Lorsque la coalition MR/Engagés est arrivée au pouvoir, on a bien pensé qu’un vent venu de la droite allait souffler sur la société, y compris son école. Le moins qu’on puisse dire est qu’on n’a pas été déçus.
Un article publié dans L’École démocratique, n°104, décembre 2025 (pp. 26-28).
Rappelons que quelques mois après sa mise en place, le nouveau gouvernement de la FWB s’attaquait déjà durement à l’enseignement qualifiant en coupant 3 % de ses moyens NTPP et en supprimant les 7TQ. Cette dernière mesure était idéologique puisqu’elle visait à renvoyer vers l’enseignement pour adultes des jeunes qui souhaitaient simplement approfondir leur formation dans un domaine particulier. On a crié au casse-cou. La ministre a répondu que tout irait bien. Selon les premiers chiffres dont on dispose, il apparaît pourtant clairement que la moitié des jeunes qui auraient voulu prolonger par une 7ème ne l’ont pas fait. Soit parce qu’ils n’ont pas trouvé d’équivalent dans l’enseignement pour adultes, malgré les promesses de Valérie Glatigny (MR). Soit parce qu’ils ne souhaitaient pas franchir le pas vers un enseignement qui n’est pas adapté à de très jeunes adultes. Alors qu’ils auraient volontiers continué dans les murs rassurants de leur école.
A l’occasion de ce nouvel exercice budgétaire et du décret-programme qui l’accompagne, la majorité de droite est passée à la vitesse supérieure. Sans chercher à l’exhaustivité qui ne pourrait pas être atteinte dans le cadre de cet exercice, mettons l’accent sur trois mesures phares et surtout emblématiques : la charge de travail des profs, la durée de leur carrière et la gratuité de l’enseignement.
La charge de travail
Tout le monde le sait maintenant. Dès la prochaine rentrée, pour avoir un temps plein, les profs du degré supérieur du secondaire devront dorénavant prester 22 h de cours au lieu de 20 h. Cette mesure est probablement la plus violente. Car il est clair que deux heures de cours supplémentaires ne signifient pas deux heures de travail en plus, mais au moins quatre si on tient compte des préparations, des corrections, des réunions supplémentaires, etc. Dix pourcents de travail en plus sans la moindre augmentation salariale. Qui accepterait cela ? En réalité, il s’agit plutôt d’une diminution salariale qui ne dit pas son nom. La démonstration en est évidente si on réfléchit aux temps partiels. Ceux qui prestent par exemple 10 h par semaine étaient payés jusqu’à présent à mi-temps. Dorénavant, ce sera dix vingt-deuxièmes ! Cette mesure coûtera entre 1.300 et 1.500 équivalents temps plein (ETP). La ministre cache à peine que c’est un des moyens qu’elle envisage pour lutter contre la pénurie. Il faudra en effet moins de profs pour remplir le cadre. Mais outre qu’elle est cynique, cette mesure est à très courte vue. Car s’il y a pénurie, c’est avant tout parce que l’attractivité du métier est en souffrance. Qui peut imaginer qu’elle va s’améliorer avec un alourdissement de la charge de 10 % ? Sans compter l’augmentation des malades de longue durée, des burnout, qui sont déjà une réalité et qu’une telle mesure ne pourra qu’aggraver.
Un dernier point sur le sujet. Valérie Glatigny déclare à l’envi qu’elle allège la charge de travail de profs de première année et de ceux de soixante ans et plus. Il faut le dire vite. Certes, ces enseignants seront dispensés des deux heures supplémentaires. Mais, elle qui prône le recentrage sur les savoirs de base n’est pas sans ignorer que + 2 – 2 = 0. Les profs concernés feront donc 20 h comme maintenant. Drôle d’allègement.
La durée de la carrière
Après les déclarations pourtant rassurantes sur ce point de la ministre-présidente Elisabeth Degryse (Les Engagés), qui avait dit en conférence de presse « on ne touchera pas aux DPPR », le couperet est tombé. Les DPPR, soit la possibilité de souffler un peu plus tôt que l’âge de la pension pour les profs, seront désormais limitées à deux ans. L’explication serait la nécessité de « s’adapter aux décisions prises au niveau fédéral ». Sauf que, s’il y a bien un accord politique, celui-ci n’est nullement traduit à ce stade au niveau légal. Il semble même qu’il y ait du retard à ce niveau et que le fameux malus pension, par exemple, ne soit pas du tout en application en 2026. Alors, pourquoi se précipiter pour limiter les DPPR ? La majorité cache mal sa volonté, sur une base idéologique de nouveau, d’allonger les carrières. Tout ça encore en se disant plus ou moins secrètement que ça va limiter la pénurie. Ben oui, les profs ne pourront plus partir aussi vite. Sauf que les objections qu’on pouvait faire pour l’alourdissement de la charge sont évidemment tout à fait probantes ici aussi. Obliger les profs à travailler plus longtemps ne va faire qu’augmenter les maladies et les épuisements.
La gratuité de l’enseignement
Notons d’abord que les mesures évoquées ci-dessus, si elles semblent ne toucher que les profs, ne sont pas sans conséquences pour les élèves. L’intérêt évident de ceux-ci est en effet d’avoir des enseignants motivés, en pleine forme et enthousiastes. L’alourdissement à la fois de la charge et des carrières ne va pas du tout dans ce sens. Le temps pour des explications complémentaires pendant une récréation, une heure de fourche ou un temps de midi sera nécessairement plus réduit.
