Sur la piste des causes de la violence

vendredi 28 septembre 2001

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Tout d’abord, précisons que nous manquons, en Belgique, d’études sérieuses sur le phénomène. D’autre part, la ’violence scolaire’ est une notion relative. Ensuite, il faut mentionner que les grandes violences physiques sont rarissimes. La violence s’en tient à un ensemble d’incivilités : propos blessants, bousculades, racisme. [1]

Les causes internes à l’école

Il y a d’abord les mécanismes de la sélection sociale : si la société duale n’a pas sa cause dans le fonctionnement du système éducatif, il reste que l’école entérine ces divisions et les renforce. [2] L’école sélectionne non pas sur des critères de réelles aptitudes d’intelligence, mais d’après l’origine sociale et culturelle des enfants. [3] Selon Nico Hirtt, ces inégalités se trouvent encore amplifiées par la structure même de notre enseignement divisé en filières hiérarchisées et en réseaux concurrents et par son caractère de semi-marché. Souvent, des pressions morales ou de véritables barrières financières empêchent les enfants des classes populaires d’accéder aux « écoles de riches ». [4] A cela s’ajoute le fait qu’une très grande partie du travail scolaire se fait à la maison, où les conditions dans lesquelles l’élève doit accomplir ses devoirs sont, là aussi, foncièrement inégales. [5] Bernard Defrance répertorie, quant à lui, trois causes majeures pour que la violence se manifeste ouvertement [6] : premièrement, la taille de l’établissement et ses effectifs (les grands établissements, favorisant l’anonymat, sont moins contrôlables), deuxièmement, le taux d’échec scolaire (plus il augmente et plus les comportements violents augmentent) - les violences découlant de la situation d’échec scolaire ont en retour des effets sur la qualité de l’enseignement, chez des enseignants insécurisés, entraînant à nouveau une augmentation de l’échec -, troisièmement, la qualité de l’encadrement (il est avéré que les phénomènes de violence se réduisent si les élèves estiment qu’ils peuvent communiquer facilement avec les professeurs et l’administration). [7] En effet, pour Eric Debarbieux, le manque de personnalité du chef d’établissement et l’absence de cohérence de l’équipe pédagogique favorisent indéniablement la violence scolaire. [8]

On peut aussi tenter d’expliquer la violence par sa relation à l’échec scolaire. Tout d’abord, un constat accablant [9] : en 6e année du secondaire général, 40 % des élèves ont au moins un an de retard ; ce pourcentage grimpe à 80 % dans le technique et à 90 % dans le professionnel. [10] Ensuite, rappelons la dualité de notre enseignement : d’une part, les écoles élitistes accueillent une population privilégiée et se « débarrassent » des élèves jugés trop faibles ou trop difficiles, d’autre part, au bas de l’échelle, les écoles professionnelles en milieu défavorisé accueillent les naufragés et les exclus. Qui ressentent durement cette situation. Ils ont une estime très faible d’eux-mêmes et de leurs professeurs. Mais quels sont les mécanismes par lesquels les différences sociales se transforment en inégalités de résultats scolaires ? Trois types d’explications sont habituellement avancées : le discours méritocratique, l’idéologie des dons et la thèse du handicap socioculturel. Celles-ci ont en commun d’occulter le rôle du système éducatif lui-même. [11] On connaît pourtant l’effet psychologiquement destructeur de l’attribution de la cause de l’échec scolaire à l’élève en difficulté, principalement dans le milieu populaire. Tandis que le "bon élève" s’attribuera les mérites de sa propre réussite et s’autorisera dès lors à mépriser ceux qui n’auront pas réussi comme lui. [12]

Les causes externes à l’école

Pour mieux comprendre l’origine de la violence scolaire, il faut poser la question de ses rapports avec la société. En effet, l’école est le premier représentant de la société et il n’est donc pas surprenant que viennent s’y réfracter des violences du dehors, générées par les chaos économiques, sociaux et familiaux. [13] Nico Hirtt pointe les conséquences directes de la crise économique sur le système d’enseignement : « La tendance naturelle du système éducatif à se hiérarchiser et à se scinder en filières inégales se trouve aiguisée par la crise économique. Celle-ci renforce, chez ceux qui en ont les moyens, les comportements les plus individualistes et les pousse à l’élitisme. La crise aggrave aussi les causes matérielles de l’inégalité d’accès aux études. Enfin, tout le processus de dérégulation-autonomie-privatisation crée un terrain favorable au développement inégal, dual, du système d’enseignement. » [14] Par ailleurs, la recherche de l’excellence, de la qualité totale, de la performance est exigée dans une société de plus en plus compétitive. Cette logique de l’excellence produit inéluctablement l’exclusion et toutes ses conséquences. [15] C’est le chômage qui est le plus souvent cité comme un « facteur de déstabilisation de l’école qui aurait favorisé le développement de la violence scolaire ». [16] Néanmoins, l’école n’est pas l’unique secteur de la vie sociale à être touché. Pour Bernard Charlot, il s’agit de se garder de toute simplification en la matière car des recherches actuellement en cours montreraient que le chômage induit chez les élèves un double processus : soit le jeune ne voit pas d’utilité à étudier, vu qu’à la fin de son parcours scolaire, il n’envisage aucune embauche ; soit il se rend compte des difficultés à venir et considère comme primordial de décrocher un diplôme. Les deux processus sont souvent présents chez le même élève bien que celui de la surmobilisation apparaisse plus forte que celui de la démobilisation. [17] En résumé, la violence ’visible’ de la délinquance constitue un miroir de la violence ’invisible’ de conditions de vie inacceptables : les facteurs d’exclusion se cumulent, difficultés familiales, chômage, assistance généralisée, cadre de vie dégradé, pour peser le plus fortement sur les enfants et les jeunes.

