Enseignante depuis 1993, j’ai connu « l’avant » et « le pendant » - socles de compétences. Ce qu’il me semble important d’ajouter par rapport aux constats de l’Aped, c’est qu’aux moments où ces socles ont été imposés et le mot « imposés » est fort bien choisi, ces socles avaient été établis dans le cadre d’une étude scientifique commandée par la Communauté française auprès du service de Marcel Crahay, à l’Université de Liège.
Ces socles de compétence ont, dans les faits, été imposés aux enseignants, mais ce que l’on oublie de dire, c’est qu’ils l’ont été contre la volonté d’une grande majorité d’enseignants persuadés, eux qui étaient au quotidien dans leur classe, que leurs élèves étaient capables de beaucoup plus que cela, que leurs élèves étaient désireux d’aller plus loin dans leurs apprentissages. Me vient à l’esprit une matière en mathématiques : la mesure précise, au degré près, de l’amplitude des angles. Cette notion faisait partie du programme avant les socles. Dès l’imposition des socles, elle n’a plus été certifiable en fin d’études primaires. Vous pouviez l’aborder en classe, mais pas noter les élèves sur leurs connaissances en cette matière.
Lorsque les enseignants participaient à l’élaboration des questions dans le cadre du Certificat d’études de base, toute question dépassant les socles de compétence, était éliminée. Je n’ai jamais pu savoir si les inspecteurs qui veillaient à l’adéquation entre le contenu des épreuves et les socles de compétence étaient convaincus du bien-fondé de ces derniers ou s’ils appliquaient des mesures qui leur étaient, à eux aussi, imposées.
Depuis, Marcel Crahay, à qui les enseignants doivent d’appliquer les socles de compétence, a exprimé ses doutes par rapport à ces socles et ce, notamment, dans le cadre de ce que l’on appelle l’Ecole de la réussite, mais cela ne semble pas alarmer la Communauté française.
Mais, par rapport au retard scolaire en Communauté française, à côté des socles de compétence, il faut aussi parler d’une autre mesure, imposée elle aussi aux enseignants, contre leur gré, qui a eu un effet néfaste sur les apprentissages des élèves de cette Communauté : celle qui interdisait les devoirs, les travaux à domicile, en 1ère et 2ème années primaires. En quoi consistaient ces travaux à domicile : quelques lignes de lecture, quelques lignes d’écriture, quelques calculs simples, en fait ce qu’il fallait pour entretenir les connaissances. Il est intéressant de constater qu’une matière qui, aujourd’hui, pose problème dans les apprentissages des élèves en Communauté française est la lecture (porte vers tous les autres apprentissages).
Rappelez-vous, il n’y a pas si longtemps, il y a eu les Assises, il y a eu la Consultation des enseignants. Lors de ces deux enquêtes, la majorité des enseignants a exprimé son ras le bol par rapport à des réformes de l’enseignement. La majorité d’entre eux sait que depuis des années les politiques font fausse route. Mais les professionnels de l’enseignement ne sont jamais écoutés par les ministres de l’enseignement.. Je suis bien payée pour le savoir, ayant écrit, à plusieurs reprises, aux ministres dits malencontreusement compétents, et ayant reçu en retour une réponse indiquant que je n’avais pas bien compris de quoi il s’agissait.
Certains enseignants font de la résistance : une farde, sans intitulé, glissée dans le cartable, « à toutes fins utiles », et qui revient le lendemain dans les mains d’un enfant content de s’être exercé, d’avoir montré à papa et à maman ce qu’il savait faire. Qu’a renforcé le décret interdisant le travail à domicile ? Une école à deux vitesses. D’un côté, il y a les parents qui ont la formation nécessaire et qui savent que pour apprendre, il faut mémoriser, s’entraîner, … et si l’enseignant n’a plus le droit de donner des devoirs, eux, ils savent quoi donner à leur enfant pour asseoir ses connaissances et bien progresser. Les parents, qui n’ont pas bénéficié d’une formation scolaire ou qui ont mal vécu leur scolarité, se sont trouvés bien démunis, malgré toute leur bonne volonté et leur envie de donner le meilleur à leur enfant, et confrontés à une mission difficile ou impossible. Pour ces parents, les cours particuliers, onéreux, apparaissent souvent comme le meilleur moyen de soutenir la scolarité de leur enfant.
Ce qu’il aurait fallu, c’est imposer des devoirs qui ne soient que des entraînements sur de la matière déjà vue (et il est vrai que certains enseignants ne respectaient pas cette exigence, forçant ainsi les parents à enseigner à leur place) et donner à tous les élèves la possibilité de travailler, à l’école, après les cours, pendant un temps limité, pour s’entraîner et cela, gratuitement ! Une étude gratuite, des devoirs bien ciblés, voilà ce qui aurait dû être imposés par les politiques.
Certains enseignants, de guerre lasse, vont au turbin, parce qu’il faut bien gagner des sous. C’est peut-être à ceux-là que Nico Hirtt pense quand il parle des « profs » qui abaissent leurs exigences.
Beaucoup d’autres, par contre, ont la rage au cœur face au gâchis organisé sous le couvert de belles paroles. Contre vents et marées, ils tentent toujours de maintenir leurs exigences en dépit des décrets et amènent chaque élève le plus loin possible.
Je voudrais, par le biais de cette réaction à l’article de Nico Hirtt, exprimer une nouvelle fois à quel point, aujourd’hui encore, les mesures prises par les ministres de l’enseignement font du tort à l’enseignement, empêchent les professionnels de l’enseignement de donner toute la mesure de leur savoir-faire et combien il est frustrant, au quotidien, d’entendre ou de lire les annonces ou promesses électoralistes de nos ministres, et de lutter, chaque jour, en classe, contre le gâchis qu’ils organisent. Qu’on ne se méprenne pas, ce métier d’enseignant, je l’aime et c’est pourquoi, je ne supporte pas qu’on le saborde. Heureusement qu’il y a les élèves et dommage qu’il y ait des personnes de pouvoir qui adoptent et imposent tant de mesures contre-productives.