PISA : France et Belgique, champions de l’inégalité

mercredi 29 janvier 2014
par  Nico Hirtt
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Le service d’étude de l’Appel pour une école démocratique (Aped) a entrepris une analyse autonome et originale des données fournies par l’enquête PISA 2012. Ce travail confirme malheureusement la situation catastrophique de l’enseignement en Belgique et en France en matière d’équité sociale. Il apporte également des éléments nouveaux qui démontrent à quel point les mécanismes de ségrégation — sociale ou académique — sont importants dans la reproduction de ces inégalités scolaires.

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Etude PISA 2012 de l’Aped
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Présentation :

En France comme en Belgique, la nouvelle édition des enquêtes PISA a fait couler beaucoup d’encre. L’Hexagone pleure sa chute dans le hit-parade de l’OCDE. La Flandre se réjouit de figurer une fois de plus dans le haut du classement. Et la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) tente de déceler quelques « frémissements positifs » pour oublier un tableau général déprimant.
La majorité des commentateurs font ainsi grand cas de ce qui est pourtant le produit le moins intéressant de l’étude internationale : le classement des pays selon leurs performances moyennes. A Bruxelles comme à Paris, on s’intéresse beaucoup moins à ce que PISA nous révèle au sujet des inégalités sociales dans l’enseignement. Or, c’est dans ce domaine que tout le territoire de l’ancienne Gaule romaine — Belges et Luxembourgeois compris — se distingue comme un bien triste champion... "
Le service d’étude de l’Appel pour une école démocratique (Aped) a réalisé une analyse autonome et originale des résultats de l’enquête PISA 2012. Ses enseignements sont présentés ici. Il en ressort que la Belgique est, avec la France, le pays d’Europe occidentale dont l’enseignement est le plus inéquitable. C’était le cas depuis longtemps pour la Fédération Wallonie-Bruxelles. Mais récemment la situation de l’équité s’est fortement dégradée en Flandre et en France. On découvre également que la Flandre est le système éducatif où l’écart entre élèves autochtones et allochtones est le plus important (même à origine sociale identique). Et celui où les performances scolaires sont le plus étroitement liées au niveau d’étude des parents.

Notre étude montre que ces inégalités sociales ou liées à l’immigration sont avant tout le résultat de puissants mécanismes de ségrégation. C’est en Flandre que les élèves issus de l’immigration ont la plus grande probabilité d’être confinés dans des écoles « ghettos ». En Fédération Wallonie-Bruxelles et en France, les taux de redoublement sont parmi les plus élevés d’Europe occidentale et l’impact de l’origine sociale sur la probabilité d’un redoublement y est particulièrement criant. Sélection précoce, quasi-marchés, réseaux concurrents et polarisation sociale des établissements scolaires caractérisent les systèmes d’enseignement de Belgique et, dans une mesure croissante, de France.
Notre travail de recherche sur les résultats de PISA est loin d’être achevé. Mais à quelques mois des élections en Belgique, il nous semblait que nous ne pouvions attendre davantage pour dévoiler cette catastrophe sociale et éducative. Il est devenu plus qu’urgent de placer enfin la quête d’une école démocratique au coeur du débat politique.

Il ne s’agit pas de se lamenter sur un constat, mais d’identifier et de promouvoir les mesures structurelles capables de renverser la situation. Des mesures qui ont pour nom : école commune de plus longue durée, formation générale et polytechnique de haut niveau pour tous, suppression des réseaux et des marchés scolaires, remédiation et encadrement au lieu du redoublement et de la s !élection qui sont de mise aujourd’hui...