Nouvelle mission de l’école : une violence au cur du système scolaire

La violence constitue probablement une conséquence parmi d’autres des tensions qui mettent à mal le système scolaire lui-même. Les changements profonds intervenus dans la société compliquent la tâche de l’école dans sa mission de transmission des savoirs. On lui a aussi attribué la mission de préparer l’insertion professionnelle des jeunes. Avec la crise, la société a eu « de plus en plus de mal à tenir les promesses sur lesquelles elle a fondé la légitimité de son école ». [18] En bref, la société fait porter à l’école le poids de ses contradictions quand elle engage les élèves à aller à l’école pour réussir socialement, mais ne leur garantit pas d’emploi en bout de course. Nico Hirtt, dans son chapitre intitulé « Enseignement et capital », s’interroge sur les fonctions de l’école dans la reproduction du capitalisme et se demande si une société fondée sur le profit individuel peut avoir besoin d’un enseignement peu ou prou démocratique. [19] Il pense que le système d’éducation a pour but principal de reproduire le système de la société. [20] Toujours selon l’auteur, grâce à la concurrence exacerbée entre les demandeurs d’emploi sur le marché du travail, le patronat en retire des avantages indéniables. Notamment en trouvant une main-d’uvre performante, il réalise des économies sur ses propres frais de formation. [21] Aujourd’hui, nul ne peut le nier, la crise économique est structurelle. Finies les trente glorieuses de l’après-guerre, où l’école n’avait à se préoccuper que d’elle-même, dans une société en pleine croissance.

La faute aux enseignants ? Aux parents ?

Souvent, les enseignants défendent ce qu’ils enseignent en termes d’utilité. De plus, « l’élitisme méritocratique reste profondément enraciné dans le corps enseignant qui, face aux difficultés scolaires des élèves, incrimine plus volontiers l’inaptitude de ceux-ci que l’inadaptation des contenus, des méthodes et des pratiques de l’école et des enseignants ». [22] De nombreuses études ont montré à quel point la puéricultrice, l’instituteur ou le professeur perçoivent l’appartenance sociale des enfants par leurs vêtements, leurs jouets, la façon de s’exprimer ou le comportement des parents. On parlera de l’effet « Pygmalion ». A l’enfant d’ouvrier, on conseillera facilement une réorientation vers l’enseignement de qualification. En outre, même si les enseignants et le conseil de classe parvenaient à s’imposer une stricte objectivité, on sait bien que les parents, eux, ne sont pas égaux : les uns suivront le conseil d’une réorientation, tandis que les autres préféreront faire redoubler leur enfant pour lui donner une seconde chance. Donc, sans le vouloir, chaque enseignant a tendance à anticiper la sélection sociale. [23] Il faut voir à ce propos les résultats des recherches de Daniel Zimmermann : les qualificatifs montrant l’attirance des enseignants vis-à-vis de leurs élèves sont attribués en moyenne à 80% des enfants de cadres, 60 % des enfants d’ouvriers et moins de 50 % des enfants d’immigrés, et ce dès la maternelle. [24] En outre, une distance culturelle et sociale sépare enseignants et élèves dans certains établissements, [25] les enseignants étant de plus en plus issus des classes moyennes. De moins en moins souvent donc, il y a pour l’enseignant possibilité d’identification ou de compréhension à partir de son expérience personnelle. [26] A noter également : l’absence de domiciliation des enseignants dans les quartiers où ils enseignent, l’hyperqualification des professeurs du professionnel. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler que les enseignants doivent composer avec des conditions de travail presque surréalistes : classes décimées par l’absentéisme, élèves sans matériel, dégradations de l’environnement scolaire, manque de moyens chronique, [27] Mais que traduit l’augmentation des violences envers les enseignants ? « On peut entonner, écrit Eric Debarbieux, l’air très répandu du manque d’autorité ou de savoir-faire des profs. C’est un leurre. La violence grandissante d’une minorité d’élèves envers les enseignants relève désormais d’une haine sociale un peu populiste. Les enseignants sont pour eux les représentants d’un monde injuste, extérieur au quartier ». [28] En ce qui concerne la responsabilité éventuelle des familles, notons seulement que la démission parentale est rarement volontaire, mais résulte plutôt de conditions de vie et d’environnement psychologique précaires.

