Les « joies » des épreuves intégrées dans le 3e degré qualifiant

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Laurence Jottard, sympathisante de l’Aped, enseigne le français à l’Institut René Cartigny d’Ixelles. Elle a accepté de recueillir le témoignage de deux collègues… avant de témoigner elle-même de quelques-uns des effets et autres contradictions de l’évaluation par « épreuves intégrées ».

Sur le front de l’électricité, en professionnel

J’enseigne tous les cours de théorie et de technologie concernant la matière d’électricité en 5ème et 6ème professionnelles, ainsi qu’un cours d’électronique en 5ème QEA (électricien automaticien). Je dois organiser, avec mes collègues, les quatre épreuves intégrées, étalées sur les deux années, que les élèves doivent réussir pour se voir accorder leur certificat.
Après deux années scolaires d’expérience, je souhaiterais établir un bilan … bien désappointé du nouveau système.

Je pense d’abord qu’il ne faudrait organiser les épreuves intégrées qu’en sixième année. En effet, l’organisation telle qu’elle est prévue actuellement (deux épreuves en cinquième, deux épreuves en sixième) empêche la transmission de la matière dans l’ordre logique dicté par le bon sens. Comme nous le savons tous, certaines notions doivent être enseignées avant d’autres !

On nous demande de prévoir un projet autour duquel viennent s’articuler toutes les matières. Sachant que tout projet qui se respecte, aussi petit soit-il, fera appel à une notion qui nécessite d’autres acquis au préalable, on imagine aisément la difficulté qu’aura l’élève à comprendre plusieurs notions en même temps. Cependant, l’apprenant se trouve amené, bon gré mal gré, à expliquer son travail par simple répétition de ce qu’il aura retenu sans l’avoir forcément compris. C’est comme si on demandait à quelqu’un de répéter un texte phonétiquement sans se soucier de l’aspect sémantique.

Le système pense-t-il rendre les choses simples de cette façon ? En simplifiant des choses simples de manière aussi compliquée et irrationnelle, on provoque plus de dégâts que d’éducation, de formation ou d’enseignement.
Parlons maintenant de la cerise sur le gâteau, l’évaluation compétence par compétence, et de la lourdeur administrative que ce type d’évaluation induit. Prenons le cas de l’épreuve de décembre en 5ème professionnelle. Cette épreuve me permet de vérifier si les compétences x,y ou z sont acquises. Si c’est le cas, tout le monde respire. Si ce n’est pas le cas, se met en route toute une machinerie de remédiations pour les élèves concernés par l’échec. Cela afin qu’ils puissent réussir en juin. S’ils sont encore en échec en juin, pour des remédiations de décembre et éventuellement pour l’épreuve de juin, le tout se reporte en septembre. Et si, malgré tout cela, il reste un ou plusieurs échecs, les élèves passeront quand même en sixième année. Les remédiations des remédiations des premières remédiations se feront donc en sixième, avant ou pendant l’épreuve de décembre.

Avec toutes ces remédiations, si quelqu’un peut me montrer comment transmettre efficacement de la nouvelle matière, je lui en serais reconnaissant !

Voilà une brève description de ce à quoi nous sommes confrontés. Et je n’ai encore rien dit sur le surcroît de travail et les heures passées à établir les épreuves ! (Aziz Meftah)

Sur le front de l’infographie, en qualification

Je suis professeur d’esthétique et de rhétorique de l’image en cinquième qualification. Mes cours sont un peu hybrides, puisque j’analyse des « produits finis » quand mes collègues travaillent sur la conception des produits. Dans la section, je représente le volet « connaissances », complètement sacrifié par cette réforme.