Résumé

  1. Les écarts de performances PISA à l’intérieur des pays sont beaucoup plus importants — en grandeur et par leur impact social — que les écarts entre pays. D’autre part, les différences entre pays sur le plan de l’égalité (sociale) des performances sont beaucoup plus grandes que les différences de performances moyennes. Conclusion : il faut cesser de se focaliser sur les classements de performances PISA ; le plus important c’est ce que PISA nous apprend sur l’équité de l’enseignement.
  2. Quel que soit l’indicateur utilisé pour mesurer l’équité sociale — écart entre quartiles socio-économiques, impact du niveau d’étude des parents, corrélation avec l’indice socio-économique… — la Flandre, la Fédération Wallonie-Bruxelles et la France occupent systématiquement les plus mauvaises positions.
  3. La conjonction de quatre indicateurs d’équité nous a permis de construire un indice global d’inégalité sociale scolaire : parmi les systèmes d’Europe occidentale, la Flandre et la France arrivent ex-aequo en première (mauvaise) position, la FWB est en troisième place. L’Islande, la Norvège et la Finlande occupent les meilleures positions.
  4. Les différences de performances entre autochtones et immigrés de seconde génération sont particulièrement élevées en Flandre (1ère du classement selon ce critère) et en France (4e). Mais surtout, en Flandre cela reste vrai même lorsqu’on examine les performances à origine sociale égale. En d’autres mots, il existe, au nord de la Belgique, des mécanismes de discrimination et/ou de ségrégation qui frappent spécifiquement les allochtones.
  5. Néanmoins, même en retirant les allochtones des statistiques PISA, le classement des systèmes éducatifs selon l’inégalité sociale ne change guère. Ce n’est donc pas l’immigration qui explique le mauvais score en matière d’équité.
  6. En Belgique, bien plus qu’ailleurs, les écoles sont très différentes les unes des autres, tant sur le plan de la composition sociale que sur le plan des performances moyennes. Qui plus est, il y a une forte corrélation entre ces deux variables. Ceci nous amène à étudier l’importance et l’impact de quatre formes de ségrégation : la filiarisation, le redoublement, les réseaux et la polarisation sociale des écoles (« écoles ghettos »).
  7. En Belgique, à 15 ans, les écarts de performances entre filières sont très élevés : jusqu’à 10 fois l’écart moyen entre pays. D’autre part, l’orientation vers l’enseignement général, technique ou professionnel est très étroitement liée à l’origine sociale des élèves. Tout ceci fait de la filiarisation précoce un important vecteur d’inégalité sociale dans l’enseignement.
  8. En Fédération Wallonie-Bruxelles, un élève sur deux redouble au moins une fois avant l’âge de 15 ans. Ils sont 30% en Flandre et en France. Qui plus est, les taux de redoublement varient du simple au triple entre le dixième et le premier décile socio-économique. La « menace du redoublement » n’est clairement plus un moyen de motiver, mais un vulgaire outil de sélection (sociale).
  9. La Belgique (et particulièrement la Flandre) est le pays qui compte le plus d’élèves dans l’enseignement privé (« libre »). Les différences sociales entre les réseaux privé et public y sont moins élevées que dans certains autres pays, mais elles restent significatives (0,2 à 0,3 points sur l’échelle socio-économique ESCS). Globalement les réseaux contribuent donc à augmenter l’inégalité sociale de l’enseignement.
  10. La Fédération Wallonie-Bruxelles et la France font partie des systèmes éducatifs comptant le plus grand pourcentage d’élèves en écoles ségrégatives (ghettos de riches et ghettos de pauvres). Or, à lui seul, ce taux de polarisation sociale des écoles, explique 52% de la variance des pays ouest-européens en matière d’inégalité sociale des performances.
  11. En Flandre, la polarisation sociale des écoles est plus faible qu’en FWB mais elle concerne au premier chef les enfants issus de l’immigration. Un élève migrant de deuxième génération y a presque cinq fois plus de chances de fréquenter une école « pauvre » qu’une école « riche ». Ce rapport est le plus élevé d’Europe et contribue grandement — sans doute davantage que la langue — à expliquer les mauvaises performances scolaires de ces élèves.
  12. Ensemble, ces quatre formes de ségrégation — filiarisation, redoublement, réseaux et polarisation sociale des écoles — permettent d’expliquer deux tiers (67%) de la variance entre pays, en matière d’inégalités sociales face aux performances PISA. Cette corrélation conduit à identifier nettement trois groupes de systèmes éducatifs : les systèmes « équitables » avec peu de ségrégation et (par conséquent) peu d’inégalité sociale des performances (Islande, Norvège, Finlande, Suède) ; les systèmes « inéquitables » avec un fort indice de ségrégation et un fort indice d’inégalité sociale des performances (France, FWB et Flandre) ; enfin, le groupe intermédiaire comprenant les autres pays/systèmes.