Mais il y a aussi des mesures qui s’attaquent directement aux élèves. Les causes des inégalités profondes de notre enseignement sont multiples. L’une d’entre elles est l’absence de gratuité.
Sur ce point, des progrès avaient été effectués ces dernières années sur deux aspects. D’une part, la gratuité des fournitures scolaires (le petit matériel) était garantie progressivement et les années de la 1ère maternelle à la 3ème primaire étaient désormais couvertes. D’autre part, les écoles primaires en encadrement différencié qui avaient répondu à un appel à projet pouvaient fournir gratuitement à leurs élèves un repas complet, sain et durable. Elles étaient financées pour cela. Que vient de décider le gouvernement ?
Sur la gratuité du matériel, il a dans un premier temps renoncé à l’étendre en 4ème primaire cette année scolaire-ci, comme on aurait pu s’y attendre. Puis, suite au dernier conclave budgétaire, il a annoncé l’abrogation du mécanisme existant. Pour changer d’avis peu de temps après, enfin, apparemment : la gratuité du matériel serait désormais garantie jusqu’en 6ème primaire ! Magnifique, non ? Sauf que les budgets prévus pour cela seront divisés par deux. Oui, vous avez bien lu : la moitié du budget pour une mesure qui concernera quasi le double des élèves ! Les écoles ont beau hurler que ce sera impossible, le gouvernement n’en démord pas : il conditionnera dorénavant la liquidation des moyens de fonctionnement à la fourniture du matériel en invoquant un article du Pacte Scolaire de 1959 qu’un cabinettard, probablement insomniaque, aurait retrouvé ! Que va-t-il se passer ? Si les écoles s’exécutent – et quelque part, souhaitons-le – elles devront faire des choix. Soit il s’agira de matériel au rabais. Des sortes de produits blancs que les plus aisés s’empresseront de remplacer, stigmatisant ainsi les autres. Soit les écoles rogneront sérieusement sur d’autres choses. Attendront-elles janvier pour allumer le chauffage ? L’éteindront-elles en mars ? Limiteront-elles sérieusement le matériel pédagogique collectif, celui qui est mis à la disposition des enseignants ? Un peu de tout ça ? L’avenir le dira…
Et puis il y a les repas gratuits. Là, le gouvernement a fait très fort. Il abroge le mécanisme actuel. Mais, bon prince, il « autorise » les écoles à fournir encore des repas gratuits si elles le souhaitent, si ça fait partie de leur projet pédagogique. Sympa, non ? Oui, mais il y a un hic. Le financement de ces repas se faisait jusqu’à présent à hauteur de vingt-et-un millions d’euros. Ce mécanisme est abrogé, mais le gouvernement ajoute aux moyens de fonctionnement des écoles en encadrement différencié un total de … huit millions. Et là toutes les écoles sont concernées. Pas seulement celles qui avaient répondu à l’appel à projet. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que la très grande majorité des écoles qui recevront beaucoup moins et qui seront mises sous pression par ailleurs (voir ci-dessus) n’organiseront plus cette distribution gratuite. C’est grave, docteur ? Oui, quand même. Parce que ces repas gratuits, outre qu’ils soulageaient quelque peu le portefeuille des parents concernés, ce qui n’est pas négligeable quand le pouvoir d’achat est attaqué de toutes parts, avaient au moins trois vertus. D’abord, il était bon pour la santé des jeunes concernés. Pour un certain nombre d’entre eux, c’était parfois le seul vrai repas de la journée. Ensuite, ces repas ont un rôle éducatif. « Bien manger », ça s’apprend et ces repas avaient l’avantage de faire découvrir certains fruits et légumes sains, de montrer par l’exemple qu’une alimentation saine et équilibrée peut aussi être goûteuse. Cette suppression entraînera donc un manque sur le plan éducatif. Et puis enfin, il y a la liaison avec la capacité de concentration par exemple. Tant il est vrai que, comme on dit, il est difficile de faire réfléchir un ventre vide. Donc il y avait clairement un lien qui sera rompu avec la qualité des apprentissages.
Une lutte exemplaire en cours
On le voit, il y a des attaques sur les profs, assez lourdes même. Mais fondamentalement ces mesures s’attaquent aux milieux populaires. C’est pour eux que l’enseignement deviendra plus compliqué à suivre, plus cher, avec des profs plus fatigués et plus souvent malades. Bref, les inégalités déjà très fortes, risquent encore de s’aggraver.
Mais ni les profs, ni les élèves et leurs parents n’ont l’intention de se laisser faire. Un mouvement de grande ampleur s’est mis en place avec de nombreuses grèves et manifestations. Une dizaine en 2025. Parfois locales, parfois globales. Un mouvement comme on n’en a plus vu depuis quasi trente ans ! Encore ce 15 décembre, une manifestation 7.000 personnes, dont beaucoup d’enseignants et de jeunes, contre l’ensemble de la politique de la FWB. Et le 25 janvier, une grande manif de profs est déjà programmée à Bruxelles. Nous invitons évidemment tous nos membres et sympathisants à rejoindre ce mouvement en soutien aux syndicats, aux associations d’élèves et de parents qui ont à coeur de défendre un enseignement démocratique. Cette lutte est exemplaire et est pleinement justifiée. Faisons remarquer, par exemple, que l’alourdissement de la charge ne se trouve pas dans le décret-programme qui vient d’être voté. Pour ça, un autre décret devra venir au printemps. La lutte peut donc encore les arrêter.













