1. La situation de l’enseignement en Belgique et les enjeux européens
En Belgique, l’Aped mène actuellement un combat sur deux plans essentiels, liés à notre conception de ce qu’est une école démocratique : celle qui apporte à tous les jeunes des savoirs porteurs de citoyenneté critique.
1.a. Inégalités sociales dans l’école belge
Le premier grand objet de nos luttes est l’extrême iniquité du système éducatif belge. Quel que soit l’instrument de mesure utilisé, PISA ou autre, l’enseignement belge apparaît comme celui où les écarts de performances et la ségrégation selon l’origine sociale sont les plus importants. Cet état de fait est lié à trois causes.
Premièrement il y a l’organisation de notre enseignement comme un marché, ce qu’on appelle techniquement un quasi-marché. En Belgique, les parents ont l’obligation de choisir et de trouver eux-mêmes une école où inscrire leur enfant. Qui plus est, nos écoles sont divisées en réseaux d’enseignements concurrents : plus de 60% des élèves fréquentent des écoles confessionnelles subventionnées par l’Etat (dites "libres"). Cette double circonstance conduit à de très puissants mécanismes de ségrégation sociale et académique.
Deuxièmement, en Belgique les élèves entrent à l’âge de 12 ans dans des écoles secondaires spécialisées dans l’enseignement général, technique ou professionnel. Bien que sur le papier la première orientation n’ait lieu qu’à 13 ou 14 ans (selon les régions), en pratique c’est donc bien à 12 ans que s’opère la sélection. Celle-ci vient renforcer les mécanismes de ségrégation sociale.
Enfin, troisièmement, notre enseignement a connu d’importantes coupes budgétaires au cours des trente dernières années, réduisant l’encadrement et donc la capacité des enseignants à mettre en place un enseignement de la réussite pour tous.
Concrètement, au cours des cinq dernières années, la lutte pour la démocratisation de l’école en Belgique s’est particulièrement cristallisée sur la question des inscriptions scolaires. Du côté francophone, deux ministres successifs — Marie Arena et Christian Dupont — ont tenté d’introduire de timides procédures régulatrices en la matière (date limite d’inscriptions, obligation de tenir un registre,…). Mais leurs projets ont buté sur la résistance farouche de groupes de parents privilégiés, particulièrement bien organisés et qui bénéficiaient d’une oreille complaisante auprès des médias. Ils ont orchestré des campagnes qui ont coûté leur postes aux deux ministres et ont conduit au retrait des mesures en question.
Ce combat est rendu encore plus difficile par le contexte européen qui pousse à une libéralisation et une mise en compétition des établissements scolaires. Par exemple, la décision française de supprimer la carte scolaire a eu un impact particulièrement négatif sur les luttes en Belgique autour de ces questions.
1.b. Compétences et savoirs
Le deuxième axe de lutte de l’Aped concerne les contenus enseignés. Depuis dix ans en Communauté française de Belgique et depuis peu en Communauté flamande, les programmes basés sur des corpus intégrés de connaissances cèdent le pas devant la nouvelle idéologie pédagogique à la mode : l’approche par compétences. Celle-ci entraîne un abandon des savoirs structurés au profit de vagues compétences dites transversales ("résoudre un problème", "faire une recherche documentaire", "communiquer"…) dont la définition est extrêmement floue et qui ouvrent donc la porte, derechef, à de très grandes inégalités d’interprétation.
Le combat dans ce domaine est rendu particulièrement complexe parce que l’approche par compétences se présente comme issue de la tradition pédagogique progressiste et, en particulier, du socio-constructivisme. En réalité, elle constitue un renversement complet de la méthode constructiviste. Le constructivisme favorise l’activité de l’élève parce qu’elle constitue un moyen de faire accéder l’apprenant au savoir. Dans l’approche par compétences le savoir n’est plus qu’un auxiliaire du développement de compétences. Mais la similitude sémantique entre ces deux approches contraires est telle que certains enseignants progressistes se laissent prendre au piège. Inversement, le camp des opposants à l’approche par compétences se trouve parfois renforcé par des personnes de droite qui refusent par principe toute innovation pédagogique, tout ce qui se présente comme une possible démocratisation de l’école.
