménager, sacrifiées en dépit de leurs besoins et littéralement mutilées par des institutions dépourvues de projet pédagogique émancipateur. Ni l’enseignement technique, ni le professionnel ne sont adaptés au désir de mobilité sexuelle et sociale à l’origine de ce qui en deux siècles est passé de la demande fondamentale d’une minorité de femmes, à celle de la majorité. On comprend mieux dès lors que les filles d’aujourd’hui sont plus nombreuses que les garçons dans l’enseignement général ».

« Le rôle de la femme, bien que s’exerçant dans un milieu modeste et restreint, s’élève à la hauteur d’
une mission si l’on considère sa grande influence sur la prospérité d’une nation et sur la Société tout entière. En effet, n’est-ce pas la femme qui forme, pour la Société, des membres plus ou moins utiles, selon qu’ils auront été plus ou moins bien élevés et dirigés dans leur enfance ? N’est-ce pas la mère de famille qui, par ses combinaisons et ses soins en apparence insignifiants mais incessants, contribue à la prospérité de la famille, et amasse pour l’avenir un fonds de réserve qui entre en ligne de compte dans la fortune publique ? Il lui faut, pour accomplir cette importante mission, une grande délicatesse de tact et de sentiment, jointe à une volonté éclairée et forte. La jeune fille s’efforcera donc d’acquérir ces qualités. Elle en trouvera d’ailleurs le germe dans son coeur; sa raison et ses instincts de femme lui fourniront les moyens de les développer. » (Cours moyen d’enseignement ménager, Lille, texte de 1882, édition de 1902).
Notes
- Nadine Plateau, Les filles investissent l’école, pp. 46-64 dans le catalogue de l’exposition « Rue des écoles », Archives de Wallonie, 2001 ↑
