Lycée Turgot : de la ségrégation sociale à la calomnie médiatique

dimanche 9 mai 2004

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Avec une exceptionnelle unanimité de sentiment, les personnels, les élèves, les parents d’élèves du lycée sont aujourd’hui choqués par la campagne médiatique qui, pendant des jours, a répandu une image apocalyptique de la vie quotidienne au lycée Turgot à Paris. Un documentaire est à l’origine de cette campagne, celui de Cyril Denvers intitulé « Quand la religion fait la loi à l’école », produit par Réservoir Prod et diffusé sur FR 3 le 27 mars. Des journalistes de la presse écrite ont rapporté dans leurs colonnes, sur la seule foi du film -et surtout du mode d’emploi fourni par la production-, une vision cauchemardesque du lycée Turgot faite de tensions et d’exclusions intercommunautaires, de propos violemment racistes, de discours religieux fanatiques (Le Monde télévision, Elle, Le Nouvel observateur, les Inrockuptibles, le Figaro, etc).

 

La thèse de la haine

Dans toute cette opération, le lycée Turgot subit la détestable logique de l’audimat. Les documentaristes n’ont pas montré la réalité du lycée, ils ont instrumentalisé des élèves et des adultes pour défendre une vision sensationnaliste de l’établissement. Un choix très partisan de faits anecdotiques, où l’on voudrait faire croire que le lycée est encerclé par des rabbins prosélytes et infiltré par des intégristes islamistes, est au service d’une thèse selon laquelle ce lycée serait en proie à la haine entre juifs et musulmans et hanté par le conflit israélo-palestinien. Les très nombreux élèves d’origine chinoise, par exemple, sont étrangement absents. Cette thèse de la haine est fausse mais il fallait qu’elle s’incarne à tout prix puisque tel était le « sujet » arrêté. Pour ce faire, le documentaire, grossit certains faits, fouine dans les réduits désaffectés et les lieux les plus improbables. Il focalise l’attention sur quelques cas personnels -des filles pour la plupart-, réduites à leur identité religieuse, seul trait qui les rend médiatiquement intéressantes. Il élimine la plupart des témoignages de professeurs, les nombreux récits d’élèves, les mille exemples qui auraient pu refléter authentiquement la réalité quotidienne du lycée, qui est très loin de cette « poudrière » qu’on a osé agiter.

 

La réalité n’est pas celle-là

Les élèves et les enseignants qui ont lu les articles et vu le film le disent tous : « Turgot, ce n’est pas ça ». Leur expérience et leur analyse sont autrement plus contrastées et complexes. Certes, les tensions et les revendications identitaires de type religieux existent. Elles sont inquiétantes et d’ailleurs combattues par l’action éducative quotidienne (et pas seulement par les sermons laïques mis en scène dans le film). Il fallait donc, pour illustrer la thèse de l’affontement judéo-musulman entre élèves, que les « problèmes » qu’étaient venus traquer les documentaristes soient montés en épingle et placés sciemment hors du contexte social et scolaire réel. L’effet obtenu est celui de l’image d’un chaos ethnique et religieux face auquel les enseignants seraient réduits à l’impuissance.

 Le lycée Turgot ne ressemble en rien à cette caricature de champ de bataille entre deux communautarismes plus ou moins fanatiques. En octobre 2002, les corps d’inspection de l’Académie ont réalisé pendant plusieurs semaines un audit global du lycée qui a mis en évidence toutes les difficultés objectives rencontrées par les enseignants, notamment celles liées au recrutement social et à la faiblesse criante des moyens humains, mais ils n’ont aucunement découvert cette haine raciste généralisée complaisamment mise en scène par le réalisateur.

L’œuvre quotidienne des enseignants n’a pas intéressé les caméras. Elle est de bien trop faible valeur médiatique à côté du spectacle d’une proviseure qui, si l’on en croit les images, est, de l’aube au crépuscule, l’énergique vigie de la laïcité française. Dans une bonne fiction télé, ne faut-il pas une héroïne au fort caractère et au verbe haut ( au risque du dérapage verbal parfois) ? C’est dans ce registre que ce documentaire s’inscrit, jouant du ressort du sensationnel, de l’émotionnel, voire de l’hystérisation de protagonistes qui ne participent jamais d’une histoire collective.

 

Les non dits du documentaire

La réalité est très loin d’être facile dans un lycée qui recrute des élèves d’origines très diverses et qui, pour beaucoup, appartiennent à des milieux défavorisés. Mais le documentaire n’en a cure. Le manque de moyens humains, l’état d’abandon des locaux, la surcharge des classes et le manque d’espace sont passés sous silence de même que le contexte de ségrégation sociale auquel sont soumis certains établissements.. On ne se pose pas la question décisive des causes réelles de cet appel aux racines ethniques et religieuses, du manque de repères, des difficultés d’expression de certains élèves. On n’évoque pas leur immersion dans le chaos de la consommation médiatique. Ces problèmes, visiblement, ne doivent pas être soulevés. Ils sont « hors sujet » et n’intéressent ni les autorités académiques ni les médias.

 

Quels lendemains ?

 On ne peut que ressentir une impression de gâchis. Au lieu d’apporter une connaissance nouvelle sur la vie des établissements à recrutement populaire et sur la situation de certains élèves en perte de repères, au lieu de faire prendre conscience de l’effort éducatif que l’État doit faire pour éviter les possibles dérives identitaires de ces élèves, le documentaire préfère jeter le discrédit sur un établissement entier et, plus particulièrement, sur deux « communautés » soi-disant en proie à la fanatisation et prêtes à s’entredéchirer.