En réalité, le succès de l’approche par compétences vient de ce qu’elle répond parfaitement aux attentes des milieux économiques qui, dans un contexte d’instabilité et de dualisation du marché du travail, réclament plutôt de la flexibilité et de l’adaptabilité que de la qualification et de l’élévation des niveaux d’instruction. Le concept de compétence permet efficacement d’atteindre ces objectifs.
2. Propositions pour les débats futurs à Berlin et Istanbul
Les échanges que nous avons eu depuis plusieurs années ont permis de dégager un consensus sur des questions essentielles comme le refus de la privatisation de l’enseignement, le refus des l’introduction de techniques managériales et de la mise en compétition des écoles ou des professeurs, le refus de l’instrumentalisation de l’enseignement au service de l’économie capitaliste, la défense de l’enseignement public, laïc, la défense d’une école commune avec un tronc commun de longue durée, etc.
Cependant, il apparaît aussi au cours de nos échanges — et il est encore apparu dans les discussions franches que nous avons eu hier et aujourd’hui — qu’il existe des lignes de partage entre nous. Certaines témoignent davantage de méconnaissance et d’incompréhensions mutuelle que de réelles divergences ; d’autres sont le signe d’une faiblesse réelle de notre analyse. Dans un cas comme dans l’autre, nous avons intérêt à approfondir la discussion sur ces points afin d’arriver, sinon à une unité de vue, au moins à une clarification de nos positions mutuelles. Je pense que Berlin et Istanbul devraient en fournir l’occasion. Voici donc une liste, non-exhaustive, de quelques questions que nous devrions tenter de discuter ou de trancher :
a) Comment fonctionne la globalisation de l’enseignement ? S’agit-il d’un processus conscient, pensé, imposé par les penseurs de l’OCDE, de la CE, de la Banque Mondiale… ? Une espèce de vaste complot ? Ou sommes nous plutôt devant un processus "naturel" et "nécessaire" d’adaptation des systèmes éducatifs aux changements dans les bases structurelles et les contradictions du capitalisme ? En d’autres mots : qui est l’ennemi ? Le système ou ses représentants actuels ?
b) Comment concilier l’innovation pédagogique (nécessaire pour donner du sens aux apprentissages, pour en finir avec l’accumulation de connaissances mortes, figées…) avec le refus d’un abaissement des objectifs cognitifs, le refus d’un repli sur les compétences de base, le refus d’une taylorisation des pratiques enseignantes… ?
c) Comment assurer aux équipes pédagogiques la nécessaire autonomie, la souplesse, qui leur permettra de répondre aux défis de la réussite scolaire des enfants des classes populaires, sans tomber dans le piège d’une dérégulation du système éducatif qui conduit à la mise en compétition d’écoles ou de réseaux d’enseignement ?
d) Comment mettre fin à la division de certains systèmes éducatifs entre l’école publique et l’école privée sous contrat (l’école "libre" comme on dit en Belgique) ? Quelle est la bonne stratégie à cet égard ? Est-il préférable (et réaliste) d’exiger que l’on mette fin au subventionnement d’écoles privées ? Ou vaut-il mieux plaider en faveur d’un rapprochement des réseaux devant conduire, in fine, à intégrer le réseau privé sous contrat dans le réseau public ?
e) Quels sont les savoirs — généraux et polytechniques — à enseigner pour favoriser l’émergence d’une citoyenneté critique ?Comment trouver un juste équilibre entre la nécessaire transmission d’une culture générale et le développement de valeurs ou de comportements porteurs de justice, de démocratie, de solidarité, de multiculturalité… ? Instruire ou éduquer ? Instruire et éduquer ?
f) Comment assurer la nécessaire participation des parents à la vie scolaire, tout en évitant de placer l’école sous la domination de vues étroitement utilitaristes (besoins du marché du travail, garderie d’enfants…) ou sous le contrôle de parents bourgeois qui tiennent le haut du pavé dans la plupart des associations de parents ?
g) Quelle place pour la formation professionnelle à l’école ?