Sophie Deprez


[1Bernard Charlot et Jean-claude Emin, op. cit., p. 5.

[2Bernard Defrance, La violence à l’école, op. cit., p. 50.

[3Nico Hirtt et Jean-Pierre Kerckhofs, Inégaux devant l’école - Enquête en Hainaut sur les déterminants sociaux de l’échec et de la sélection scolaires, avril 1996-octobre 1997, Appel pour une école démocratique, Bruxelles.

[4Ibid., p. 9.

[5Nico Hirtt, Pourquoi les chances sont elles inégales ?, ibidem.

[6Voir le rapport Léon, en France.

[7Bernard Defrance, op. cit., p. 74-75.

[8Stéphanie Le Bars, « La lutte contre la violence à l’école : à la recherche de solutions connues », (interview de Eric Debarbieux) in Le Monde de l’éducation, mars 1996, p. 10.

[9Ces chiffres, publiés par Le Soir, en février 1995, proviennent d’une enquête réalisée par une équipe interuniversitaire chargée d’évaluer l’impact de la loi de 1983 prolongeant l’obligation scolaire de 14 à 18 ans.

[10Patricia Scafs, « Echec scolaire : l’enjeu d’un défi social », in JDJ, n° 191, janvier 2000, p. 19.

[11Nico Hirtt, Pourquoi les chances, op. cit., p. 8-9.

[12Bernard Defrance, op. cit., p. 58-59.

[13André Sirota, « La violence à l’école dans l’impensé de l’autorité et de l’institution », in Vers l’éducation nouvelle, Paris, n° 476, septembre 1996, p. 14.

[14Nico Hirtt, L’école sacrifiée, Bruxelles, EPO, 1996, p. 237.

[15Jean-Pierre Pourtois, « La violence à l’école », in Mensuel Réflexions, n° 27, septembre 1998, p. 44.

[16Bernard Charlot et Jean-Claude Emin, op. cit., p. 9.

[17Bernard Charlot et Jean-Claude Emin, ibidem.

[18Bernard Charlot et Jean-Claude Emin, ibidem.

[19Nico Hirtt, L’école sacrifiée, op. cit., p. 166.

[20Pour plus de détails, voir l’ouvrage de Nico Hirtt, L’école sacrifiée, pages 168 et suivantes.

[21Ibid., p. 182-183. Mateo Alaluf argumente dans le même sens.

[22Bernard Charlot et Jean-Claude Emin, op. cit., p. 11.

[23Nico Hirtt, Pourquoi les chances, op. cit., p. 8

[24« Un langage non verbal de classe », in Revue française de pédagogie, n° 44, 1978.

[25Jean-Pierre Picard, « Violence, société et école », in Vers l’éducation nouvelle, n° 483, Paris, p. 9.

[26Jean-Paul Payet, Violence à l’école : les coulisses du procès, op. cit., p. 150 et 151.

[27Patricia Scafs, Echec scolaire : l’enjeu d’un défi social, , p. 21.

[28Eric Debarbieux, La violence en milieu scolaire, le désordre des choses, ESF, 1998.


Commentaires  (fermé)

samedi 16 décembre 2006 à 19h19

Et que dire d’un enseignant violent ou insolent avec les élèves ?
Parce que ce ne sont pas toujours les enfants qui induisent la violence. Elle est une réponse à une suite de situations dans lesquelles l’enfant ne peut se défendre.
La violence peut être le fait de l’enfant, mais aussi du prof.

Logo de Jean Louis
vendredi 19 mai 2006 à 08h13 - par  Jean Louis

Nous formons des irresponsables de la responsabilité.
Les deux notions fonctionnent très bien : "J’y suis pour rien" ou "Une justification piochée
dans la multitude des discours ambiants"
La responsabilité est une prise de pouvoir, une affirmation de liberté.
Cette société libérale, matérialiste, société du verbe creux et de l’image y est complètement
opposée. (quel est l’enjeu essentiel dans nos sociétés aujourd’hui ? )
(Voir mon blog)

Logo de sabine
samedi 14 février 2004 à 21h12 - par  sabine

a mon avis le social touche beaucoup sur l’eleve. Un enfant elevé dans un milieu brutal, sera forcement aggressif. L’enfant gaté qui par moment pourrait en "avoir marre" de ses parents toujours sur son dos. Et par conséquent, se defoulera sur le premier venu. Qui enchainera par des agressions verbales puis physique

mardi 9 décembre 2003 à 16h57

oui bien sûre

Logo de sniper
samedi 15 novembre 2003 à 09h34 - par  sniper

le sociale peut il agir sur l environemen scolaire

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