Quel sera le résultat sur les élèves, les parents et les personnels d’une telle stigmatisation réalisée avec l’aval de l’Éducation nationale ? Les parents n’ont-ils pas aussi des raisons de s’inquiéter ? Qui voudrait mettre son enfant dans une « cocotte-minute » ( comme ose l’écrire le réalisateur) peuplée de fanatiques ? Et, plus grave, l’irresponsabilité d’une telle opération médiatique ne risque-t-elle pas de créer effectivement une réalité qui se conforme à l’image ?

De façon plus générale, attiser le feu entre « communautés » vivant en France - en inventant des « lycées poudrière » qui n’existent pas - est-ce un nouvel axe de propagande politique et/ou la nouvelle mission du service public de télévision ? Quant à l’administration de l’Éducation nationale, qui sait si bien interdire aux journalistes l’entrée dans les établissements scolaires lorsqu’un conflit social les agite, quelles intentions ont présidé à sa soudaine bénédiction ?

Une explication publique est exigible de tous ceux qui ont participé à la construction médiatique de cette image falsifiée. Que les réalisateurs du film, que les journalistes des rubriques télé qui ont fait écho, que les fonctionnaires de l’administration qui ont autorisé et alimenté le tournage aient le courage intellectuel de venir parler en direct avec ceux qui vivent au quotidien, la vie réelle d’un lycée parisien. Ils entendront alors une parole plus collective, plus sensible, plus vraie, mais certainement moins « vendeuse ».

La logique marchande à l’école n’est-elle pas une grave atteinte à la laïcité ? Voilà en tous cas un beau sujet de documentaire. 

 

Laure CAILLE, Joëlle FANGER, Christian LAVAL, Nathalie LEJBOWICZ, professeurs au Lycée Turgot


Commentaires  (fermé)

dimanche 9 mars 2008 à 13h44

personnellement s’écrit avec deux l, qui est-ce qui parlait du niveau ???

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dimanche 6 août 2006 à 14h43 - par  max

Salut lou, désolé je viens juste de voir ton message je suit passé par une seconde audiovisuelle il y a de cela 2 ans et franchement j’ai été un peu déçu par les activités et surtout les enseignants qui ne sont guère compétents... Donc turgot...à éviter.....

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mardi 2 mai 2006 à 13h19 - par  lou

bonjour,
y aurait-il quelqu’un en enseignement de determination C.A.V (cinéma audiovisuel), niveau seconde qui pourrait me renseigner sur la qualitée des cours ?

jeudi 13 avril 2006 à 09h22

Vu le reportage le 12/04/2006. Votre réaction ne peut que donner raison a ces minorités qui "mettent la pagaille ..." a plaisir et qui risquent si on n’a pas le courage de les dénoncer, de devenir très rapidement des majorités. J’ai trouvé ce reportage très bien fait et on peut féliciter votre proviseur pour la façon dont elle a l’air de traiter les problèmes.

Logo de alex
lundi 6 février 2006 à 13h44 - par  alex

Personnelement je suis passé par une classe préparatoire à turgot et je dois dire que le niveau y est assez faible.Les professeurs ne sont pas très intéressants et c’est un petit peu la foire.Mais bon la prépa turgot n’est pas si terrible que ça !c’est vrai qu’il y a pas mal de problèmes mais c’est valable pour toutes les prépas je pense et la prépa turgot ne fait pas exception.
Ainsi n’hésiter pas trop si vous voulez aller en prépa à turgot.

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lundi 23 janvier 2006 à 18h16 - par  Quentin

Cher Monsieur Rot ,

je voulais vous demander plus specialement si le passage par une classe preparatoire à Turgot est un meilleur choix que d’aller directement en fac de Droit
ceci sachant que nous avons surement un très bon encadrement en prepa et que nous y acquerons une très bonne culture avant d’entrer en fac

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mercredi 4 janvier 2006 à 13h21 - par  dan

il est super bien ton message !!! si si franchement je ne sais pas qui tu es mais je peux dire que tu as des grandes valeurs morales et tatati et tatata...
continue mon pote moi aussi j’étais à turgot et ce que je peux dire c’est qu’on s’est bien marré !!!!!

Logo de G. Rot Maître de conférences à l'Université de Nanterre
mercredi 23 novembre 2005 à 12h17 - par  G. Rot Maître de conférences à l’Université de Nanterre

La classe préparatoire D1 à Turgot est, à juste titre, très réputée. C’est l’une des meilleures classe préparatoire au concours d’entrée à l’ENS Cachan, et l’équipe pédagogique y est excellente. Donc il n’y a aucune hésitation à avoir.

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jeudi 31 mars 2005 à 16h44 - par  Clément

Etant encore en Terminale, je suis interéssé par une prépa Cachan D1 à Turgot . Est-ce si terrible que ça ??

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lundi 17 janvier 2005 à 13h26 - par  dirty

moi aussi je suis d’accord avec sam dans la classe c’était n importe quoi.je suis français mais je me sentais aussi mal aimé par une certaine population très influente....enfin de toute façon ce documentaire ne va pas changer la face de la terre !!!!!!!!!!!

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lundi 17 janvier 2005 à 13h23 - par  sam

c’est n importe quoi ton message moi je suis en prépa alors que le documentaire s est tourné l ’année dernière et dans la classe c’ était un véritable champ de bataille !!étant guadeloupéen j’ai été très touché !!!

Logo de kik
lundi 17 janvier 2005 à 13h20 - par  kik

étant ancien élève du lycée turgot, je tiens a m’insurger moi aussi contre cette recherche de de l’audimat a tout prix en négligeant le côté humain des choses.je m’ explique:ma classe se composait de gens de toutes nationalités mais malgré cela une chaleureuse entente s était installée.ce documentaire a aussi eu pour conséquence de léser des élèves ayant postulé à desétudes supérieures.beaucoup n ont pas été pris a cause de ce documentaire honteux !!!!!!

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