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Yannick Blanc, Les Esperados, une histoire des années 1970, suivi par Le troupeau par les cornes, L’Échappée, 2001, 298 pages.

Frédéric Gaillard & Pièces et Main-d’œuvre, L’industrie de la contrainte, L’Échappée, 2011, 120 pages.

Les (petites) histoires des années 1970 ont une saveur spécifique. Elles fleurent aujourd’hui le monde révolu, les espoirs brisés, l’utopie inachevée, la révolution impossible. Yannick Blanc, qui en fut témoin et acteur, retrace ici l’épopée de la communauté hippie agro-pastorale de Rochebesse en Ardèche, qui fut fondée par le charismatique Pierre Conty (né en 1946), celui qu’on surnommera « Pierrot le fou » après sa randonnée meurtrière d’août 1977 qui se solda par l’assassinat d’un gendarme et deux paisibles paysans, avec l’aide de ses complices, surnommés « les Esperados ». Juste après son forfait, il disparut de la circulation ; sa condamnation à mort étant prescrite depuis 2000, il n’est cependant jamais réapparu, et le mystère reste entier. Cette chronique biographique romancée se lit d’une traite, tant elle est passionnante. L’auteur la fait suivre d’un texte d’humeur, Le troupeau par les cornes, dans lequel il fait le bilan des utopies soixante-huitardes, évitant de les noircir exagérément, mais refusant aussi de les idéaliser ex post. Il allègue ainsi que leurs échecs sont davantage dus à des tensions internes jamais réglées qu’à des (ré)pressions extérieures. Les luttes intestines pour le pouvoir – y compris le pouvoir sexuel, chez les hommes comme chez les femmes – ont finalement eu raison des communautés, avant que la plupart de leurs membres ne se recyclent sans état d’âme dans le nouveau mode de vie que leur proposait le retour du libre-échange dans les années 1980. Ce déballage de la face sombre des freaks lui a d’ailleurs été reproché. Le texte foisonne de références des seventies et présente ainsi un côté historique très appréciable.

Avec L’industrie de la contrainte, on retrouve le « cœur de métier » habituel du collectif Pièce et Main d’œuvre, à savoir la dénonciation documentée de la tyrannie technologique en marche par laquelle nous quittons la classique société de contrôle pour entrer dans celle de la contrainte. Comme les auteurs le précisent, « rien n’est caché, tout est écrit. Il suffit de lire » (p. 16). Une première partie, historique, montre le rôle que joua la multinationale International Business Machine (IBM) dans les décennies précédentes : aidant Hitler à traquer les Juifs d’une manière méthodique et rationnelle, tout en commerçant également avec Roosevelt, dans le plus grand cynisme. Aujourd’hui, la firme est à la pointe pour travailler à l’émergence d’une « planète intelligente » totalement interconnectée entre tous les êtres vivants (humains et animaux), les objets naturels et artificiels et même les paysages. « Rien, sur cette planète intelligente, ne vivra hors réseau, et cette fusion imposée, tyrannique, entre les mondes physiques et numériques, entre la réalité et son double virtuel nous fait entrer dans la société de contrainte » (p. 23), nous incarcère dans le monde-machine, remplace le gouvernement des hommes par l’administration des choses grâce à la masse des données générées : « En 2009, notre planète aura généré 40 milliards de milliards d’octets de données, soit plus qu’au cours des 5.000 dernières années cumulées » (p. 28). Certains se rassurent en pensant qu’il sera humainement impossible de traiter autant de données ; on voudrait les croire, mais les perspectives vertigineuses du « cloud computing », dans lequel IBM investit massivement, promettent de démultiplier les capacités du calcul informatique : la validation de plusieurs térabits en quelques minutes !

L’enseignement n’est évidemment pas à l’abri des assauts d’IBM, avec l’environnement numérique de travail (ENT), déjà testé avec des élèves de la région Pays-de-Loire depuis janvier 2010, comme une « réponse industrielle aux enjeux de transformation de nos sociétés » (pp. 25 & 26).

À côté d’IBM, Thalès n’est pas en reste, avec son programme Hypervisor qui organise le flicage intégral de la société : GPS, vidéosurveillance, caméra à reconnaissance automatique d’immatriculation, drones de reconnaissance arienne, puces RFID, etc., à vrai dire un arsenal technologique tentaculaire et potentiellement illimité.

Les activistes grenoblois de PMO réservent une portion de choix à ce qui se passe chez eux, notamment le projet Clinatec, laboratoire de neurotechnologies dont le but revendiqué et officiel est de nous « mettre des nano dans la tête ». On y travaille à la mise au point de l’interface cerveau-machine et au décryptage du for intérieur. Et tout cela, bien sûr, en synergie avec l’armée, notamment pour développer des armes de type psychotronique destinées à agir directement sur les comportements par la stimulation cérébrale profonde. Le génie génétique est également appelé à la rescousse.

Quels sont les dangers pointés par les auteurs ? Primo, qu’avec ce cauchemar cybernétique, on dise adieu à l’autonomie, objectif de la philosophie des Lumières, qui visait l’émancipation humaine ; secundo, de se laisser séduire par le cheval de Troie des promesses dans le domaine de la santé : « Puisque vous avez accepté le pacemaker, pourquoi refuser le stimulateur cérébral ? Puisque vous avez admis la stimulation pour soigner votre dépression, pourquoi la refuser pour éradiquer les sentiments négatifs ? » (p. 86) ; tertio, sur le plan scientifique, de tomber dans le réductionnisme, qui prétend que des phénomènes d’un certain niveau de complexité peuvent s’expliquer par des phénomènes d’un niveau de complexité inférieure. La transformation de l’humanité en une gigantesque fourmilière par ces Diafoirus avance, si nous ne réagissons pas. Car « ces chercheurs sont le pouvoir. Non seulement leurs innovations bouleversent nos vies matérielles, mais elle modifient en profondeur l’idée que nous nous faisons de nous et de notre relation à nous-mêmes, la communauté des hommes. » (p. 106). La lecture de cet essai salutaire mettra aussi un terme à cette idée naïve que la technique serait « neutre ». Pourquoi les citoyens ne réagissent –ils pas à cette menace de plus en plus précise ? Peut-être parce que « la difficulté d’être humain pousse universellement les lâches et les aigris dans les bras des prophètes technologiques. » (p. 113). Alors, à nous maintenant de relever la tête… avant qu’elle ne soit colonisée par l’hydre technoscientifique.

Bernard Legros

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