Grand bien lui fasse. Ne nous laissons toutefois pas leurrer, car l’objectif avoué de Vivendi-Universal est de parvenir, dans les années qui viennent, à être identifié, parmi tous les groupes concurrents, comme, je cite « celui qui incarne et symbolise le mieux cette diversité culturelle, née en Europe, et à laquelle le monde aspire ». Le 11 février 2001, au MILIA (marché international du multimédia) de Cannes, Jean-Marie Messier, annonçait déjà, dans son discours, les grands objectifs de son groupe en la matière : « Je suis convaincu que s’affirme de plus en plus un mouvement d’aspiration au renouvellement des cultures locales (…). Dans cette optique, nous offrirons des contenus distincts, adaptés à la réalité culturelle (…). Nous consacrerons nos forces à la promotion de la diversité et c’est à travers la réalisation de cet objectif que notre succès pourra être jugé, le succès de la formidable aventure qu’est Vivendi Universal. J’aurai le sentiment que nous avons gagné notre pari et accompli notre mission si, dans quelques années, Vivendi est clairement reconnu comme LA société de communication internationale symbolisant la diversité culturelle et oeuvrant en sa faveur, comme la génération du siècle qui s’annonce le demande ». Autrement dit, faire de Vivendi-Universal le « distributeur officiel » de… culture !
Ces propos teintés de tolérance et d’humanisme (re-sic !) ont vite adopté une coloration oscillant entre la démagogie, le mercantilisme, le cynisme, et l’ignorance (feinte ?) des systèmes et processus culturels existants. Monsieur Jean-Marie Messier devrait se renseigner sur le concept de culture et de « diversité culturelle », notamment sur le plan anthropologique, sociologique ou historique, avant de faire annonce de telles inepties, vides de sens. Une culture, quelle qu’elle soit, ne peut être forcée de changer pour adopter un ersatz formaté, uniforme, homogène et stéréotypée. Vouloir contrôler et dompter une culture par la force n’engendrera qu’une disparition pure et simple ou une résistance acharnée de cette dernière ; les autres cas de figures ne seront qu’artefacts ou compromis (qui n’en auront que le nom…)
Voyons à présent le sort réservé à l’éducation, car le projet général de Vivendi Universal, qui ne manque pas d’ambition, est de « faciliter le travail des enseignants et aider les étudiants dans leurs besoins, de manière simple, drôle et efficace ». Quels sont dès lors les moyens qu’emploiera Jean-Marie Messier pour atteindre cet objectif digne d’un Ministre en charge de l’Education ? Au MILIA de Cannes toujours, le patron de Vivendi Universal ne pouvait en effet faire l’impasse sur « l’un des domaines où la révolution du multimédia offre des opportunités les plus extraordinaires et où Vivendi Universal Publishing, capable d’atteindre 170 millions d’élèves, entend clairement devenir le numéro un de ce marché ! », et de présenter deux produits phare : le portail éducatif Education.com et le cartable électronique.
Education.com, ne comporte, de prime abord, que des avantages : richesse de contenu, multilinguisme, diversité, simplicité, services en ligne, salle virtuelle des professeurs où les enseignants peuvent communiquer entre eux, avec les parents et les élèves, et ce, de manière décontractée et conviviale. Des fiches didactiques fouillées et détaillées sont proposées aux enseignants, quelle que soit leur spécialité ; certains des articles de presse proposés sur le site étant - paradoxalement - tirées de mensuels réputés et reconnus quant à leur approche critique des événements sociaux et politiques, à savoir Le Courrier international et Le Monde Diplomatique (ce dernier n’ayant pas hésité à critiquer, à de nombreuses reprises, Vivendi Universal et son PDG, ainsi que sa politique néo-libérale en matière de médias et de culture, il est, à cet égard, surprenant de trouver des références du célèbre mensuel sur le site Education.com !) Le hic : tous ces services en ligne - salle virtuelle des professeurs, assistant personnel, exercices « inédits » en français, math…, tests d’évaluation, questionnaires interactifs - sont payants et ne fonctionnent que sur la base d’un modèle d’abonnement. Ce qui veut dire que seuls les parents qui auront les moyens, pourront offrir des contenus scolaires élargis, différents, variés, personnalisés, et de qualité ( ?) à leurs rejetons. Pour les autres… On voit ici, qu’un pas supplémentaire en matière de privatisation de l’enseignement a été franchi et que les limites en matière de gratuité, de démocratie, et de libre accès aux connaissances sont une fois de plus repoussées.
Le cartable électronique, conçu par deux maisons d’édition reconnues (appartenant toutes deux à Vivendi Universal !) et fabriqué par un grand nom de la micro-informatique, a été mis à l’essai dans plusieurs écoles françaises « en partenariat avec le Ministère de l’éducation » (cela donnerait-il une « légitimité » à l’action entreprise… ?). L’ argument principal qui plaide en la faveur du cartable électronique est simple : plus jamais de cartable lourd sur le dos ! Finis les manuels scolaires, dictionnaires, atlas et autres livres de grammaire ! Quelques questions - parmi d’autres - surgissent cependant : Qui payera ce cartable électronique ? Le contribuable ? Quant est-il de la qualité des matières que contient ce cartable électronique ? Des pédagogues, didacticiens ou spécialistes ont-ils été consultés pour élaborer ce cartable électronique ? etc.
S’il est vrai que de tels outils peuvent amener un « plus » au niveau des méthodes d’apprentissage et de la fonctionnalité, ces derniers ne peuvent se substituer complètement au système scolaire (notamment en matière de socialisation). Mais les objectifs affichés de Vivendi Universal sont tout, sauf « philanthropico-pédagogiques ». Il est clair, que nous assistons ici, par le biais de méthodes agressives, à une tentative de mainmise monopolistique sur l’enseignement de la part d’un groupe économico-financier extrêmement puissant. Ceci vaut pour la France. Et demain, la Belgique ? Mais pour reprendre les mots de Jean-Marie Messier, « peu importe pour Vivendi Universal : où que soit la rentabilité, elle est et restera au sein du groupe ! ». Après le fast food, le fast learning ?
Jean-Marc BOCCACCI