Conclusion : La ségrégation des élèves est la cause principale du déficit d’équité de l’enseignement en Flandre, FWB et en France.
Les remèdes doivent donc prendre en compte cette réalité :

  • combattre la filiarisation en prolongeant la durée du « tronc commun » jusqu’à 16 ans et en apportant à tous les élèves une solide formation générale et polytechnique.
  • combattre le redoublement en organisant de façon systématique l’encadrement individualisé des élèves en dehors des heures de « cours » dans le cadre d’une école « ouverte » (remédiation, guidance, construction d’un rapport positif au savoir par des activités pratiques, de découverte, etc.) et en diminuant la taille des classes, surtout en début de scolarité.
  • supprimer les réseaux (fusion des réseaux en un unique réseau public d’écoles jouissant d’une grande autonomie sur le plan pédagogique)
  • combattre la polarisation sociale par une politique d’inscriptions plus active : proposer d’emblée une école aux parents avec place garantie, recherche pro-active de mixité sociale pour échapper à la ghettoïsation des quartiers, dès l’école maternelle et pas seulement à l’entrée du secondaire.
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Etude PISA 2012 de l’Aped
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Commentaires  (fermé)

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vendredi 28 février 2014 à 09h03 - par  Nico Hirtt

Erratum : Bellarmin, et pas Ballarmin...
Nico

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vendredi 28 février 2014 à 08h57 - par  Nico Hirtt

Cher Michel, ton discours est certes intéressant. Mais j’ai un peu de mal à voir en quoi il répond à notre analyse chiffrée, qui parle de ségrégation sociale et académique. L’as-tu lue ? Ou est-ce juste le mot PISA qui t’irrite ? Je suis bien le dernier à croire que la mesure des compétences par PISA constitue une vérité révélée. Et encore moins à nourrir la plus infime illusion quant aux objectifs de lOCDE. Je suppose que je n’ai plus à démontrer cela.
Mais PISA n’en reste pas moins une base de données solide et statistiquement significative. Lorsqu’elle nous apprend qu’en France la séparation scolaire des élèves, selon leur origine sociale et leur statut d’immigration, est plus forte qu’ailleurs, ou que les taux de redoublement y sont très élevés et qu’ils sont grandement déterminés par le milieu social, ça n’a rien à voir avec l’idéologie de l’OCDE. Ce sont des faits. Point. Lorsque je montre que ces réalités sont statistiquement corrélées à l’inégalité sociale des performances "telles que mesurées par PISA dans le domaine des mathématiques". C’est encore un fait. Ensuite on peut évidemment analyser ces faits de différentes façons. Mais on ne peut certainement pas se mettre la tête dans le sable en les niant. Ton attitude me fait penser à Ballarmin devant Galilée : cachez cette vérité scientifique que je ne saurais voir....
Nico

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jeudi 27 février 2014 à 14h58 - par  Michel Delord

Salut Nico

Je crois que , ce coup-ci, je ne suis pas tout à fait d’accord avec toi.
Va faire un tour sur
http://blogs.mediapart.fr/blog/micheldelord/270214/vaccination-anti-pisa-choc-0
et http://micheldelord.info/pisa-choc.pdf
Ça commence par

"L’OCDE, nous a fait cadeau de PISA en 2003 après son cadeau, 40 ans avant, des mathématiques modernes. PISA semble tellement important que certains, au Monde en particulier, voudraient créer un PISA-Choc. La médecine n’est-elle pas dangereuse ?"

Bonne lecture
Michel Delord

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