Quels objectifs visez-vous avec votre centre de sport ?
Au départ, l’objectif était le même que partout ailleurs : faire des champions. Notamment dans ma discipline de référence qu’est le Body. Progressivement, on a pris conscience qu’il y avait un travail important à faire avec les enfants. Nous sommes passés petit à petit d’une conception élitiste à une conception sociale. L’objectif essentiel est maintenant devenu : rendre le sport accessible à tous.
Puisque tous les jeunes vont à l’école, on pourrait penser que c’est plutôt à celle-ci de remplir ce rôle. Combien d’heures d’éducation physique doivent suivre les élèves de l’enseignement obligatoire ? Deux heures par semaine aussi bien en primaire que dans le secondaire. Tous réseaux et Communautés confondus.
Est-ce suffisant ?
Actuellement, pas du tout. Le monde a changé. Il y a beaucoup plus de stress dans les familles et au travail (flexibilité, horaires décalés, …). Les loisirs des jeunes ont changé : ils sont beaucoup plus sédentarisés. Le nombre d’espaces verts a diminué dans les grandes villes. Il y a beaucoup plus de bruit. L’hygiène alimentaire a changé. Il y a une sorte de pression permanente qui agit sur les enfants. Dans ce contexte, pour développer le potentiel d’un enfant, sa psychomotricité, une enquête allemande démontre que deux heures de pratique sportive par semaine, c’est très largement insuffisant. Un livre blanc de la Fondation Roi Baudouin arrive à la conclusion que la population belge est sous-développée physiquement. L’école ne remplit donc pas son rôle. Avec le centre, nous avons voulu aborder le problème sans culpabiliser les familles. Nous voulons aider les gens, particulièrement les jeunes, à accéder au maximum à la pratique sportive.
Y a-t-il des données objectives sur la condition physique de la jeunesse en Belgique ?
Je viens de parler du livre blanc de la Fondation Roi Baudouin qui parle de la population en général. Il a été publié il y a cinq ans. J’ai ici un document de la COCOF (1). Je cite : " La condition physique des jeunes est plus que déficiente. Cela devient alarmant et leur santé en pâtit ". Si les autorités sont obligées de reconnaître cette situation catastrophique, ça montre à quel point la situation est grave.
Existe-t-il des pays européens où le sport à l’école est mieux organisé ?
Je ne sais pas s’il y a des pays, mais il y a des exemples ponctuels. En France, par exemple, il y a l’expérience des " après-midi sans cartable ". Les résultats sont tout à fait concluants : les familles participent, les enfants mangent mieux, leur condition physique s’améliore, il y a plus de créativité de leur part et leur scolarité se passe mieux. Mais les budgets nécessaires sont très élevés. Même en Belgique, certaines études ont été menées et, à chaque fois, les résultats sont indiscutables : quand on augmente la pratique sportive à l’école, il n’y a que des aspects positifs. On ne connaît pas de contre-exemple.
On rencontre de plus en plus d’élèves qui souffrent de certaines pathologies. Des hyperkinétiques, par exemple. On observe aussi une augmentation de la violence à l’école et ailleurs. Le sport pourrait-il être d’un certain secours par rapport à ces problèmes ?
Il faut voir les choses de manière globale. Ne pas dire par exemple que le sport à l’école c’est la panacée. Je le redis, le monde a changé... Il y a beaucoup plus de stress. Ca rejaillit sur les enfants. On parle beaucoup en effet d’hyperkinétisme. En réalité, on cherche à médicaliser le problème. On veut faire croire que ces enfants souffrent d’une pathologie et qu’il faut les soigner avec des médicaments. Aux Etats-Unis, par exemple, 9 millions d’enfants sont dits hyperkinétiques. Presque la population de la Belgique ! On les " soigne " en leur donnant des amphétamines (Prozac, etc). Ca concerne 7 % de la population de certaines grandes villes. En Europe, il y a eu une augmentation des prescriptions de 250 % entre 95 et 99. Il y a donc un marché très juteux (250 millions $ par an) pour les multinationales pharmaceutiques. Et les possibilités de croissance sont énormes. Je refuse cette approche. Je considère qu’il faut socialiser le problème. Devant le manque de budget, le manque d’encadrement, l’école laisse le soin aux familles de prendre en charge le développement de leurs enfants. Ceux qui peuvent payer font du sport. Les autres se retrouvent parfois dans des écoles spéciales parce qu’ils sont considérés comme débiles alors que le problème vient de la gestion du stress. Pour éviter ou limiter la prise de médicaments, je pense que l’école devrait permettre aux jeunes de se développer physiquement. De développer leur créativité aussi. Plutôt que de les laisser assis sur une chaise pendant toute la journée, il faut viser le développement intégral. Le sport a ici un rôle important à jouer pour aider à combattre le stress. C’est une alternative intéressante à la prise de médicaments. Mais il faut être conscient que la source des problèmes de stress et de violence se trouve dans la société.
Si on augmente le nombre d’heures de sport, ça risque de se faire au détriment des cours généraux. Le choix n’est il pas difficile ?
Comme je l’ai dit, il n’y a pas d’exemple malheureux. Les performances intellectuelles sont très souvent améliorées lorsque le jeune peut bénéficier d’un développement plus harmonieux suite à la pratique du sport. A Cuba, par exemple, on ne donne pas aux jeunes de médicaments pour le stress, mais le taux d’encadrement pour la pratique du sport est élevé. Or, ce petit pays du Tiers Monde arrive à des performances sportives extraordinaires (4ème place aux JO de Barcelone, 7ème à ceux d’Atlanta) tout en " sortant " un très grand nombre d’intellectuels : les médecins ou les enseignants, par exemple, sont bien plus nombreux que dans les autres pays du Tiers Monde et même que dans la plupart des pays industrialisés.
Quelle serait votre revendication concrète en ce qui concerne le sport à l’école ?
Différents spécialistes préconisent au moins deux après-midi par semaine où les gosses font " autre chose ". Des activités sportives notamment. Pour tout le monde bien sûr. Ce serait déjà un bon début. Tout le système ne serait pas chamboulé pour la cause. Pour l’instant, on prend la direction complètement opposée. En effet, des écoles proposent des options le mercredi après-midi ou à d’autres moments. Ceux qui peuvent se payer du tennis le font. D’autres font autre chose. Ceux qui n’ont pas les moyens de payer s’en passent. La dualisation de l’enseignement se marque donc aussi dans le sport. Un directeur d’école a proposé de décharger les établissements de l’organisation du sport : deux heures c’est encore trop pour lui. Il serait d’accord de certifier en fin d’année le niveau de compétence de chacun. Compétences acquises par la fréquentation d’un centre sportif payant bien entendu. C’est une forme de privatisation du sport. Le seul moyen d’éviter cela est de donner plus de moyens aux écoles pour l’encadrement, pour les infrastructures sportives, etc. Si on ne le fait pas, on se dirige vers de graves crises dans les dix ans qui viennent. Je suis sûr qu’il y aura des meurtres dans les écoles. Ca arrive déjà de temps en temps, mais ça va augmenter. On se rapproche de ce qui se passe aux Etats-Unis. Or, là bas, les meurtres à l’école relèvent presque de la banalité.
(1) : la COCOF est la Commission Communautaire Francophone de la Région de Bruxelles-Capitale