Mon cours s’est vu réduit à peu de choses : le schéma de communication, les sens dénoté et connoté, la composition, les couleurs, le cadrage, la manière dont l’image nous parle. Avant, j’intégrais dans ma matière une partie marketing. Je trouve qu’il est intéressant, pour de futurs infographistes, de savoir ce qu’est une marque, par exemple. Je le fais encore de temps à autre, mais je ne peux plus interroger sur cette matière qu’en formatif. Je trouve cela dramatique. Bien sûr, je fais travailler les élèves, bien sûr, je les prépare correctement à leur épreuve intégrée, mais ce travail réalisé en cours d’année n’a plus aucun poids, sauf pour quelques phénomènes qui ne veulent pas avoir d’échec ! Je ne sais pas si les élèves se sont rendu compte que leurs notes de l’année n’étaient plus prises en compte pour leur réussite. Moi, je ne dis rien…
Théoriquement, comme le cours d’esthétique rejoint toutes les compétences qu’il faut activer en rhétorique, le cours d’histoire de l’art disparaît. Mais ce cours donnait aux élèves un répertoire d’images dont ils avaient tellement besoin ! C’est un problème que le jury a bien mis en évidence lors du certificat de qualification. Les élèves n’ont plus de connaissances. Alors, pour éviter qu’ils soient trop pénalisés, je maintiens les matières traditionnelles, mais j’axe mon enseignement sur la manière dont l’image communique et je n’interroge plus sur le contexte de l’œuvre, le mouvement pictural, etc.
Autre chose. Les travaux de l’année doivent être consignés dans un portfolio. Mais si on reprend chaque fois leurs interros, les élèves n’ont pas en main de quoi revoir pour l’épreuve intégrée. Nous sommes censés faire des photocopies ! Pour ma part, je leur soumets un premier travail qu’ils gardent, puis un second que j’archive.

Pour l’épreuve intégrée, mes collègues des cours de dessin et d’infographie et moi-même faisons travailler les élèves sur un thème qui nous permet de vérifier toutes les compétences : Côte d’Or, les jeux olympiques, par exemple. Pour mes cours, ils ont un dossier à faire, principalement axé sur des analyses d’affiches. Par ailleurs, ils doivent, pour mes collègues, concevoir une affiche, trouver les sponsors, etc. L’épreuve intégrée telle que nous l’avons conçue ne représente pas trop mal mon cours, mais les élèves ne font pas les liens entre les disciplines, ils ne les voient pas. Ils n’arrivent pas à accepter qu’en cours de schémas et composants aussi, ils peuvent être amenés à analyser le format ou les couleurs d’une affiche. Ils veulent bien le faire chez moi, mais pas ailleurs !
De plus, il faut bien dire que nous n’avons pas reçu beaucoup de directives concernant le seuil de réussite de l’épreuve. Nous avons donc décidé que l’épreuve intégrée serait réussie avec 50% par matière, ce qui veut dire que les élèves peuvent rater plusieurs compétences … et 50%, c’est quand même 50% d’ignorance ! Nous devons bientôt en rediscuter et j’espère que nous parviendrons à monter le niveau. Cela ne sera pas un problème pour mes cours, parce que j’ai peu de compétences à évaluer, mais pour mes collègues de pratique, cela ne sera pas évident.

Pour terminer, il faut parler des remédiations. Je les fais en cours, et je donne un travail à ceux qui ne doivent pas « être remédiés ». Si l’élève présente un certificat médical, il faut postposer la remédiation. C’est lourd. (Nancy Graulich)

Et sur le front du français ?

Je ne suis pas encore montée au combat, mais je fourbis mes armes. J’ai appris que je devrais participer aux épreuves du Certificat de qualification en 6ème professionnelle garage : aider les élèves à rédiger le travail écrit et être présente lors de l’épreuve orale. O.K. Mais comment vais-je faire ? Je ne donne que deux heures de français par semaine ; mes cours sont bien répartis sur l’année, approfondissant ce que j’ai vu en 5P et préparant à la 7P ; et SURTOUT, j’ai DEUX classes regroupées : les 6P Electricité et les 6P Garage. Je fais quoi avec les 6PE quand je m’occupe du CQ des 6PG ? Ce problème de la formation commune avait déjà été relevé par notre directrice, qui en avait fait part à un extraterrestre venu des hautes sphères bureaucratiques. Oui, c’est un problème… Ils n’y avaient pas pensé.

Je vais donc bidouiller un cours de remédiation, rien que pour les yeux des 6PG (ils vont être ravis), pendant leurs heures de pratique garage (mon collègue sera ravi aussi). Ce seront des cours particuliers pendant lesquels j’accompagnerai Mohamed, Ibrahim, Arnaud et leurs copains dans la rédaction de leur TFA. (Laurence Jottard)