
Le 16 mai 2012
Dans le n° 13 du magazine Prof (mars 2012) est présenté le projet « Le Brussels South Charleroi Airport (BSCA) ouvre ses ailes à des enseignants et à leurs élèves de 2ème secondaire ». Des membres du personnel du BSCA se rendent dans treize classes de deux écoles de Gosselies pour faire découvrir aux élèves les métiers aéroportuaires, en partenariat avec l’asbl Ordinokids, qui publie le magazine pour jeunes du même nom. Une fois de plus, l’institution scolaire est prise en flagrant délit de marchandisation en s’engageant en faveur de la cause de l’aviation commerciale, et plus précisément encore en faveur de l’aéroport de Charleroi « Bruxelles sud » (sic), une activité économique que les politiques locaux veulent à tout prix rentabiliser, fût-ce par le biais de l’école.
Cette manœuvre n’a rien d’anodin, elle est idéologique et pose au moins deux questions. D’abord, on apprend que ces animations ont pour objectif de combiner « une approche orientante (la découverte des métiers) à un renforcement de la confiance en soi, du travail en équipe,… qui favorisent l’esprit d’entreprendre » (p. 6). Revoilà les compétences, que l’on ressert en toute occasion, et les fameux « travail en équipe » et « esprit d’entreprise » chers au « new management ». De l’éducation à la fabrique de l’élève performant, dirait Angélique del Rey.(1) Tout au contraire, l’école obligatoire a pour mission de former des esprits éclairés aptes à comprendre les ressorts de l’ordre dominant, pour pouvoir éventuellement remettre celui-ci en cause. Et justement, venons-en à la seconde question. Dans ce cas-ci, l’esprit critique des éducateurs (au sens large) devrait porter sur les conséquences écologiques et énergétiques de l’aviation civile, avant d’en donner imprudemment le goût aux jeunes. Qui est informé et vraiment conscient du rôle des avions de ligne dans les dérèglements climatiques ? Ils sont responsables de 3% des émissions de gaz à effet de serre. Qui est informé et vraiment conscient de la réalité et des conséquences du pic du pétrole conventionnel, très probablement atteint en 2006, ce que même l’Agence internationale de l’énergie reconnaît ? L’aviation commerciale sera la première touchée par la raréfaction et le renchérissement du pétrole, puisqu’il n’existe aucun substitut économiquement viable et écologiquement soutenable au kérosène. Nos sociétés industrielles continuent de foncer tête baissée dans la croissance et dans la surconsommation, feignant d’ignorer qu’elle foncent en même temps vers l’abîme. Quand va-t-on aborder les vrais problèmes avec les élèves, plutôt que de leur laisser croire que nos modes de vie ne sont pas négociables, comme le professait, il y a quelques années, le pire président de l’histoire des États-Unis ? Mais que cela nous plaise ou non, l’urgence écologique est à notre porte. Pendant ce temps, « la gouvernance rationnelle, en pérennisant un mode de vie dangereux pour la biosphère, rend toujours plus difficiles les retours en arrière et/ou les bifurcations ».(2)
Pour qu’elle puisse exercer pleinement ses responsabilités citoyennes, suggérons à l’asbl Ordinokids les thèmes d’animations suivants :
Quelles conséquences la déplétion des énergies fossiles aura-t-elle sur l’économie de croissance ? Existe-t-il un substitut au pétrole pour poursuivre la croissance mondiale du PIB ? (en relation avec le cours de sciences et de sciences économiques) ;
Quel est l’impact du trafic aérien sur le réchauffement climatique ? (en relation avec le cours de sciences) ;
Le désir de mobilité totale est-il éthique(3) et écologiquement soutenable ? (en relation avec les cours philosophiques).
La liste n’est pas limitative, d’autres angles philosophiques et scientifiques étant encore imaginables. Alors, on s’y met ?
Bernard Legros
(1) Cf. Angélique Del Rey, A l’école des compétences. De l’éducation à la fabrique de l’élève performant, La Découverte, 2010.
(2) Bertrand Méheust, La nostalgie de l’Occupation. Peut-on encore se rebeller contre les nouvelles formes d’asservissement ?, La Découverte, 2012, p. 93.
(3) « [L’avion] reflète dans son usage commun l’éthique de l’urgence et le nomadisme du plaisir », in Alain Gras, Le choix du feu. Aux origines de la crise climatique, Fayard, 2007, p. 221.